Vérités Enveloppées dans la Fiction: la Littérature Naru de Mésopotamie

Joshua J. Mark
de , traduit par Jerome Couturier
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L'originalité dans les compositions littéraires du monde antique n'avait pas la même importance ni la même valeur qu'aujourd'hui. Dans les siècles modernes, les auteurs ont été appréciés pour la création d'œuvres originales et décriés pour le plagiat ou pour avoir présenté une œuvre – en particulier un récit à la première personne – comme un récit véridique alors qu'il ne l'était pas.

Ce n'était pas le cas dans l'Antiquité. De nos jours, un auteur crée une œuvre originale dans l'espoir qu'elle suscite l'intérêt de la majorité des lecteurs et devienne un best-seller. Dans l'Antiquité, un auteur pouvait simplement usurper l'identité d'une personne déjà célèbre, rédiger un récit en utilisant son nom et son point de vue, et le présenter au public comme un témoignage direct et faisant autorité.

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Relief of King Ashurnasirpal II
Bas-relief du Roi Assurnasirpal II, Palais de Nimrud (Brooklyn Museum) Wally Gobetz (CC BY-NC-ND)

En Mésopotamie, ce type d'œuvres était très populaire – comme il devait le devenir plus tard dans d'autres cultures. Il est aujourd'hui connu sous le nom de "littérature naru". Les histoires créées par les auteurs de ce genre remplacèrent toute vérité historique ayant pu exister, et avec le temps, devinrent la vérité. Cela semble avoir été l'effet d'une grande partie de la littérature naru. Le mythe, avec le temps, devint la réalité. À ce sujet, l'historienne Gerdien Jonker écrit:

Il faut préciser que les auteurs anciens ne cherchaient pas à tromper par leurs créations littéraires. La littérature inspirée par le genre naru constituait un excellent moyen, en s'écartant des formes traditionnelles, de créer une nouvelle "image" sociale du passé. (95)

Littérature Naru & Bible

La question de savoir si ces œuvres étaient réellement considérées comme des récits véridiques à l'époque fait débat, mais si l'on prend par exemple les récits concernant la vie de Jésus-Christ – tant ceux des Évangiles qui composent les quatre premiers livres du Nouveau Testament que ceux qui en furent exclus – il semble tout à fait probable qu'ils étaient considérés comme authentiques.

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LES RÉCITS DES ÉVANGILES S'INSCRIVENT PARFAITEMENT DANS LA TRADITION DE LA LITTÉRATURE NARU.

Aucun des manuscrits existants détaillant la vie et les enseignements de Jésus ne fut écrit par des témoins directs des événements, ils ne furent écrits qu'après que les missions évangéliques de saint Paul eurent déjà établi la nature divine de Jésus et le but de sa mission (entre 50 et 90 ap. J.-C.). Cela ne signifie pas que ces récits soient dénués de vérité, mais simplement, ils ne reflètent probablement pas la vérité historique. Les récits évangéliques s'inscrivent parfaitement dans la tradition de la littérature naru.

À l'instar des textes mésopotamiens, ils ne furent pas écrits par les témoins oculaires des événements, dont les noms en virent à être acceptés comme étant ceux des auteurs. Ils font appel à des personnages et des événements historiques connus pour donner de la crédibilité au récit. Le but ultime de ces récits n'était pas de faire oeuvre d'"histoire", mais de raconter la vie d'un homme saint qui marqua les esprits.

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Matthieu, Marc, Luc et Jean n'étaient pas les noms des auteurs des quatre évangiles canoniques, ces noms furent choisis délibérément pour le prestige qu'ils devaient avoir auprès d'un public antique susceptible de les reconnaître comme associés à Jésus. Si cela peut troubler le lecteur moderne, cela ne devait pas avoir eu une grande importance pour un auditoire antique, lequel semble avoir accepté ces écrits comme étant les œuvres d'hommes ayant réellement connu Jésus et entendu ses enseignements.

À l'époque où les Évangiles furent rédigés, l'histoire du ministère de Jésus était déjà connue sous diverses formes. Le but de ces manuscrits, comme l'indique l'Évangile de Luc, est de donner des récits faisant autorité sur la vie et l'enseignement de Jésus. Cependant, le fait que Luc commence son récit en soulignant l'existence de nombreuses versions différentes de cette histoire (que son récit devait corriger) suggère fortement l'existence d'un personnage central dont la vie se prêtait à de multiples interprétations:

Plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous d'après ce que nous ont transmis ceux qui, dès l'origine, en furent témoins oculaires et serviteurs de la parole. Avec ceci à l'esprit, ayant moi-même soigneusement étudié toutes choses depuis le commencement, j’ai décidé de t’écrire aussi un récit ordonné, excellent Théophile, afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus. (Luc 1:1-4)

L’Évangile de Luc est le seul où le narrateur ne se présente pas lui-même (ou elle-même, comme certains l'ont dit) comme témoin oculaire des événements décrits. L'objectif déclaré est de fournir un "récit ordonné" de la vie de Jésus, de façon que le lecteur puisse le distinguer des autres récits qui auraient pu circuler à l’époque. L’auteur de Luc précise dès la première ligne qu’il ne s’agit pas d’un témoignage oculaire, mais c’est une exception à la règle.

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Evangelist Portrait of Luke
Portrait de l'Evangéliste Luc Walters Art Museum Illuminated Manuscripts (CC BY-NC-SA)

Les trois autres Évangiles canoniques ainsi que ceux qui ne font pas partie de la Bible se présentent comme des récits de première main. Ceci n’est évidemment pas propre aux Évangiles du Nouveau Testament, car certaines épîtres attribuées à Paul sont également considérées comme étant l'œuvre d'auteurs anonymes écrivant dans son style, notamment l'Épître aux Hébreux (tout comme le poème Le Bouclier d'Héraclès fut écrit dans le style d'Hésiode au VIIIe siècle av. J.-C. et longtemps accepté comme étant de lui).

Dans l'Ancien Testament, le Cantique des Cantiques (ou de Salomon) est un autre exemple de l'application du modèle littéraire naru, car le livre commence, verset 1:1: "Le Cantique des Cantiques, qui est de Salomon". L'œuvre est datée entre le 6ème et le 3ème siècle av. J.-C., tandis que Salomon vécut vers 970-931 av. J.-C. Il aurait certes pu écrire une version antérieure du Cantique des Cantiques, mais on pense généralement qu'il fut composé plus tard par quelqu'un qui utilisa son nom fameux. Ce même paradigme s'applique à des livres bibliques tels que l'Ecclésiaste, les Proverbes et les Psaumes, qui sont régulièrement attribués soit à Salomon, soit à son père, le roi David, mais qui furent très probablement écrits ou compilés par des auteurs postérieurs.

Le Paradigme Naru chez Platon

Ce même schéma de la littérature naru se retrouve également dans les œuvres de Platon, dans lesquelles il présente son maître Socrate dans des situations qui apparaissent au lecteur ou à l'auditeur comme si elles étaient racontées par un témoin oculaire des événements. Bien que Platon se place lui-même dans le dialogue de l'Apologie en tant que membre du jury, les chercheurs ont émis des doutes quant à la correspondance entre les déclarations de Socrate ce jour-là et la version des événements donnée par Platon. En effet, Xénophon (vers 430-354 av. J.-C.) donne une version différente du procès. De plus, dans le Phédon, qui relate les dernières heures de la vie de Socrate, Platon déclare qu'il n'était pas présent, livrant son récit sous le nom d'un camarade d'étude, Phédon.

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Le Phédon historique aurait, dit-on, désavoué le dialogue en le qualifiant de fiction, mais cela n'empêcha pas le Phédon (ou De l'Âme, comme on l'appelait) d'être largement lu et apprécié. L'originalité de la composition a certes pu apporter des récompenses personnelles à l'auteur, mais un nom reconnaissable fut primordial pour la publication. Phédon, avait été un esclave affranchi par Socrate afin qu'il puisse étudier la philosophie. Après la mort de son maître, Phédon fonda sa propre école et et devint aussi célèbre à Athènes que Platon.

Plato
Platon (Musées du Vatican, Rome) Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)

Bien que Platon n'eût besoin d'aucune aide pour trouver un public pour son œuvre, un dialogue mettant en scène le populaire Phédon devait sans aucun doute rencontrer un vif succès. Que Platon ou Phédon aient été réellement présents dans la cellule de Socrate pendant ses dernières heures n’a plus d’importance, c'est le dialogue dans lequel Phédon relate cette journée qui désormais est devenu vérité historique.

Finalités de la Littérature Naru

Cette pratique consistant à écrire des histoires supposées vraies que l'on n'avait pas réellement vécues soi-même trouve son origine en Mésopotamie, comme nombre de pratiques, de concepts et d'inventions, dans le genre littéraire naru. Selon l'assyriologue Oliver R. Gurney:

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Un naru était une stèle gravée sur laquelle un roi consignait les événements de son règne. Les caractéristiques de ce type d'inscription sont une auto-présentation formelle de l'auteur, avec son nom et ses titres, un récit à la première personne, et un épilogue consistant habituellement en des malédictions contre quiconque pourrait dans le futur détériorer le monument et en des bénédictions pour ceux qui l'honoreraient. Ce que l'on appelle la "littérature naru" consiste en un petit groupe d'inscriptions apocryphes, probablement composées au début du 2ème millénaire av. J.-C., mais au nom de rois célèbres d'une époque passée. La Légende de Sargon d'Akkad en est un exemple bien connu. Dans ces œuvres, la forme du naru est conservée, mais le contenu est légendaire, voire fictif. (93)

Les chercheurs débattent encore sur la question de savoir si ces récits doivent être qualifiés de "littérature naru" ou d’"autobiographie fictive". Quel que soit le terme employé, ces œuvres se présentent délibérément comme des récits à la première personne d’un événement significatif, dont le lecteur est censé tirer un enseignement important, qu'il s'agisse de la "vérité" d’événements historiques, d'une morale religieuse, ou simplement d'une leçon jugée utile à ceux qui écoutent ces récits. L’expression "littérature naru" vient du mot "naru", expliqué ainsi par l'historienne Gerdien Jonker:

Le mot naru est utilisé pour désigner divers objets, à l’origine des bornes, des pierres commémoratives et des monuments. À l’aube du deuxième millénaire, deux types d’objets portant des inscriptions reçurent l’appellation naru: les tablettes accompagnant des cadeaux, et celles utilisées pour les inscriptions sur les bâtiments. À la fin du troisième millénaire, le naru jouait principalement un rôle dans les transactions religieuses. Au début du deuxième millénaire, il devait devenir le support de la mémoire, non seulement de manière concrète, mais aussi symbolique. (90)

En tant que porteuse d'une véritable mémoire, la littérature Naru revêtait une importance considérable pour ceux qui écoutaient ces récits, notamment ceux concernant les grands rois de l'empire akkadien, Sargon le Grand (r. de 2334 à 2279 av. J.-C.) et son petit-fils Naram-Sin (r. de 2261 à 2224 av. J.-C.). Ces deux personnages, plus que tout autre de l'ancienne Mésopotamie, occupaient une place prépondérante dans la littérature naru ultérieure de la région. La Légende de Sargon d'Akkad, mentionnée plus haut par Gurney, se présente comme l'autobiographie de Sargon – et fut acceptée comme telle par les gens dans l'antiquité – mais il s'agit très probablement d'un récit légendaire diffusé à l'origine pour "gagner les cœurs et les esprits" des classes populaires sumériennes dont Sargon souhaitait obtenir le soutien pour conquérir Sumer.

Akkadian Ruler
Souverain Akkadien Sumerophile (Public Domain)

Il se présente comme étant le fils illégitime d'une prêtresse, abandonné sur l'Euphrate peu après sa naissance, sauvé par un jardinier, puis, grâce à l'aide de la déesse Inanna, parvenu à devenir roi d'Akkad. À l'époque où Sargon accéda au pouvoir, en 2334 av. J.-C., Sumer était une région récemment unifiée sous le règne de Lugalzagesi, roi d'Umma (et plus tard d'Uruk), et cette union était alors encore fragile. Avant la conquête de Lugalzagesi, les cités sumériennes étaient fréquemment en guerre les unes contre les autres, luttant pour des ressources telles que l'eau et les terres. Le fossé entre riches et pauvres compliquait encore la situation. L'historienne Susan Wise Bauer écrit à ce sujet:

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La conquête relativement rapide par Sargon de toute la plaine mésopotamienne est surprenante, étant donné l'incapacité des rois sumériens à contrôler un territoire plus vaste que deux ou trois cités, mais [les Sumériens] souffraient d'un fossé grandissant entre l'élite dirigeante et les travailleurs pauvres. [Les riches] utilisaient leur pouvoir à la fois religieux et temporel pour réclamer jusqu'aux trois quarts des terres d'une cité donnée. La conquête relativement aisée de la région par Sargon (sans parler de ses plaintes constantes sur ses propres origines non aristocratiques) pourrait révéler qu’il réussit à rallier de son côté les membres les plus défavorisés de la société sumérienne.(99)

En se présentant comme un "homme du peuple", il parvint à rallier des soutiens à sa cause et s'empara de Sumer avec une relative facilité. Une fois le sud de la Mésopotamie sous son contrôle, il créa le premier empire multinational de l'histoire. Mais le nombre de révoltes mentionnées dans ses inscriptions auxquelles il dut faire face une fois le pouvoir solidement établi atteste que son règne ne fut pas toujours populaire. Toutefois au début, son attrait devait avoir été grand pour les gens lassés de voir les riches vivre à leur guise aux dépens des classes laborieuses.

On pense que le monarque perse Darius Ier le Grand (r. de 522 à 486 av. J.-C.) s'inspira de l'exemple de Sargon pour son inscription de Behistun (commandée vers 520 av. J.-C.), dans laquelle il relate son ascension au pouvoir. Certains chercheurs modernes avancent que Darius Ier usurpa le trône de l'Empire achéménide, mais, selon son inscription, son élévation au pouvoir fut due à la grâce divine conférée par le dieu suprême Ahura Mazda. De plus, il ne faisait que destituer un usurpateur sans foi ni loi qui n'avait aucun droit à régner. Que Darius 1er ait dit la vérité ou non importe peu, car son règne fut si efficace et remarquable qu'il se légitima de lui-même.

Exemples Célèbres de Littérature Naru

D’autres œuvres de la littérature naru du deuxième millénaire av. J.-C., notamment celles portant sur Naram-Sin, mettaient en évidence le rôle des dieux dans la vie des hommes et la conduite à adopter vis-à-vis de la divinité. L'œuvre "La Grande Révolte", une sorte de fiction historique, utilise les rébellions historiques au début du règne de Naram-Sin, mais en embellit les faits afin d'impressionner les gens par le génie militaire de Naram-Sin et l'ingratitude de la cité de Kish, qui organisa la rébellion contre lui. Dans la Légende de Cutha (ou Kutha), datant elle aussi du deuxième millénaire av. J.-C., l'accent est mis sur l'importance d'écouter et d'obéir à la volonté des dieux.

Dans cette histoire, le royaume de Naram-Sin est envahi par une armée de créatures apparemment surhumaines (associées aux Gutis d'après leur description, mais non par leur nom). Elles détruisent tout sur leur passage et semblent invincibles. Naram-Sin envoie un de ses soldats piquer l'une d'elles avec un couteau pour voir si elle saigne. Lorsque le soldat revient et rapporte que la créature a saigné, Naram-Sin comprend que, si elles saignent, elles peuvent être tuées. Il consulte alors les dieux pour connaître leur volonté dans cette situation et savoir s'il doit attaquer les envahisseurs.

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Akkadian Soldier on Naram-Sin Victory Stele from Wasit
Soldat Akkadien, Stèle de Victoire de Naram-Sin, Wasit (Musée d'Irak, Bagdad) Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

L'oracle lui dit de ne pas attaquer, et il ne reçoit aucun message des dieux en rêve. Malgré cela, il ignore les souhaits du dieu en disant:

Quel lion a jamais pratiqué la divination? Quel loup a jamais consulté un interprète des rêves? ​​Laissez-moi aller comme un bandit, suivant le conseil de mon cœur. Laissez-moi ignorer les conseils du dieu, laissez-moi prendre mes responsabilités. (versets 80-83)

Il envoie 120 000 hommes contre les envahisseurs et "pas un ne revint vivant" (verset 85). Suivant toujours le conseil de son cœur, il envoie 90 000 hommes et aucun ne revient non plus. Croyant que la troisième fois sera différente, il envoie encore 60 700, mais eux aussi sont tués au combat. À ce moment, le roi réalise qu'il n'a pas fait le bon choix et s'écrie:

Qu'ai-je laissé derrière moi comme héritage de mon règne? Je suis un roi qui n'a pas pris soin de son pays, un berger qui n'a pas pris soin de son peuple. Comment puis-je continuer? Comment puis-je sauver le pays? (versets 90-93)

Naram-Sin s'humilie alors devant les dieux lors de la fête du Nouvel An et cherche à connaître leur volonté. Lorsqu'il rencontre à nouveau les envahisseurs, sous la forme de douze de leurs soldats qu'il a capturés, il jure de ne pas les punir avant d'avoir entendu la volonté des dieux. Ces derniers lui disent de ne pas faire de mal aux prisonniers, et de plus, de ne rien faire pour repousser les envahisseurs car le grand dieu Enlil a l'intention de les anéantir lui-même; c'est pourquoi ils lui dirent de ne pas attaquer ses ennemis en premier lieu.

Enlil, lui dit-on, s'occupera des forces d'invasion et "les élèvera pour le mal. Elles attendent le cœur furieux d'Enlil» (versets 131-132). Naram-Sin accepte la volonté des dieux et leur remet les prisonniers au temple. L'œuvre se termine par une exhortation: quiconque lira ceci à l'avenir devra tenir compte du message et écouter la volonté des dieux au lieu de se fier aux conseils de son propre cœur et d'agir selon ce qu'il pense être le mieux.

Comme dans La Grande Révolte, ce message devait avoir un sens aussi bien pour la noblesse que pour le peuple. Même si l'ouvrage s'achève par une adresse à un souverain, il devait avoir été bien accueilli par quiconque l'entendait, de la même manière que les lectures de la Bible sont reçues aujourd'hui. Le message est le même que celui que l'on trouve dans le livre des Proverbes de la Bible: "Confie-toi en l'Éternel de tout ton cœur, et ne t'appuie pas sur ton intelligence" (Proverbes 3:5). Naram-Sin, qui, au début de l'histoire, se montrait si arrogant qu'il se considérait plus sage et plus capable que ses dieux, est humilié à la fin et il a visiblement rédigé cette inscription comme une mise en garde aux autres.

Victory Stele of Naram-Sin
Stèle de Victoire de Naram-Sin, Sippar, Irak (Musée du Louvre) Jan van der Crabben (CC BY-NC-SA)

Une autre œuvre mettant en scène Naram-Sin et qui semble avoir été très populaire est La Malédiction d'Akkad (ou d'Agadé), qui explique pourquoi les dieux détruisirent la ville d'Akkad. Bien que cette œuvre ne relève pas formellement de la littérature naru (car elle n'est pas racontée à la première personne et ne suit pas la progression habituelle des inscriptions), elle en dérive certainement, et certains chercheurs (comme Gerdien Jonker) la considèrent comme faisant partie du genre naru, dans la mesure où certains de ces récits sont également écrits à la troisième personne.

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La ville d'Akkad fut le siège de l'empire akkadien (2334-2083 av. J.-C.), lequel tomba sous l'invasion des Gutis en 2083 av. J.-C. Elle devint par la suite la base d'histoires et de légendes, et devait continuer d'inspirer pendant des millénaires. La Malédiction d'Akkad explique pourquoi Akkad fut détruite par les Gutis, et en outre, pourquoi il est vain de défier la volonté des dieux, car eux seuls connaissent leurs plans, et les êtres humains ne peuvent avoir accès à cette connaissance.

Dans cette histoire, le dieu Enlil retire sa grâce à Akkad, et Naram-Sin implore les cieux pendant sept ans pour en connaître la raison. Finalement, frustré par le silence des dieux, il prend les choses en mains. Ceux qui connaissent la Bible reconnaîtront dans le geste suivant de Naram-Sin l'antithèse de Job, qui refusa de maudire Dieu et de mourir, et continua de croire que son rédempteur était vivant. Naram-Sin, lassé de ne recevoir aucune réponse à ses prières ni aucun soulagement à sa souffrance, mobilise son armée et marche sur Nippur, la ville sainte d'Enlil, où il détruit l'Ekur, le temple d'Enlil. Il «plante ses bêches contre ses racines, ses haches contre ses fondations, jusqu'à ce que le temple, tel un soldat mort, s'effondre » (Leick, p. 106). Il détruit ensuite jusqu'aux ruines elles-mêmes.

LA MALÉDICTION D'AKKAD EST RACONTÉE À LA TROISIÈME PERSONNE, MAIS TOUJOURS DU POINT DE VUE DE QUELQU'UN AYANT ÉTÉ TÉMOIN DES ÉVÈNEMENTS QU'ELLE DÉCRITS.

Cette attaque provoque bien sûr la colère non seulement d'Enlil, mais aussi celle des autres dieux, qui envoient les Gutis – "un peuple sans aucune inhibition, doté d'instincts humains mais d'une intelligence canine et de traits simiesques" (Leick, p. 106) – pour envahir Akkad et la réduire en ruines. Après l'invasion des Gutis, une famine générale s'abat sur le pays, les morts restent à pourrir dans les rues et les maisons, et la cité est en ruines. Ainsi, selon l'histoire, prend fin la cité – et l'empire – jadis glorieux d'Akkad, du fait de l'arrogance et du manque de l'impiété du roi.

La Malédiction d'Akkad est racontée à la troisième personne, mais toujours du point de vue de quelqu'un ayant été témoin des événements qu'elle décrit. Dans les sources historiques on ne trouve pas d'évidence que Naram-Sin ait jamais pillé Nippur ou détruit le temple d'Enlil. L'historienne Gwendolyn Leick, entre autres chercheurs, a suggéré que La Malédiction d'Akkad soit une œuvre postérieure, probablement écrite peu avant 2047 av. J.-C., afin d'exprimer "une préoccupation idéologique quant à la juste relation entre les dieux et le monarque absolu" (Leick, 107). Son auteur aurait choisi Akkad et Naram-Sin comme sujets car, à cette époque, ils étaient déjà légendaires.

Selon les sources historiques, Naram-Sin en fait honorait les dieux et était très pieux. La personnalité et les actes du roi historique importaient peu à l'auteur de La Malédiction d'Akkad, ce qui comptait était la morale de l'histoire, et les vérités historiques qui ne s'accordaient pas avec elle étaient sans importance.

Conclusion

Là encore, comme mentionné précédemment, un lecteur moderne pourrait considérer une telle pratique comme malhonnête, mais pour un auditeur antique, c'était le message de l'histoire qui importait, et non les "faits" qu'elle contenait. Platon aborde ce sujet dans La République, Livre II, lorsqu'il traite du concept du Mensonge Véritable (aussi appelé Mensonge en l'Âme). Évoquant différentes formes de mensonges, il fait dire à Socrate:

Le mensonge dans les mots est, dans certains cas, utile et non haïssable: lorsqu’il s’agit de traiter avec des ennemis, par exemple; ou encore, lorsque ceux que nous appelons nos amis, dans un accès de folie ou d'égarement, s'apprêtent à commettre un méfait, le mensonge devient alors utile comme une sorte de remède ou de préventif. Il en va de même dans les récits mythologiques dont nous parlions à l'instant: comme nous ignorons la vérité sur les temps anciens, nous rendons le mensonge aussi semblable que possible à la vérité, et nous le prenons ainsi en compte. (382c-d)

La mythologie a toujours expliqué aux êtres humains comment fonctionne le monde, d'où ils viennent, pourquoi ils sont ici, et elle a toujours été acceptée par ceux qui en écoutaient les histoires, comme véhiculant la vérité, en tout ou en partie, littéralement ou au figuré. Que ce soit dans le monde antique ou moderne, les êtres humains ont besoin de se sentir en sécurité dans leur vie et de croire qu'il y a un sens à se lever chaque jour et à affronter le monde. Que l'on s'appuie sur la philosophie ou la religion, sur Platon ou la Bible, ou encore sur sa propre expérience et les progrès de la recherche scientifique, on cherche toujours une forme d'assurance quant au fait que le monde et sa propre vie ont un sens et une finalité.

La littérature naru, dans la Mésopotamie antique, apportait cette assurance en offrant aux lecteurs une compréhension du monde gouverné par des dieux intimement soucieux des choix et des actions des humains. Dans une œuvre telle que La Légende de Sargon d'Akkad, la leçon pouvait être que l'on pouvait, à partir d'origines modestes, devenir roi grâce à l'aide des dieux. Au contraire, dans La Légende de Cutha, le message pourrait être résumé dans ces lignes du livre biblique de l'Ecclésiaste: "Ne te presse pas d'ouvrir la bouche, et que ton cœur ne se hâte point de prononcer une parole devant Dieu; car Dieu est au ciel, et toi sur la terre: que tes paroles soient donc peu nombreuses." (Ecclésiaste 5:2)

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La littérature naru s'appuyait sur les périodes historiques passées pour transmettre des messages porteurs de sens à un public en quête de cette signification; que les détails de ces récits fussent véridiques ou non importait peu, tant que le message trouvait un écho dans le cœur de ceux qui écoutaient ces histoires. À ce titre, la littérature naru jouait un rôle essentiel dans la société en transmettant les valeurs culturelles fondamentales à travers des histoires dramatiques et mémorables. Comme cela a été souligné, ce même paradigme serait repris par des auteurs ultérieurs d'autres cultures afin d'inculquer à leur auditoire une valeur culturelle, philosophique ou religieuse importante.

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Traducteur

Jerome Couturier
Je suis médecin, spécialisé en Génétique. J'aime l'Histoire et l'Antiquité depuis mon plus jeune âge. J'ai toujours eu un interêt pour la recherche dans divers domaines scientifiques, dont l'archéologie.

Auteur

Joshua J. Mark
Joshua J. Mark est cofondateur et Directeur de Contenu de la World History Encyclopedia. Il était auparavant professeur au Marist College (NY) où il a enseigné l'histoire, la philosophie, la littérature et l'écriture. Il a beaucoup voyagé et a vécu en Grèce et en Allemagne.

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Style APA

Mark, J. J. (2026, mars 09). Vérités Enveloppées dans la Fiction: la Littérature Naru de Mésopotamie. (J. Couturier, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-749/verites-enveloppees-dans-la-fiction-la-litterature/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Vérités Enveloppées dans la Fiction: la Littérature Naru de Mésopotamie." Traduit par Jerome Couturier. World History Encyclopedia, mars 09, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-749/verites-enveloppees-dans-la-fiction-la-litterature/.

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Mark, Joshua J.. "Vérités Enveloppées dans la Fiction: la Littérature Naru de Mésopotamie." Traduit par Jerome Couturier. World History Encyclopedia, 09 mars 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-749/verites-enveloppees-dans-la-fiction-la-litterature/.

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