Texte intégral et résumé du Livre de la Duchesse de Chaucer

Joshua J. Mark
de , traduit par Wilfried Vigninadjè Voitan
publié le
Translations
Version Audio Imprimer PDF

Le Livre de la Duchesse est la première œuvre majeure du poète anglais Geoffrey Chaucer (c. 1343-1400), surtout connu pour son chef-d'œuvre Les Contes de Canterbury, composé durant les douze dernières années de sa vie et resté inachevé à sa mort. Les Contes de Canterbury, publiés pour la première fois vers 1476 par William Caxton, devinrent si populaires que les œuvres antérieures de Chaucer furent éclipsées. Ce n’est que bien plus tard qu’elles attirèrent l’attention des critiques, et elles ne connurent une véritable reconnaissance populaire qu’au XIXᵉ siècle.

Parmi ceux-ci figure Le Livre de la Duchesse, composé vers 1370 en l'honneur de Blanche, duchesse de Lancastre (n. 1342-1368), épouse de Jean de Gand (1340-1399), duc de Lancastre et meilleur ami de Chaucer. Blanche mourut en 1368, probablement de la peste, à l'âge de 26 ans, et Jean de Gand la pleura toute sa vie, même s'il allait se remarier. On pense que le Livre de la Duchesse aurait été composé à l'occasion du deuxième anniversaire de sa mort. Il se peut qu'il ait été commandé par Jean de Gand et lu lors de la cérémonie commémorative de Blanche à l'occasion du deuxième anniversaire de sa mort. Le poème fut manifestement très apprécié de Jean de Gand, car il récompensa ensuite Chaucer par une rente annuelle de dix livres à vie, somme équivalente à presque une année de salaire à cette époque.

Supprimer la pub
Publicité
Chaucer Reading His Poetry to the English Court
Chaucer récitant ses poèmes devant la cour d’Angleterre Corpus Christi College (CC BY-NC-SA)

Le poème est écrit en moyen anglais et appartient au genre littéraire connu sous le nom de vision onirique médiévale dans laquelle un narrateur commence par relater un problème qu'il rencontre, puis s'endort, fait un rêve qui suggère ou révèle clairement une solution au problème, et se réveille en paix ou résigné à sa situation. L'œuvre de Chaucer s'écarte de cette forme en ce que le narrateur ne prétend jamais avoir résolu son problème à travers le rêve; le poème se termine simplement avec lui disant qu'il s'est réveillé et a écrit le rêve.

Dans ce contexte, tout le poème doit être compris comme ayant été écrit après que le narrateur se soit réveillé du rêve, et ainsi son problème d'amour non partagé – qu'il décrit comme une "maladie" dont il souffre depuis huit ans (vers 36-37) – continue même après le rêve. Chaucer aurait conçu la pièce de cette manière pour souligner la difficulté de tourner la page après une défaite. Le poème n'offre aucune solution au problème du deuil, si ce n'est un auditeur compatissant sous la forme de son narrateur. À travers une série de questions et en racontant des histoires, le narrateur aide le chevalier à revivre les joies de sa relation et à exprimer son chagrin face à la perte de sa femme, même s'il ne peut rien faire pour la soulager.

Supprimer la pub
Publicité

Résumé

Le poème s'ouvre sur le narrateur se plaignant de ne pas pouvoir dormir et de vivre dans une sorte d'apathie où il ne ressent ni joie ni tristesse, ne se soucie de rien, et craint de mourir à cause de son manque de sommeil (vers 1 à 29). Dans les vers 30 à 42, il explique qu’il ignore la véritable cause de son état, mais qu’il peut en deviner la raison: il n’existe, selon lui, qu’un seul médecin capable de le guérir, mais celui-ci refuse de le faire. Le poème s'appuie sur la connaissance du public de la vision romantique de l'amour courtois, un genre poétique de la littérature médiévale développé dans le sud de la France au XIIe siècle de notre ère, qui mettait souvent en scène un chevalier désespérément amoureux et dévoué à une dame. La dame dans ces poèmes est souvent dépeinte comme un médecin capable de guérir le chevalier émotionnellement, spirituellement ou physiquement, et ainsi, le "médecin" mentionné par le narrateur au vers 39 désigne en réalité la femme qu’il aime, mais qui l’a quitté ou ne lui rend pas son amour.

Comme il ne peut pas dormir, le narrateur décide de lire un livre (La Métamorphose d'Ovide, bien que le titre ne soit jamais donné) contenant l'histoire des amants Seys (généralement appelé Ceyx) et Alcyone. Seys part en voyage en mer, et lorsqu’il ne revient pas à la date prévue, Alcyone commence à s’inquiéter. Elle prie alors la déesse Junon afin d’obtenir un signe lui indiquant si Seys est encore en vie. Sa prière est exaucée : Morpheus, le dieu du sommeil, lui apparaît sous les traits de Seys pour lui annoncer qu’il est mort. Alcyone meurt de chagrin trois jours plus tard (vers 62-214). Le narrateur, émerveillé par cette histoire, s’étonne qu’Alcyone ait reçu une réponse à sa prière, alors que lui-même n’en a jamais eu. Il adresse à son tour une prière à Junon, puis s’endort presque aussitôt et commence à rêver (vers 215–291).

Supprimer la pub
Publicité
John of Gaunt
Jean de Gand N.Português (Public Domain)

Il se retrouve au lit un matin de mai, avec des oiseaux qui chantent, et s'habille rapidement pour rejoindre une chasse en cours dehors. Il est séparé des autres membres du groupe et marche seul dans les bois jusqu'à ce qu'il ne tombe sur un homme en noir assis seul (vers 292-445). Cet homme, décrit comme un chevalier beau et noble, est en train d’écrire un poème, totalement inconscient de la présence du narrateur. Le poème est une lamentation sur un amour perdu : le chevalier y raconte que l’amour de sa vie est mort, et qu’il ne connaîtra plus jamais la joie. Le narrateur est profondément ému par le poème, et encore plus touché par la tristesse évidente du chevalier. Il s’approche pour le réconforter, mais le chevalier, plongé dans son désespoir, ne remarque pas d’abord sa présence (vers 445–514).

Le narrateur s’excuse d’avoir dérangé le chevalier, remarque combien celui-ci semble profondément accablé, et lui demande ce qu’il peut faire pour l’aider. Le chevalier répond qu’il n’y a rien que quiconque puisse faire, puis raconte combien sa vie est devenue misérable: il maudit la fortune qui l’a dépouillé de tout bonheur, et explique que la vie n’a plus aucun sens pour lui, alors qu’autrefois elle était pleine de lumière et de joie (vers 515-709). Le narrateur tente alors de le réconforter en lui rappelant la sagesse de Socrate face au destin, et comment de célèbres amants ont souffert à travers l’histoire : Médée avec Jason, Didon avec Énée, Samson avec Dalila (vers 710-740).

Le Livre de la Duchesse est écrit en moyen anglais; les mots sont orthographiés tels qu'ils sonnent et le poème est écrit pour être lu à voix haute.

Le chevalier lui répond qu’il ne comprend pas vraiment de quoi il parle, car lui, le chevalier, a perdu bien plus que toutes les personnes mentionnées. Il invite alors le narrateur à s’asseoir, promettant de lui expliquer la situation plus clairement. Le chevalier raconte alors au narrateur comment il a rencontré une femme d’une grande beauté, en est tombé amoureux et l’a épousée (vers 741–1041). Le narrateur interrompt pour dire que sa femme semble très gentille mais qu’elle ne pouvait pas être aussi parfaite que le chevalier la décrit. Le chevalier répond que tout le monde la voyait de la même façon et qu'il n'y avait jamais eu quelqu'un d'aussi beau, gentil ou doux qu'elle (vers 1042-1111). Cependant, le narrateur ne comprend toujours pas la nature du problème du chevalier. Il lui demande donc de raconter leurs premiers échanges, comment elle a su qu’il l’aimait, puis lui pose franchement la question : qu’est-il arrivé à leur relation ? (vers 1112–1144)

Supprimer la pub
Publicité

Le chevalier obéit et raconte au narrateur la première chanson qu’il a composée pour elle, puis il parle de leur relation et de l’importance qu’elle avait pour lui (vers 1145–1297). Le narrateur lui demande alors: "Où est-elle maintenant?" Le chevalier répond: "Elle est morte." Le narrateur s’exclame aussitôt: "Par Dieu, c’est bien triste!" (littéralement "c’est douloureux", mais mieux traduit par "je suis vraiment désolé"). À ce moment précis, il entend la troupe de chasse revenir. Il se réveille alors de son rêve et se retrouve dans son lit, avec le livre de Seys et Alcyone posé devant lui. Il s’émerveille du rêve qu’il vient de faire et dit qu’il a immédiatement su qu’il devait l’écrire (vers 1298–1334). Le poème se conclut sur cette idée : le narrateur affirme qu’il l’a fait, et que son rêve est désormais terminé.

Le texte

Le Livre de la Duchesse, comme toutes les œuvres de Chaucer, est écrit en moyen anglais, bien avant que l'orthographe ne soit standardisée par le poète, écrivain et lexicographe Samuel Johnson (1709-1784) qui a écrit le premier dictionnaire anglais. Les mots sont orthographiés tels qu'ils sonnent et le poème est écrit pour être lu à voix haute. À lire en silence, le sens d'un mot n'est pas toujours clair mais, à voix haute et dans le contexte de la phrase, il est mieux compris. La première ligne, par exemple, "J'ai un grand émerveillement, sois cette lumière", est clairement "J'ai un grand émerveillement, par cette lumière" lorsqu'elle est prononcée à voix haute.

La lettre "Y" signifie "I", mais les accents accentués sur les syllabes suivent la rime du poème, de sorte que le "Y" est parfois prononcé comme "ee" et parfois comme "ee-uh". Le mot "quod" ou "quoth" signifie "parler" et "sweven" signifie un "rêve". D'autres mots, qui peuvent sembler étranges au premier abord, sont compréhensibles dans le contexte de la phrase où l'orthographe d'un mot précédent, plus proche de l'anglais moderne, rend le sens clair. Le texte suivant provient du site en ligne Libarius.com (cité dans la bibliographie ci-dessous) qui fournit des liens hypertextes et un glossaire vers le moyen anglais sur son site. Voici la version standard telle que trouvée dans The Riverside Chaucer, édité par le chercheur Larry D. Benson, 1987.

Supprimer la pub
Publicité

Je suis frappé d'une telle stupéfaction en voyant cette lumière,
Que je m'étonne moi-même d'être en vie, car ni le jour ni la nuit
Je ne puis dormir presque du tout.
J'ai tant de pensées futiles,
Purement par manque de sommeil, 5

Que, vraiment, je ne me soucie plus
De rien, ni de comment cela vient ou s'en va,
Et rien ne m'est agréable ni déplaisant.
Tout m'est également bon—
Joie ou chagrin, qu'importe lequel 10

Car je ne ressens rien pour rien,

Mais, tel un être étourdi,
Toujours sur le point de tomber;
Car l'imagination chagrine

Règne constamment dans mon esprit. 15
Et vous savez bien qu’il serait contre nature
De vivre de cette manière;
Car la nature ne permettrait à

Aucune créature terrestre
De durer longtemps 20
Sans sommeil, et plongée dans la peine.
Et moi, ni la nuit ni le matin,
Je ne puis dormir; et ainsi la mélancolie
Et la crainte de mourir me hantent,
Car le manque de sommeil et la tristesse 25
Ont tué en moi tout esprit de vivacité,
Si bien que j’ai perdu toute joie.
De telles fantaisies remplissent ma tête
Que je ne sais que faire.
Et l’on pourrait me demander pourquoi 30
Je ne peux dormir et ce qui m’arrive;
Mais, malgré tout, qui pose cette question
Perd sa peine, en vérité.
Moi-même, je ne puis dire pourquoi,
La vérité ; mais, sincèrement, je devine 35

Vous aimez l'Histoire?

Abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire gratuite!

Je crois que c’est une maladie
Que j’ai endurée ces huit années,
Et pourtant mon remède n’est pas plus proche;
Car il n’est qu’un seul médecin
Qui pourrait me guérir; mais cela est impossible. 40
Passons cela pour une autre fois;
Ce qui ne peut être, doit être laissé.
Gardons notre première matière.
Ainsi, lorsque je vis que je ne pouvais dormir,
Jusqu’à très tard, l’autre nuit encore, 45
Je m’assis droit sur mon lit
Et demandai qu’on me prenne un livre,
Un roman, et on me le donna,
Pour lire et chasser la nuit ;
Car il me sembla meilleure distraction 50
Que de jouer aux échecs ou aux tables.
Et dans ce livre étaient écrites des fables
Que des clercs, autrefois,
Et d’autres poètes, avaient mises en rimes
Pour lire et garder en mémoire 55
Tandis que les hommes honoraient la loi de nature.
Ce livre ne parlait que de telles choses:
Des vies de reines et de rois,
Et bien d’autres petites histoires.
Parmi tout cela, je trouvai un récit 60
Qui me sembla extraordinaire.
Voici cette histoire : il était une fois un roi
Nommé Seys, qui avait une épouse,
La meilleure qui jamais ait vécu;
Et cette reine s’appelait Alcyone. 65
Or il advint, peu de temps après,
Que ce roi voulut traverser la mer.
Pour dire brièvement, lorsqu’il
Fut sur la mer, de cette manière,
Une tempête se leva si violemment 70
Qu’elle brisa leur mât et le fit tomber,
Fendit leur navire, et les noya tous,
Si bien que jamais ne furent retrouvés, dit-on,
Ni planche, ni homme, ni quoi que ce soit.
Ainsi mourut le roi Seys. 75
Maintenant, pour parler de son épouse: —
Cette dame, qui était restée à la maison,
S’étonnait que le roi ne revînt
Chez lui, car il était parti depuis longtemps.
Aussitôt son cœur commença à souffrir; 80
Et parce qu’elle pensait sans cesse
Qu’il n’était pas normal qu’il tardât ainsi,
Elle languissait tant après le roi
Qu’en vérité, ce serait chose pitoyable
De raconter sa vie pleine de chagrin, 85
Que, hélas ! cette noble épouse menait;
Car elle l’aimait plus que tout au monde.
Aussitôt elle envoya chercher
À l’est et à l’ouest,
Mais on ne trouva rien. "Hélas!" dit-elle, 90
« Pourquoi suis-je venue au monde!
Mon seigneur, mon amour, est-il mort?
Certes, je ne mangerai jamais de pain,
J’en fais ici le vœu devant mon dieu,
Si je ne puis entendre parler de mon seigneur!" 95
Un tel chagrin cette dame prit,
Que vraiment moi, qui compose ce livre,
J’eus une telle pitié et une telle compassion
En lisant son malheur que, par ma foi,
Je me sentis plus mal toute la matinée 100
En pensant à son chagrin.
Ainsi, lorsqu’elle ne put entendre aucune nouvelle,
Puisque nul homme ne pouvait trouver son seigneur,
Souvent elle s’évanouissait et disait "Hélas!"
Et presque folle de douleur elle était ; 105
Et elle ne connaissait qu’un seul recours;
Alors elle s’agenouilla aussitôt, et pleura, ce qui eût attendri le cœur le plus dur.
"Ah! miséricorde! Douce dame chérie!"
Dit-elle à Junon, sa déesse;

"Aidez-moi à sortir de cette détresse," 110
"Et accordez-moi la grâce de voir mon seigneur
Bientôt, ou de savoir où qu’il soit,
Ou comment il se porte, et en quel état;
Et je vous offrirai un sacrifice,
Et deviendrai entièrement vôtre, 115
De bonne volonté, corps, cœur et tout;
Et si vous ne le voulez pas, douce dame,
Accordez-moi la grâce de dormir, et de rêver
En mon sommeil quelque songe certain
Par lequel je puisse savoir clairement 120
Si mon seigneur est vif ou mort."
À ces mots, elle baissa la tête
Et tomba en défaillance, froide comme pierre
Ses femmes la saisirent aussitôt
Et la portèrent au lit, entièrement dévêtue, 125
Et elle, épuisée de pleurs et de veille,
Était lasse, et ainsi le profond sommeil
Tomba sur elle avant même qu’elle s’en aperçût,
Par Junon, qui avait entendu sa prière
Et l’avait fait dormir rapidement; 130
Car, comme elle avait prié, ainsi fut fait
En vérité ; car Junon aussitôt
Appela son messager
Pour accomplir son ordre, et il s’approcha.
Quand il fut venu, elle lui dit ainsi: 135
"Va vite," dit Junon, "vers Morphée,
Tu le connais bien, le dieu du sommeil;
Comprends maintenant et prends garde.
Dis-lui de ma part qu’il
Aille sans tarder dans la grande mer, 140
Et dis-lui que, sans aucune exception,
Il prenne le corps du roi Seys,
Qui gît fort pâle et sans couleur.
Ordonne-lui de ramper dans ce corps
Et de le faire aller auprès d’Alcyone, 145
La reine, là où elle repose seule,
Et de lui montrer aussitôt, sans délai,
Comment il fut noyé l’autre jour;
Et fais parler le corps ainsi
Exactement comme il parlait 150
Tandis qu’il était encore en vie.
Va maintenant vite, et hâte-toi!"
Le messager prit congé et s’en alla
Sur son chemin, sans jamais s’arrêter
Jusqu’à ce qu’il atteigne la vallée sombre 155
Qui se tient entre deux rochers,
Où jamais ne poussa blé ni herbe,
Ni arbre, ni quoi que ce soit d’autre,
Bête, ni homme, ni rien du tout,
Excepté quelques fontaines 160
Qui coulaient en descendant des falaises,
Produisant un son de sommeil mortel,
Et qui couraient jusqu’à une caverne
Creusée sous un rocher
Au milieu de la vallée, si profonde. 165
Là reposaient et dormaient ces dieux:
Morphée, et Éclympasteyre,
Qui était l’héritier du dieu des songes,
Qui dormait et ne faisait aucun autre travail.
Cette caverne était aussi sombre 170

Comme une fosse infernale tout autour,
Ils avaient tout le loisir de ronfler,
Rivalisant pour savoir qui dormirait le mieux.
Certaines laissaient tomber leur menton sur leur poitrine
Et dormaient assises, la tête inclinée, 175
Et d’autres étaient étendues nues dans leur lit
Et dormaient aussi longtemps que durait le jour.

Supprimer la pub
Publicité

Ce messager arriva en volant rapidement
Et s’écria: "Ô ho! Réveillez-vous tout de suite!"
Mais ce fut en vain: personne ne l’entendit. 180
"Réveille-toi!" dit-il, « qui est étendu là?"
Puis il souffla dans son cor juste à leur oreille
Et cria "Réveillez-vous!" d’une voix tonitruante.

Le dieu du Sommeil, ouvrant un seul œil,
Leva la tête et demanda: "Qui m’appelle?" 185
"C’est moi", répondit le messager.
"Junon t’a ordonné de partir",
Et il lui rapporta ce qu’il devait faire,
Comme je vous l’ai déjà raconté;
Il n’est pas nécessaire de le répéter encore. 190
Puis il s’en alla, après avoir parlé.

Aussitôt, le dieu du Sommeil se réveilla en sursaut
Et se mit en route,
Et fit exactement ce qu’on lui avait commandé.
Il prit aussitôt le corps noyé 195
Et le porta jusqu’à Alcyone,
Sa femme la reine, là où elle reposait,
Juste un quart d’heure avant l’aube.

Il se tint au pied de son lit
Et l’appela par son nom, 200
Et dit: "Ma douce épouse,
Réveille-toi! Cesse cette vie de chagrin!

Supprimer la pub
Publicité

Car ton chagrin ne t’apportera aucun remède;
Car, certes, ma douce, je ne suis plus qu’un mort.
Jamais plus tu ne me verras vivant." 205

Mais, doux cœur, veille seulement
À enterrer mon corps, en ce temps
Où tu pourras le retrouver au bord de la mer;
Adieu, ma douce, joie de mon univers!
Je prie Dieu que ton chagrin s’apaise, 210
Hélas! combien notre bonheur dure à peine!

À ces mots, elle leva ses yeux,
Mais ne vit plus rien; "Ah!" dit-elle, "quel malheur!"
Et mourut le troisième matin.

Mais ce qu’elle murmura dans son dernier soupir, 215

Je ne puis le conter à présent;
Trop long serait de s’y attarder.
Revenons donc à mon sujet premier:
Je vous ai narré l’histoire

D’Alcyone et du roi Céyx 220

Pour en dire la raison profonde.

Car je puis bien vous l’avouer:
J’aurais été entièrement enseveli,
Mort, uniquement faute de sommeil,
Si je n’avais pris garde à ce conte 225
Et ne l’avais lu avant la nuit. Et voici pourquoi:
Je ne pouvais dormir, ni trouver le repos,
Avant d’avoir lu l’histoire
Du roi Céyx noyé
Et des dieux du sommeil. 230

Quand j’eus lu le conte tout entier
Et sondé chaque mot et chaque geste,
Je me demandai s’il pouvait être vrai;
Car jamais auparavant je n’avais entendu
Qu’un dieu puisse faire 235

Supprimer la pub
Publicité

Dormir les hommes, ni les réveiller à volonté.

Je ne connaissais qu’un seul Dieu.
Et, dans mon jeu, je dis aussitôt —
Bien que peu enclin à plaisanter :

"Plutôt que de mourir ainsi 240
Faute de sommeil,
Je donnerais à ce même Morpheus,
Ou à sa déesse Junon,
Ou à tout autre être, peu m’importe qui,
Pour me faire dormir et goûter un peu de repos!" 245

Je lui donnerai le plus noble don
Qu’il reçut jamais en sa vie,
Et, sur cette terre, dès à présent,
Si seulement il consent à m’accorder un peu de sommeil.

De duvet de blanches colombes, 250
Je lui ferai un lit de plume,
Broché d’or, richement garni,
En fin satin noir d’outremer;
Et mille oreillers, et chaque housse
Taillée en toile de Reims, douce et légère, 255
Où nul n’aurait besoin de se tourner souvent.

Je lui offrirai tout ce qui sied
À une chambre de noble repos;
Et toutes ses salles, je les ferai parer d’or pur, peint à foison,
Et d’épais tapis, d’une seule étoffe serrée; 260
Tout cela serait à lui,
Si seulement je savais où se cache sa grotte,
À lui, s’il peut me plonger dans le sommeil
Aussi promptement qu’il fit pour la déesse Alcyone.

Ainsi ce dieu, Morpheus, 265
Gagnerait de moi plus de récompenses
Qu’il n’en eut jamais auparavant;
Et pour Junon, qui est sa dame,
Je jure qu’elle serait bien satisfaite.

À peine avais‑je prononcé ces mots, 270
Ainsi que je vous les raconte,
Que soudain — je ne sais comment —
Un désir si doux me saisit
De dormir, que sur mon livre même
Je tombai en profond repos. 275

Et aussitôt me vint un songe,
Un rêve si doux, si merveilleux,
Qu’aucun homme, je crois, jamais n’aurait assez d’art, ni de sagesse,
Pour l’interpréter pleinement ;
Non — pas même Joseph, sans nul doute. 280

Supprimer la pub
Publicité

D’Égypte, qui sut interpréter

Les songes du roi Pharaon,
Ne l’eût pu mieux que le moindre d’entre nous;
Et à peine Macrobe,
Celui qui écrivit toute la vision 285
Qu’il vit du roi Scipion,
Noble Africain —
Toutes ces merveilles survinrent alors,
Je crois, à l’interprétation de mon rêve.

Ainsi fut mon songe, tel était mon rêve. 290
Il me sembla que le mois de mai régnait,
Et dans l’aube où je reposais,
Je me trouvais nu dans mon lit;
Je regardai dehors, éveillé par les chants
D’une multitude d’oiseaux minuscules, 295
Qui m’avaient tiré du sommeil
Par le bruit et la douceur de leur chant.

Et, comme il me sembla, ils étaient perchés
Sur le toit de ma chambre, tout autour,
Sur les tuiles, 300

Et chantaient chacun à sa manière
Le service le plus solennel
Que jamais homme, je crois,

Eût entendu ; car certains chantaient bas,
D’autres haut, tous accordés. 305

Pour dire bref, en un mot,
On n’eût jamais entendu si doux son,
Sinon qu’il eût été céleste;
Si joyeux, si harmonieux,
Que certes, pour la ville de Tunis, 310
Je n’eusse voulu manquer un seul chant,
Car toute ma chambre résonnait
De la mélodie de leur harmonie.

Aucun instrument ni musique
N’avait jamais été entendu si doux, 315
Ni un accord si parfait;
Car aucun ne feignait le chant,
Chacun s’efforçait de trouver
Des notes joyeusement ingénieuses ;
Ils n’épargnaient nullement leur voix. 320

Et, pour dire vrai, ma chambre était
Magnifiquement peinte, et de verre
Toutes les fenêtres étaient bien vitrées,
Claires et sans aucun éclat brisé,
Ce qui donnait grand plaisir à contempler. 325

Car toute l’histoire de Troie
Était ainsi représentée dans les vitraux:
D’Hector et du roi Priam,
D’Achille et du roi Laomédon,
De Médée et de Jason, 330
De Paris, Hélène et Lavinie.

Et toutes les murailles, avec couleurs fines,
Étaient peintes, tant le texte que le commentaire,
De tout le Roman de la Rose.
Mes fenêtres étaient closes chacune, 335
Et par le verre le soleil brillait
Sur mon lit de rayons éclatants,
Avec maints filets dorés scintillants;
Et aussi le ciel était si beau,
Clair, lumineux, pur était l’air, 340
Et parfaitement tempéré en vérité;
Ni froid ni chaud, il n’y avait,
Et pas un nuage dans le ciel.

Et tandis que je reposais ainsi, fort audible,
Il me sembla entendre un chasseur souffler 345
Pour essayer son cor et savoir
Si le son était clair ou sourd.
J’entendis le bruit, en haut et en bas,
D’hommes, chevaux, chiens et autres choses;
Et tous parlaient de la chasse, 350
Comment ils poursuivraient le cerf avec force,
Et combien le cerf, sur la distance,
Était embusqué, je ne sais plus quoi.

Tout de suite, quand j’entendis cela,
Que l’on partirait à la chasse, 355
Je fus tout joyeux et me levai aussitôt;
Je pris mon cheval, et je partis
Hors de ma chambre ; je ne cessai pas
Jusqu’à ce que j’arrive au champ extérieur.

Supprimer la pub
Publicité

Là je rencontrai un grand cortège 360
De chasseurs et de forestiers,
Avec maints relais et limiers,
Qui se hâtaient vers la forêt,
Et moi avec eux ; — enfin, je demandai
À l’un, qui menait un limier : 365
"Dis-moi, compagnon, qui chasse ici?"
Dis-je, et il répondit aussitôt:
"Seigneur, l’empereur Octovien,"
Dit-il, "et il est ici tout proche."

"Par la grâce des dieux, en bon temps!" dis-je, 370
"Allons vite!" et commençai à chevaucher.
Lorsque nous arrivâmes au bord de la forêt,
Chacun fit, immédiatement,
Comme il se doit pour la chasse.
Le maître-chasseur, à grands pas, 375
Souffla trois fois dans son grand cor
Pour lâcher ses chiens.
Bientôt, le cerf fut trouvé,
Acclamé, et poursuivi rapidement
Longtemps ; et ainsi, enfin, 380

Ce cerf, rusé, s’était sauvé,
Par un chemin secret, loin des chiens.
Les chiens avaient dépassé sa trace,
Et s’étaient fourvoyés en défaut;
Là-dessus le chasseur, très pressé, 385
Sonna enfin le forlonge désespéré.

Je m’étais éloigné de l’arbre où je m’étais d’abord arrêté;
Et tandis que je marchais ainsi,
Passa près de moi un jeune chien, un petit mâtin qui me caressa,
Et qui m’avait suivi, sans bien savoir-faire. 390
Il vint ramper vers moi très humblement,
Comme s’il m’eût connu depuis longtemps,
Baissant la tête, pliant les oreilles,
Et couchant tout lisse son poil.

Je voulus le saisir, mais soudain 395
Il s’enfuit, et déjà m’échappait;
Je le suivis, et lui allait devant,
Le long d’un sentier vert et fleuri,
Touffu d’herbe, douce et parfumée,
Où de maintes fleurs se pressaient sous mes pas. 400
Peu foulé semblait être ce chemin;
Car Flora et son doux époux Zéphyr,
Ceux qui font naître les fleurs nouvelles,
Avaient, je crois, fait leur demeure ici;
Car c’était, à contempler ainsi, 405
Comme si la terre voulait défier le ciel,
Devenir plus belle encore que lui,
Et porter plus de fleurs, et par sept fois,
Autant qu’il n’est d’étoiles aux firmaments.

Elle avait oublié la pauvreté 410
Que l’hiver, par ses matins glacés,
Lui avait fait endurer, et ses douleurs;
Tout était oublié, et cela se voyait.
Car tout le bois était devenu vert,
La douceur de la rosée l’avait fait croître. 415
Inutile aussi de demander
S’il y avait des bosquets pleins de feuilles,
Ou maints arbres serrés: certes oui!

Et chaque arbre se tenait à part,
À dix ou douze pieds l’un de l’autre, 420
Si grands, si forts, d’une telle hauteur —
Quarante ou cinquante brasses peut-être —
Entiers, sans branche ni brindille,
Couronnés d’un faîte large et épais,
Et pas un pouce ne les séparait 425

Si bien que l’ombre y régnait partout,
Et maint cerf, et mainte biche aussi,
Se trouvaient devant moi comme derrière.
De faons, de cerfs, de boucs sauvages,
De daims, de chevreuils, la forêt regorgeait; 430
Et maint écureuil encore s’y voyait,
Assis très haut sur les arbres, festoyant,
Mangeant à loisir selon leur coutume.

Bref, la forêt était si pleine de bêtes,
Que quand bien même Argus, le noble compteur, 435
Serait assis à compter sur son abaque,
Et compterait par ses chiffres de dix —
Car par ces chiffres, qui sait les manier,
Peut nombrer et calculer toute chose,
Dire le nombre de chaque être et de chaque fait 440
Il faillirait pourtant à compter exactement
Les merveilles que je vis en mon songe.

Mais elles allaient, errant fort vite,
À travers le bois ; si bien qu’à la fin
Je pris garde à un homme vêtu de noir, 445
Qui était assis, le dos tourné,
Appuyé contre un chêne, un arbre immense.

"Seigneur, pensai-je, qui peut bien être là?
Qu’a-t-il donc à rester assis ainsi?"
Aussitôt je m’approchai de lui ; 450
Et je trouvai assis bien droit
Un chevalier d’allure fort noble —
À son maintien du moins me sembla-t-il —
De belle prestance et encore jeune,
Âgé d’environ vingt-quatre ans. 455

Sur sa barbe ne croissait que peu de poil,
Et tout vêtu de noir il apparaissait.
Je m’avançai doucement jusqu’à son dos,
Et là je demeurai, aussi immobile que pierre;
Car, à dire vrai, il ne me vit point, 460
Tant il tenait la tête penchée vers le sol.

Et d’une voix mortellement douloureuse,
Il forma en rimes dix ou douze vers,
Une plainte qu’il adressait à lui-même,
La plus pitoyable, la plus digne de compassion 465
Que jamais j’aie entendue; car, par ma foi,
C’était grand merveille que la nature
Pût souffrir qu’aucune créature
Endurât telle peine sans en mourir.

Fort pitoyable, pâle, sans trace de rougeur, 470
Il chantait une lai, une sorte de chant,
Sans air, sans note, sans mélodie,
Et pourtant je m’en souviens parfaitement,
Car je puis le redire mot pour mot ; ainsi commençait-il :

"J’ai amassé tant de douleur, 475
Que jamais plus je ne connaîtrai la joie,
Depuis que je vois que ma dame éclatante,
Que j’aimais de toute la force de mon cœur,
Est morte et s’en est allée loin de moi;
Et me voilà laissé seul, abandonné à ma peine." 480

"Hélas, ô Mort ! qu’est-ce donc qui t’atteint,
Pour n’avoir point voulu me prendre avec toi,
Quand tu as ravi ma douce dame?
Elle était si belle, si fraîche, si noble,
Si bonne que chacun pouvait bien voir 485
Qu’en toute bonté nul ne lui fut égal!"

Quand il eut ainsi formulé sa plainte,
Son cœur douloureux commença à défaillir,
Et ses esprits vitaux s’éteignirent;
Le sang, saisi de pure frayeur, 490
S’était enfui vers son cœur pour le réchauffer —
Car il sentait bien que ce cœur était blessé —
Et aussi pour savoir pourquoi il tremblait,
Selon la nature, et pour tenter de l’apaiser;
Car le cœur est le membre principal 495
Du corps, et c’est cela qui fit
Que sa couleur changea, devint verte
Et livide, car nul sang n’apparaissait
Dans aucun de ses membres.

Lorsque je vis cela, aussitôt, 500
Et combien il se portait mal là où il était assis,
Je m’avançai et me tins droit à ses pieds,
Je le saluai, mais il ne répondit point;
Il disputait avec ses propres pensées,
Et dans son esprit débattait ardemment 505
Comment et pourquoi sa vie pouvait encore durer;
Il lui semblait que ses douleurs étaient si vives
Et reposaient si froidement sur son cœur
Que, par son chagrin et sa lourde méditation,
Il ne m’entendit nullement; 510
Car il avait presque perdu la raison,
Quand bien même Pan, que l’on nomme dieu de la Nature,
Eût été pour ses peines furieux.

Mais enfin, pour dire la pure vérité,
Il s’aperçut de moi, voyant que je me tenais 515
Devant lui ; je retirai mon capuchon
Et le saluai du mieux que je pus.
Avec douceur, et sans élever la voix,
Il dit: "Je te prie, ne sois point courroucé;
Je ne t’ai point entendu, à dire vrai, 520
Et certes, je ne t’ai point vu."

— "Ah ! bon seigneur, n’en faites rien", répondis-je,
"Je suis bien marri si j’ai en quoi que ce soit
Troublé vos pensées profondes;
Pardonnez-moi si j’ai commis quelque faute." 525

"Oui, l’amende est légère à donner,
— dit-il — car il n’y a rien à réparer;
Rien n’a été mal dit, rien mal fait."

Voyez comme ce chevalier parlait noblement,
Comme s’il eût été un autre homme encore; 530
Il n’y mit ni rudesse ni détour subtil.
Je le vis bien, et commençai à m’approcher de lui,
Le trouvant si affable,
Si merveilleusement sage et raisonnable,
À ce qu’il me semblait, malgré tout son malheur. 535

Aussitôt, je cherchai quelque propos
Pour éprouver si je pouvais, d’aventure,
Apprendre davantage de sa pensée.

"Seigneur, dis-je, ce jeu est fini;
Je crois bien que ce cerf s’est enfui; 540
Ces chasseurs ne sauraient plus où le trouver."

"Je ne m’en soucie nullement", répondit-il,
"Mon esprit n’y est en rien attaché."

"Par Notre Seigneur, dis-je, je vous crois volontiers,
Car votre maintien me le fait bien penser. 545
Mais, sire, voudriez-vous entendre une chose?
Il me semble vous voir en grande affliction;
Et certes, bon seigneur, si vous vouliez
M’ouvrir un peu votre douleur,
Je ferais, Dieu m’aidant, tout ce qui est en mon pouvoir 550
Pour y porter remède, s’il m’est possible.
Vous pourriez l’éprouver par l’expérience même.

Car, en vérité, pour vous rendre entier,
Je ferais de tout cœur tout ce que je pourrais;
Dites-moi donc vos peines cruelles, 555
Peut-être cela soulagera-t-il votre cœur,
Qui semble fort malade sous votre flanc."

Alors il me regarda de côté,
Comme pour dire: "Non, cela ne sera point."

"Grand merci, bon ami, dit-il; 560
Je te rends grâce de ta bonne volonté,
Mais cela ne saurait pourtant se faire.
Nul homme ne peut réjouir ma douleur,
Qui fait pâlir et déchoir ma couleur,
Et m’a ravi tout entendement, 565
À tel point que je maudis l’heure de ma naissance!

Nul ne peut faire glisser mes peines,
Ni les remèdes d’Ovide;
Ni Orphée, dieu de la mélodie;
Ni Dédale, par ses ruses ingénieuses; 570
Nul médecin ne peut me guérir,
Ni Hippocrate, ni Galien;

Je souffre de vivre même douze heures encore;
Mais qui voudra éprouver
Si son cœur est capable de pitié 575
Pour quelque douleur, qu’il me regarde.

Moi, malheureux, que la mort a dépouillé
De toute félicité jamais créée,
Devenu le plus misérable des hommes,
Moi qui hais mes jours et mes nuits" 580

Ma vie, mes désirs me sont en horreur,
Car tout bien-être m’est colère et douleur.
La mort même m’est si farouche ennemie
Que, fusse-je prêt à mourir, elle ne le veut pas ainsi;
Quand je la poursuis, elle s’enfuit devant moi, 585
Je la désire, mais elle ne me veut point à soi.

Voici ma peine, sans conseil ni remède:
Toujours mourant, et pourtant jamais mort,
Telle que Sisyphe, gisant en enfer,
Ne saurait conter plus extrême tourment. 590

Et qui saurait tout, je le jure en vérité,
De mes douleurs, s’il n’en avait pitié
Et compassion pour mes peines cuisantes,
Celui-là aurait le cœur d’un démon.

Car qui me voit au matin pour la première fois 595
Peut dire: "J’ai rencontré le chagrin";
Car je suis le chagrin, et le chagrin est moi.

Hélas! et j’en dirai la raison:
Mon chant est devenu plainte,
Tout mon rire s’est changé en pleurs, 600
Mes pensées joyeuses en pesante tristesse;
Mon loisir n’est plus que peine,
Mon repos même est tourment;
Mon bien est mal, mon profit dommage,
Et sans cesse mon jeu se tourne en colère, 605
Mon plaisir en douleur.

Ma santé s’est changée en maladie,
Ma sûreté entière en crainte;
Toute ma lumière est devenue ténèbres,
Ma raison folie, mon jour nuit. 610

Mon amour est haine, mon sommeil veille,
Ma joie et mes repas sont jeûne,
Mon visage n’est plus que sottise et honte,
Et partout où je vais, je suis confondu;
Ma paix est querelle et guerre: 615
Hélas! comment pourrais-je être plus malheureux?

Ma hardiesse est tournée en honte,
Car la fausse Fortune a joué un jeu
Aux échecs avec moi — hélas, quelle partie!
Traîtresse, perfide, pleine de ruse, 620
Qui promet tout et ne tient rien,
Qui marche droit et pourtant claudique,
Qui trompe vilainement et semble belle,
Cruelle sous masque de douceur,
Elle qui se rit de tant de créatures! 625

Une idole de fausse apparence est-elle,
Car soudain elle se détourne et se renie;
Sa tête de monstre est voilée,
Comme fange recouverte de fleurs éclatantes.
Son plus grand honneur et sa plus belle fleur 630
Est de mentir: telle est sa nature,
Sans foi, sans loi, sans mesure.

Elle est fausse, et rit sans cesse,
D’un œil rieur, de l’autre en pleurs;
Ce qu’elle élève, aussitôt elle l’abat. 635
Je la compare au scorpion,
Bête perfide et flatteuse:
De sa tête il festoie et caresse,
Mais au cœur même de sa flatterie
De sa queue il pique soudain, 640
Et distille le venin — ainsi fait-elle.

Elle est la charité envieuse,
Toujours mensongère et d’apparence honnête;
Ainsi tourne-t-elle sa roue trompeuse,
Sans cesse, car rien en elle n’est stable: 645
Tantôt près du feu, tantôt à la table.
Plus d’un, de la sorte, elle a abusé.

Elle est jeu d’enchantement,
Qui semble une chose et n’en est une autre,
La voleuse perfide ! Que m’a-t-elle fait, 650
Crois-tu ? Par notre Seigneur, je vais te le dire:

Aux échecs avec moi elle s’est mise à jouer ;
Par ses coups trompeurs et multiples
Elle me dépouilla et me ravit ma reine.
Et lorsque je vis ma reine perdue, 655
Hélas ! je ne pus plus poursuivre la partie,
Mais je dis: "Adieu, douce amie, en vérité,
Et adieu tout ce qui jamais fut!"

Alors Fortune s’écria: "Échec à la reine!"
Et "Mat!" au beau milieu de l’échiquier, 660
Avec un pion errant — hélas!
Plus rusée au jeu qu’Athalus même,
Qui, dit-on, inventa jadis les échecs.
Plût à Dieu que j’eusse une ou deux fois

Si j’avais su connaître et prévoir 665
Les périls du jeu, comme le put jadis
Le Grec Pythagore aux savoirs profonds,
J’eusse mieux joué aux échecs,
Et gardé ma reine avec plus d’adresse;
Mais à quoi bon ? en vérité, 670
Je tiens tel souhait pour moins qu’un brin de paille:
Jamais la chose ne m’eût été meilleure.

Car Fortune connaît mille ruses,
Et bien peu sont ceux qui savent la tromper;
Et d’ailleurs, elle est la dernière à blâmer: 675
Moi-même, devant Dieu, j’eusse fait de même
Si j’avais été ce qu’elle est.

Elle mérite plutôt l’excuse;
Car je dis encore ceci:
Si j’avais été Dieu et pu faire 680
Selon ma volonté, lorsque qu’elle prit ma reine,
J’eusse tiré le même coup.
Car, aussi sûrement que Dieu m’accorde repos,
Je jure qu’elle a choisi le meilleur!

Mais par ce coup j’ai perdu toute ma joie — 685
Hélas! que je sois né!
Car désormais, je le crois en vérité,
Tout mon vouloir, tout mon désir
Est renversé, détruit; et pourtant que faire?
Par notre Seigneur, il ne reste qu’à mourir bientôt! 690

Car je ne tiens plus rien pour certain,
Sinon vivre et mourir dans cette pensée.
Il n’est planète au firmament,
Ni dans l’air, ni sur terre, nul élément
Qui ne me fasse don, chacun à sa façon, 695
De larmes, lorsque je suis seul.

Car lorsque je m’examine à loisir,
Et que je repasse tout en mon esprit,
Je vois bien que, dans le compte de mes peines,
Ma douleur ne mène à rien; 700
Et qu’il ne demeure nulle joie
Qui puisse me tirer de ma détresse;
J’ai perdu toute suffisance,
Et avec elle tout plaisir:
Alors puis-je dire que je n’ai plus rien. 705

Et quand tout cela m’advient à la pensée,
Hélas! alors je suis tout à fait vaincu;
Car ce qui est fait ne peut revenir!
J’ai plus de douleur que Tantale lui-même.

Quand je l’entendis dire ce récit 710
Si douloureusement, ainsi que je vous dis,
À peine pus-je demeurer plus longtemps,
Tant cela faisait souffrir mon cœur.

"Ah! bon seigneur, dis-je, ne parlez point ainsi!
Ayez pitié de votre propre nature, 715
Qui vous forma en créature vivante;
Souvenez-vous de Socrate le sage,
Qui ne tenait pas pour trois fétus de paille
Tout ce que Fortune pouvait lui faire."

"Non, répondit-il, je ne le puis ainsi." 720

"Pourquoi donc, bon seigneur? par Dieu! dis-je;
Ne parlez point de la sorte, car en vérité,
Quand bien même vous auriez perdu douze reines aux échecs,
Et que, de chagrin, vous vous donniez la mort,
Vous seriez damné en ce cas, 725
Par un droit aussi juste que le fut Médée,
Qui tua ses propres enfants pour Jason;

Et Phyllis aussi, pour Démophon,
Se pendit, hélas!
Car il avait rompu le terme promis 730
De revenir vers elle. Une autre encore, folle de douleur,
Fut Didon, reine de Carthage,
Qui se tua pour Énée,
Traître et parjure — et certes, elle fut bien insensée!

Et Écho mourut pour Narcisse. 735

Elle ne voulut point l’aimer; et de même ainsi
Bien d’autres ont commis pareille folie.
Et pour Dalila mourut Samson,
Qui se tua lui-même en renversant une colonne.
Mais nul être vivant ici-bas 740
Ne voudrait, pour une simple reine d’échecs, se jeter dans une telle détresse!

— "Pourquoi donc?" dit-il ; "ce n’est point ainsi.
Tu sais fort peu ce que tu dis;
J’ai perdu bien davantage que tu ne l’imagines. »

— « Voyez, seigneur, comment cela se peut-il? » dis-je. 745
"Je vous prie, dites-moi tout au long,
De quelle manière, comment, pourquoi et pour quelle cause
Vous avez ainsi perdu votre bonheur."

— "Volontiers," dit-il. "Viens, assieds-toi.
Je te dirai tout, à condition 750
Que tu appliques entièrement ton esprit à écouter ce que je dirai."

— "Oui, seigneur, Jure-moi ta loyauté à cela."

— "Bien volontiers."

— "Tiens-toi donc à ta parole."

— "Je le ferai avec joie, que Dieu me soit en aide, 755
De tout mon esprit et de toute mon intelligence,
Je vous écouterai autant que je le pourrai."

— "Que Dieu t’en soit garant!" dit-il, et il commença:

"Seigneur," dit-il, "depuis que, dès ma jeunesse,
J’eus quelque faculté de raison, 760
Ou une intelligence naturelle
Pour comprendre, en quoi que ce fût,
Ce qu’était l’amour, selon mon propre jugement,
Sans crainte, j’ai toujours été
Tributaire de l’amour et lui ai payé tribut, 765
Lui donnant tout, avec intention loyale;

Et, par plaisir, je suis devenu son serf,
De plein gré, corps, cœur et tout entier.
Tout cela je l’ai placé à son service,
Comme à mon seigneur, et je lui ai rendu hommage. 770

Et très dévotement je le suppliai encore,
Qu’il voulût disposer mon cœur de telle sorte
Que cela fût plaisir à lui
Et honneur à ma dame chérie.

Et cela dura longuement, bien des années 775
Avant que mon cœur ne se donnât ailleurs;
Ainsi j’agissais, sans même savoir pourquoi:
Je crois que cela me venait naturellement.

Peut-être étais-je alors le plus apte à cela,
Tel un mur blanc ou une tablette nue, 780
Prête à recevoir et à retenir
Tout ce qu’on y veut tracer ou peindre,
Quelles que soient les figures,

Si subtiles soient-elles.

En ce temps-là je vivais de telle manière 785
Que j’aurais pu apprendre alors,
Et savoir aussi bien, voire mieux peut-être,
Quelque autre art ou science des lettres;
Mais l’amour vint le premier en mon esprit,
Et pour cela je ne l’oubliai jamais. 790

Je choisis l’amour comme mon premier métier,
Et c’est pourquoi il demeure encore en moi.
Car je l’ai reçu en si tendre âge
Que la malice n’avait point encore tourné mon cœur
Par excès de savoir ni de ruse. 795

En ce temps-là, la jeunesse, ma maîtresse,
Me gouvernait dans l’oisiveté;
Car c’était l’aube de mes jeunes années,
Et bien peu de bien savais-je alors;
Toutes mes œuvres étaient changeantes, 800
Et toutes mes pensées inconstantes;
Tout m’était pareillement bon,
Selon ce que je connaissais alors:
Ainsi allaient les choses.

Il advint qu’un jour je vins 805

Je vins en un lieu, où, à dire vrai,
Se tenait la plus belle compagnie
De dames qu’un homme eût jamais vues
Rassemblées en un seul endroit.

Dois-je nommer autre grâce 810
Qui me porta là? Non, mais Fortune,

Il est très courant de menti
La traîtresse fausse, perverse,
Que Dieu veuille que je pusse pire nommer!
Car désormais elle m’apporte grand mal, 815
Et je vous dirai bientôt pourquoi.

Parmi ces dames toutes ensemble,
Sincèrement, j’en vis une
Qui surpassait toute la troupe;
Je le jure, sans aucun doute, 820
Comme le soleil de l’été éclatant
Est plus clair, plus beau et plus lumineux
Que n’importe quelle planète dans le ciel,
La lune ou les sept étoiles;
Car dans tout le monde, elle 825
Les surpassait toutes en beauté,
En maintien, en grâce naturelle,
En stature et en bonne allure,
En noble apparence, si bien mise —
Bref, que dire de plus? 830

Par Dieu et par ses douze saints,
C’était ma douce, entièrement elle-même!
Elle avait un port si assuré,
Une prestance noble et digne.
Et l’Amour, qui avait entendu ma prière, 835
M’avait bien tôt aperçu;
Elle fut ainsi, en mon esprit,
Comme Dieu me vienne en aide, si soudain captée,
Que je ne savais plus que faire
Sinon la regarder et écouter mon cœur; 840
Car ses yeux, si joyeux, je crois,
Faisaient voir mon cœur tout entier,
Et ma pensée même me disait
Qu’il valait mieux la servir pour rien
Que de bien être avec une autre. 845

Et c’était vrai, car, en vérité,
Je vous dirai tout de suite pourquoi:
Je la vis danser si gracieusement,
Chanter et caroler si doucement,
Rire et jouer si délicatement, 850
Et regarder si galamment,
Parler si bien et si amicalement,
Que, certes, je crois qu’on ne vit jamais
Un trésor si plein de félicité.

Chaque cheveu sur sa tête, 855
Sincèrement, n’était ni roux,
Ni jaune, ni brun;

Il me semblait d’or.
Et quels yeux ma dame avait!
Délicats, bons, joyeux et sages, 860
Simplicité et grande beauté, sans excès;
Et son regard n’allait ni de côté,
Ni de travers, mais si bien posé,
Qu’il captait et saisissait, pleinement,
Tous ceux qui osaient la contempler. 865

Ses yeux semblaient aussitôt vouloir
Accorder grâce ; les fous pensaient ainsi;
Mais cela n’en était pas moins vrai.
Ce n’était point un artifice feint,
C’était son regard pur et naturel, 870
Que la déesse Dame Nature
Avait fait s’ouvrir avec juste mesure,
Et se fermer; car, aussi joyeuse fut-elle,
Son regard ne se répandait point follement,
Ni sauvagement, quand elle jouait; 875
Mais toujours, me semblait-il, ses yeux disaient:
"Par Dieu, ma colère est entièrement pardonnée!"

Et de vivre ainsi, elle semblait si bien vouloir,
Que la langueur même avait peur d’elle.
Elle n’était ni trop sobre ni trop joyeuse; 880
En toutes choses, nul être, je crois,
N’eut jamais tant de juste mesure.

Mais beaucoup de cœurs, par son regard, elle touchait,
Et cela lui importait fort peu,
Car elle ne songeait guère à eux; 885
Que ce fût ou non, elle n’en prenait nul souci!
Pour obtenir son amour, nul homme
Qui restait chez lui n’eût plus

De chance qu’un autre;
Toujours le premier était le dernier. 890

Mais les gens de bien, au-dessus de tous,
Elle aimait comme un frère son frère;
Et de cet amour, elle était si généreuse,
Dans les lieux d’importance qu’elle gouvernait.

Et quel visage elle avait encore! 895

Hélas ! mon cœur est si plein de peine
Que je ne puis le décrire en entier!
Il me manque tant la langue et l’esprit
Pour l’exprimer à sa pleine mesure;
Et mes sens sont si engourdis 900
Devant un si grand sujet à conter.

Nul talent n’est assez puissant
Pour saisir sa beauté parfaite;
Mais ceci je puis bien dire: elle
Était vermeille, fraîche et vive; 905
Et chaque jour sa beauté renaissait.

Et près de son visage, tout le meilleur;
Car certes, Nature y avait mis
Tel soin qu’en vérité elle
Fut son propre modèle de beauté, 910
Et l’exemple de tous ses ouvrages,
Le témoin parfait ; car même dans l’ombre
Il me semble la voir toujours.

Et plus encore, même si tous ceux
Qui ont jamais vécu n’étaient plus, 915
Ils n’eussent trouvé en son visage
La moindre marque de malice;
Car il était grave, simple et bienveillant.

Et quelle douce et agréable parole
Avait cette chère, médecin de ma vie! 920
Si douce et si courtoise était sa manière,

Si fermement assise, si bien fondée en raison,

Si pleine de mesure envers toute âme de bien,

Que, par la sainte Croix, j’oserais en faire serment:

Jamais ne fut trouvée en l’art d’éloquence, 925
Voix plus suave, plus noble et plus persuasive;

Nulle langue plus loyale, nulle parole moins encline au mépris,

Nul ne sut mieux guérir les cœurs blessés ; et, par la sainte messe,

Je le jurerais, quand bien même le pape en ferait chant solennel,

Que jamais encore, par sa langue, 930

Homme ni femme ne furent grandement offensés.

Car en elle tout mal était tenu secret;

Nulle flatterie vile en ses paroles ne se glissait,

Mais sa simple parole, pure et droite,

Se trouvait aussi vraie et sûre qu’un serment scellé. 935

Aussi vraie qu’est la foi scellée de la main d’un homme.

Jamais elle ne savait quereller,

Ainsi que le sait bien tout le monde.

Mais quelle beauté avait son col,

Cette douce, telle que nul os ni joint 940
N’y paraissait mal formé ou déviant;

Il était blanc, lisse, droit et uni,

Sans tache ni défaut; et, à ce qu’il semblait, point de saillie d’os

N’y troublait la pure harmonie.

Sa gorge, autant que ma mémoire s’en souvient, 945
Semblait une tour ronde d’ivoire,
De bonne proportion, ni trop grand.
Et “Bonne et Belle Blanche”
Était le nom de ma dame.
Elle était à la fois belle et éclatante, 950
Et son nom n’était point usurpé.

De belles épaules et un corps élancé,
Ses bras, chacun bien proportionné,
Fermes, charnus, mais non excessifs;
Ses mains blanches et ses ongles rouges, 955
Poitrine ronde et de bonne largeur,
Hanches bien formées et dos plat.
Je ne connus en elle autre défaut,
Et toutes ses membres étaient parfaits,
Autant que ma connaissance pouvait atteindre. 960

Et si bien elle savait jouer,
Quand bon lui semblait, je puis jurer,
Qu’elle ressemblait à la torche brillante,
Dont chaque homme reçoit la lumière
Sans qu’elle s’amoindrisse pour autant.

En grâce et en noble allure 965
Ma dame se montrait pareille;
Car tout homme, par sa manière,
Pouvait saisir assez, s’il le voulait,
S’il eût eu ses yeux pour l’admirer. 970

Je jure que si elle eût été
Parmi dix mille semblables,
Elle eût été au moins
Le miroir parfait de toute la fête,
Même si tous se tenaient en rangée, 975
Pour que les hommes eussent pu juger.

Car où qu’on jouât ou veillât,
Il me semblait la compagnie
Comme dépouillée sans elle;
Je l’ai vue ainsi, telle une couronne sans ses pierres. 980

Vraiment, à mes yeux,
Elle était le phénix des Arabies,
Car jamais il n’en vit deux pareil;
Et nul autre pareil je ne connais.

Pour parler de bonté, vraiment, 985
Elle possédait tant de douceur
Que même Esther, dans la Bible,
N’eût surpassé, et plus encore, si possible.

Et, pour tout dire, avec cela,
Elle avait un esprit si vaste, 990
Si incliné vers tout ce qui est bon,
Que tout son esprit était, par la croix,
Sans malice, tourné vers la joie;
Jamais je ne vis en ses actes
Moindre mal ou dommage que ce fut. 995

Je ne dis point qu’elle ignorât le mal,

Car sans le connaître, nul ne saurait faire le bien,

Ainsi me semble, à vrai dire.

Et certes, pour parler en toute vérité,

Si elle n’en eût point eu, ce fût grand dommage. 1000
Mais d’icelui elle eut part si large —

Et j’ose le dire et le jurer hardiment —

Que Vérité même, par-dessus toute autre demeure,

Élut en elle sa principale maison,

Et fit de son être le lieu de son repos. 1005

De plus, elle possédait la plus grande grâce,
Pour une persévérance inébranlable,
Et une conduite douce et tempérée,
Jamais je ne connus ni sus pareil;
Son esprit était si pur et patient. 1010

Et la raison elle entendait volontiers,
Et il suivait qu’elle savait bien faire.
Elle se plaisait à faire le bien ;
Telles étaient ses manières en tout et partout.

Et en même temps elle aimait si loyalement, 1015
Qu’elle ne ferait tort à nul vivant;
Nul ne pouvait lui faire honte,
Elle chérissait son nom à toute heure.

Son plaisir n’était de tenir personne en main;
Et, sois sûr, elle n’aurait voulu aucun lien 1020
Ne tenir nul mortel en suspens,

Ni par demi-mot, ni par contenance,
Si l’on ne voulait mentir à son encontre;
Ni envoyer en Valachie,
En Prusse, ni en Tartarie, 1025
Ni en Alexandrie, ni en Turquie,
Pour presser quelqu’un de partir sur mer,
Qu’il parte sans escorte vers la mer asséchée,

Et revenir par la Carrare;
Et dire: "Seigneur, veillez à ce que je reçoive 1030
De vous honneur,

Avant que vous ne reveniez!"

Elle n’avait point de telles astuces mesquines.

Mais pourquoi donc conter mon récit?
C’est sur elle, comme je l’ai dit, 1035
Que tout mon amour était posé;
Car certes, elle était, cette dame douce,
Ma suffisance, mon plaisir, ma vie,
Mon bonheur, ma santé et toute ma joie,
Le bien de mon monde et mon contentement, 1040
Et je lui étais entièrement dévoué, en tout.

"Par notre Seigneur," dis-je, « je vous crois bien!
Vraiment, votre amour était parfaitement établi;
Je ne sais comment vous auriez pu mieux faire."
"Mieux? Nul ne peut mieux!" dit-il. 1045
"Je le crois, sire, pardieu!"
"Non, laissez-le ainsi!" "Sire, je le fais;
Je vous crois bien, car vraiment
Vous pensiez qu’elle était la meilleure,
Et à voir la plus belle de toutes, 1050
Qui qu’eût regardé avec vos yeux."

« Avec les miens ? Non, tous ceux qui la voyaient
Disait et juraient que c’était ainsi. 1050
Et même s’ils ne l’avaient dit,

J’aurais aimé davantage ma dame libre et fidèle, 1055
Même si j’avais possédé toute la beauté
Qu’Alcipiades ait jamais eue,
Et toute la force d’Hercule,
Et encore la valeur d’Alexandre,

Et toute la richesse" 1060

Qui jamais fut en Babylone,
À Carthage, ou en Macédoine,
Ou à Rome, ou en Ninive;
Et encore hardi

Comme Hector fut, je vous jure, 1065
Qu’Achille tua à Troie —
Et pour cela fut-il tué aussi
Dans un temple, car tous deux
Furent frappés, lui et Antilégius,
Et ainsi le dit Dares Frigius, 1070
Pour l’amour de Polixena.

Ou bien sage comme Minerve,
J’aurais toujours, sans crainte,
Aimé ma dame, car je le devais!

"Devoir!" non, je plaisante maintenant, 1075
Pas "devoir", et je vais vous dire comment,
Car de bon gré mon cœur le voulait,
Et aussi pour l’aimer j’étais tenu
Comme pour la plus belle et la meilleure.

Elle était aussi bonne, je le jure, 1080
Que Penelope de Grèce,
Ou que la noble épouse Lucrèce,
Qui fut la meilleure —

Ainsi dit le Romain Titus Livius —
Elle était aussi vertueuse, et rien de pareil, 1085
Bien que ses histoires soient authentiques;
Cependant elle fut aussi fidèle qu’elle.

Mais pourquoi donc te raconter
Quand j’aperçus ma dame pour la première fois?
J’étais fort jeune, à dire vrai, 1090
Et grand besoin j’avais d’apprendre;
Quand mon cœur désirait ardemment
Aimer, ce fut grande entreprise.

Mais comme mon esprit pouvait le mieux suffire,
Selon ma jeunesse et mon innocence, 1095
Sans crainte, je résolus
De l’aimer de mon mieux,
De lui rendre honneur et service
Que je savais faire à ce temps-là, je le jure,
Sans feindre ni paresse; 1100
Car je désirais fort la voir.
Et tant cela me fortifia,
Que, lorsque je la vis pour la première fois au matin,
Je fus délivré de tout mon chagrin
Pour le reste de la journée, jusqu’au soir. 1105

Il me sembla que rien ne pouvait me nuire,
Si grandes que fussent mes douleurs.
Et pourtant elle siège si dans mon cœur,
Que, je le jure, je ne voudrais jamais,
Pour tout ce monde, la quitter de mon esprit; 1110
Non, vraiment!

"Vraiment, seigneur," dis‑je,
"Il me semble que vous avez telle chance
Qu’aucune pénitence ne vous serait nécessaire."

"Pénitence! Non, fâcheux," répondit‑il ; 1115
"Devrais‑je maintenant me repentir
D’aimer ? Non, certes, alors je serais pire
Qu’Achitofel,
Ou Anthenor, je le jure,
Le traître qui trahit Troie, 1120
Ou le perfide Genelon,
Celui qui acheta la trahison
De Roland et d’Olivier.
Non, pourquoi! Tant que je suis vivant ici,
Je ne l’oublierai jamais." 1125

"À présent, bon seigneur," dis‑je alors,
"Vous m’avez déjà tout raconté auparavant.
Il n’est plus nécessaire de narrer encore
Comment vous l’aperçûtes la première fois, et où;
Mais voudriez‑vous me dire la manière 1130
De votre premier discours à elle —
Pour cela je vous en prie —
Et comment elle devina votre pensée la première fois,
Si vous l’aimiez ou non,
Et aussi me raconter ce que vous avez perdu; 1135
Je vous ai déjà entendu le dire."

"Oui," dit-il, "tu ne sais ce que tu dis;
J’ai perdu plus que tu ne penses."

"Quel est cette perte, seigneur?"dis‑je alors;
"Ne vous aime‑t‑elle pas? Est-ce cela?" 1140

"Ou avez‑vous fait quelque erreur,
Si bien qu’elle vous a quitté? Est‑ce cela?
Pour l’amour de Dieu, racontez‑moi tout."

"Par Dieu, » dit‑il, "et je le ferai.
Je dis exactement ce que j’ai dit, 1145
Sur elle était tout mon amour;
Et pourtant elle ne le savait pas du tout
Pendant longtemps, soyez-en assuré.
Car en toute certitude, je n’osais pas
Pour tout ce monde lui révéler ma pensée, 1150
Et je ne voulais pas l’irriter, vraiment.
Sais‑tu pourquoi? Elle était dame
De mon corps; elle avait mon cœur,
Et qui possède cela, ne peut se départir.

"Mais, pour me garder de l’oisiveté, 1155
Vraiment je m’appliquai
À composer des chansons, autant que je pouvais,
Et souvent je les chantais à voix haute;
Et je fis beaucoup de chansons,
Bien que je ne sache pas si bien en faire 1160
Que Tubal, fils de Lamec,
Qui découvrit d’abord l’art du chant;
Car, quand les marteaux

De ses frères frappaient
Sur son enclume de haut en bas, 1165
Il en tira le premier son;
Mais les Grecs disent que Pythagore
Fut le premier découvreur
De cet art ; Aurora le raconte ainsi,
Mais peu importe, de l’un ou de l’autre. 1170

Quoi qu’il en soit, je fis ainsi des chansons
De mon sentiment, pour réjouir mon cœur;
Et voilà la toute première,
Je ne sais si elle fut la pire ou non. —
« Seigneur, elle rend mon cœur léger, 1175
Quand je pense à cette douce personne
Si belle à voir;
Et je souhaite à Dieu que ce soit possible,
Qu’elle me tienne pour son chevalier,
Ma dame, si belle et lumineuse!" 1180

"Maintenant je t’ai raconté, pour dire la vérité,
Ma première chanson. Un jour,
Je songeai à quel mal
Et quelle peine je souffrais alors
Pour elle, et pourtant elle ne le savait pas, 1185
Et je n’osais pas lui révéler ma pensée.

"Hélas! pensais-je, je n’ai aucun remède;
Et, si je lui dis, je ne suis que mort;
Et si je le lui révèle, pour dire la vérité,
J’ai peur qu’elle se mette en colère; 1190
Hélas! que dois‑je donc faire?"

Dans ce débat j’étais si affligé,
Il me sembla que mon cœur se fendit en deux!
Enfin, pour dire vrai,
Je songeai que la nature 1195
N’a jamais formé dans une créature
Autant de beauté, vraiment,
Et de bonté, sans aucune miséricorde.

Dans l’espoir de cela, je lui contai mon histoire,
Avec peine, comme jamais je ne devais le faire; 1200
Car nécessairement, malgré ma tête,
Je devais le lui dire avant de mourir.
Je ne sais exactement comment je commençai,
Je peux très mal le raconter;
Et aussi, que Dieu m’aide, 1205
Je crois que c’était dans le périlleux,
Comme les dix plaies d’Égypte;
Car beaucoup de mots sautèrent
Dans mon récit, par pure peur,
De peur que mes paroles ne soient mal entendues. 1210

Avec un cœur affligé, et les blessures profondes,
Tremblant et frémissant de pure crainte,
Et de honte, interrompant mon récit
Par peur, et mon teint tout pâle,
Souvent je devenais à la fois pâle et rouge; 1215
En m’inclinant devant elle, je baissai la tête;
Je n’osais la regarder une seule fois,
Car mon esprit, ma tenue, tout me fuyait.
Je dis "pitié!" et rien de plus;
Ce n’était pas un jeu, cela me pesait fort. 1220

Enfin, pour dire vrai,
Quand mon cœur se fut retrouvé,
Pour raconter brièvement tout mon discours,
De tout mon cœur je la suppliai
Qu’elle veuille être ma douce dame; 1225
Et je jurai, et de tout mon cœur me chauffai
À toujours être fidèle et loyal,
À l’aimer toujours avec renouveau,
Et de n’avoir jamais d’autre dame,
Et de préserver tout son honneur 1230
Autant que je pourrais ; je lui jurai cela —
"Car tout ce qui existe vous appartient
Pour toujours, ma douce!
Et jamais je ne vous tromperai, sauf en cas de rencontre fortuite,
Je ne veux pas, que Dieu m’aide!" 1235

Et lorsque j’eus achevé mon récit,
Dieu le sait, elle ne tint aucun compte
De tout mon récit, ainsi me sembla-t-il.
Pour résumer, car il en est ainsi,
Vraiment, sa réponse fut celle-ci: 1240
Je ne puis maintenant bien reproduire
Ses paroles, mais l’essentiel fut:
Elle dit "non"
D’un ton catégorique. Hélas, ce jour-là
La douleur que je ressentis, et le malheur! 1245

Vraiment, Cassandra, qui pleura si fort
La destruction
De Troie et d’Ilion,
N’eut jamais un tel chagrin que moi alors.
Je n’osai plus rien dire par pure peur, 1250
Mais je me retirai;
Et ainsi je vécus de nombreux jours;
Vraiment, je n’eus aucun besoin
De chercher plus loin que la tête de mon lit,
Chaque matin, le chagrin était prêt, 1255
Car je l’aimais sans réserve.

Ainsi arriva, l’année suivante,
Que je pensai: je vais tenter
De lui faire connaître et comprendre
Ma peine ; et elle comprit bien 1260
Que je ne voulais rien d’autre que le bien,
L’honneur, et préserver sa réputation
Par-dessus tout, et craindre sa honte,
Et que j’étais si diligent à la servir —
Et c’eût été pitié si j’avais péri, 1265
Puisque je ne voulais aucun mal, vraiment.

Alors, quand ma dame sut tout cela,
Elle me donna tout entièrement
Le noble don de sa miséricorde,
Tout en préservant son honneur ; 1270
Vraiment, je ne parle pas d’autre façon.
Et avec cela, elle me donna un anneau;
Je crois que ce fut la première chose;
Mais si mon cœur

Ne s’était pas rempli de joie, 1275
Il n’y aurait pas à demander!
Par Dieu, j’étais si heureux,
Ressuscité, comme d’entre les morts,
De tous les bonheurs le plus grand,
Le plus joyeux et le plus paisible. 1280

Car vraiment, cette douce créature,
Quand j’avais tort et qu’elle avait raison,
Elle me pardonnait toujours si bien,
Avec tant de noblesse et de grâce.
Dans toute ma jeunesse, dans toute circonstance, 1285
Elle me guida avec bonté.

De plus, elle fut toujours fidèle,
Notre joie était toujours renouvelée;
Nos cœurs formaient une paire égale,
Jamais aucun ne contraria l’autre, 1290
Pour aucune peine.
En vérité, ils partageaient ensemble
Une même félicité et un même chagrin;
Également ils étaient joyeux et en colère;
Tout nous était commun, sans réserve. 1295

Ainsi vécut-on de nombreuses années
Si bien, je ne saurais dire comment.’
‘Monsieur,’ dis-je, ‘où est-elle maintenant?’
‘Maintenant !’ dit-il, et s’arrêta aussitôt.
Alors il devint comme mort, 1300
Et dit: ‘Hélas ! que je sois né,
Voilà la perte dont je vous parlais avant,
Que j’avais subie.
Souviens-toi que je disais plus tôt:
“Tu sais fort peu de quoi tu parles; 1305
J’ai perdu plus que tu ne crois” —
Par Dieu, hélas! c’était bien elle!’

‘Hélas! Monsieur, comment? Qu’est-ce donc?’
‘Elle est morte!’ ‘Non!’ ‘Oui, par ma foi!’
‘C’est votre perte? Par Dieu, quelle pitié!’ 1310

Et sur ces mots, aussitôt,
Ils se mirent en route ; tout était accompli,
Pour ce temps-là, la chasse au cœur.
Alors il me sembla que ce roi
S’empressait de retourner 1315
Vers un lieu tout proche,
Un long château aux murs blancs,
Par Saint Jean ! sur une colline riche,
Ainsi il me sembla;

Mais ainsi se passa. 1320

Justement, il me sembla qu’au château sonnait une cloche,
Comme si elle avait frappé douze heures. —
Alors je me réveillai,
Et me trouvai couché dans mon lit;
Et le livre que j’avais lu, 1325
D’Alcyone et du roi Céys,
Et des dieux du sommeil,
Je le trouvai

Dans ma main, intact.
Je pensais: ‘C’est un songe si étrange, 1330
Que je veux, avec le temps,
Trouver le moyen de mettre ce rêve en rimes
Aussi bien que je peux, et ce bientôt.’ —

Voici mon rêve; maintenant il est raconté.

Supprimer la pub
Publicité

Traducteur

Wilfried Vigninadjè Voitan
Vigninadjè Wilfried VOITAN is a student in Applied English Linguistics, specializing in translation and discourse analysis. He is passionate about languages and intercultural communication.

Auteur

Joshua J. Mark
Joshua J. Mark est cofondateur et Directeur de Contenu de la World History Encyclopedia. Il était auparavant professeur au Marist College (NY) où il a enseigné l'histoire, la philosophie, la littérature et l'écriture. Il a beaucoup voyagé et a vécu en Grèce et en Allemagne.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2026, janvier 01). Texte intégral et résumé du Livre de la Duchesse de Chaucer. (W. V. Voitan, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1374/texte-integral-et-resume-du-livre-de-la-duchesse-d/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Texte intégral et résumé du Livre de la Duchesse de Chaucer." Traduit par Wilfried Vigninadjè Voitan. World History Encyclopedia, janvier 01, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1374/texte-integral-et-resume-du-livre-de-la-duchesse-d/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Texte intégral et résumé du Livre de la Duchesse de Chaucer." Traduit par Wilfried Vigninadjè Voitan. World History Encyclopedia, 01 janv. 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1374/texte-integral-et-resume-du-livre-de-la-duchesse-d/.

Soutenez-nous Supprimer la pub