Sargon et Ur-Zababa est un poème sumérien, dont la date de composition est inconnue, qui relate l'ascension au pouvoir de Sargon d'Akkad (r. de 2334 à 2279 av. J.-C.), fondateur de l'empire akkadien. L'œuvre est classée comme un conte populaire mésopotamien qui s'appuie sur des motifs tels que la vision onirique et le roi intrigant, mais elle était peut-être considérée comme un récit historique à son époque.
Le poème fut peut-être composé pendant la période d'Ur III (2047-1750 av. J.-C.), lorsque plusieurs autres œuvres concernant Sargon furent écrites ou consignées par écrit à partir de la tradition orale. Les rois de la période d'Ur III, en particulier Ur-Nammu (r. de 2047 à 2030 av. J.-C.) et Shulgi d'Ur (r. de 2029 à 1982 av. J.-C.), s'associèrent étroitement aux rois akkadiens, en particulier à Sargon et à son petit-fils Naram-Sin (r. de 2261 à 2224 av. J.-C.). Cette affirmation concernant la datation est toutefois spéculative, car aucune date précise n'a été donnée pour l'œuvre.
La popularité du poème est attestée par les copies trouvées dans les ruines d'anciennes villes mésopotamiennes datant du VIIe siècle avant notre ère, lorsque la région était contrôlée par les Assyriens. Cela suggère clairement que les récits concernant Sargon – et Naram-Sin – trouvaient encore un écho auprès du public plus de mille ans après leur règne. L'œuvre est malheureusement mal conservée et n'existe que sous forme de fragments, comme le note le chercheur Jeremy Black:
Sargon et Ur-Zababa a été provisoirement reconstitué à partir de deux manuscrits, un fragment provenant d'Uruk (segments A et C) et une tablette plus complète provenant de Nippur (segment B). Alors que les événements qui concernent le poème se déroulent principalement dans le nord de la Babylonie, les tablettes sur lesquelles il est inscrit proviennent du sud. (40-41)
La provenance des fragments atteste également de la popularité de l'œuvre et suggère en outre qu'elle date de la période d'Ur III, lorsque les écoles de scribes, qui utilisaient ces textes dans le cadre de leur programme d'enseignement, se multiplièrent dans toute la Sumer sous le règne de Shulgi d'Ur.
L'œuvre est parfois connue sous le nom de La légende de Sargon d'Akkad, mais ce titre est beaucoup plus couramment appliqué à une autre œuvre relatant la naissance, la jeunesse et la conquête des cités-États sumériennes par Sargon. Sargon et Ur-Zababa, en revanche, se concentre sur une période spécifique de la vie du futur roi, lorsqu'il est délivré, conformément à la volonté des dieux, des intrigues du roi Ur-Zababa et, selon toute vraisemblance, le remplace.
Légende de Sargon et son règne
On ne sait presque rien de la vie de Sargon, et ce que l'on sait provient de textes considérés aujourd'hui comme appartenant au genre de la littérature naru mésopotamienne – la première fiction historique au monde – qui met en scène un personnage célèbre (généralement un roi) comme personnage principal d'un récit fictif. La légende de Sargon d'Akkad est l'une des œuvres les plus connues de ce genre et présente Sargon comme le fils illégitime d'une prêtresse, abandonné sur l'Euphrate, recueilli et élevé par un jardinier, avant de devenir roi d'Akkad et seigneur de Sumer. Black commente:
On sait peu de choses sur les origines de Sargon. Selon une légende akkadienne beaucoup plus tardive [La légende de Sargon d'Akkad], il était l'enfant illégitime d'une prêtresse qui, à l'instar de Moïse dans la Bible, fut placé dans un panier en osier et abandonné sur l'eau, avant d'être sauvé et élevé par un jardinier. Ces motifs folkloriques ont également été intégrés dans la littérature sumérienne, notamment dans Sargon et Ur-Zababa, où l'on trouve des exemples de rêves qui prédisent l'avenir. Ce motif folklorique est ancré dans le récit qui comporte des préoccupations théologiques, les rêves étant considérés comme des messages prédisant un avenir divinement ordonné auquel l'homme seul ne peut résister. (40)
Selon le poème, Sargon est favorisé par les dieux qui le font élever par le jardinier Akki pour devenir l'échanson du roi Ur-Zababa de Kish, dont ils ont décrété que le règne devait prendre fin. Historiquement, à cette époque, Sumer était en grande partie sous le contrôle de Lugalzagesi d'Umma (r. vers 2358-2334 av. J.-C.), qui conquit les cités-États et bâtit un empire. Dans le poème, Ur-Zababa, devenu méfiant envers Sargon après un rêve de mauvais augure, envoie son échanson auprès du roi avec pour instruction de le tuer. Lugalzagesi se lie d'amitié avec Sargon, qui se retourne contre son ancien maître, et ensemble, ils conquièrent Kish.
Sargon rompt alors son pacte avec Lugalzagesi, le bat au combat et l'emprisonne. Après avoir créé une armée professionnelle et consolidé son pouvoir, Sargon révolutionne l'art de la guerre en Mésopotamie en menant son armée dans une campagne de conquête à travers toute la région, établissant finalement l'Empire akkadien (2334-2218 av. J.-C.), qui allait devenir légendaire jusqu'à l'époque de l'Empire néo-assyrien (912-612 av. J.-C.). Le chercheur Paul Kriwaczek note:
Pendant au moins 1 500 ans après sa mort, Sargon le Grand [...] fut considéré comme une figure semi-sacrée, le saint patron de tous les empires qui se succédèrent dans le royaume mésopotamien. En effet, deux rois beaucoup plus tardifs, l'un qui régna sur l'Assyrie vers 1900 avant notre ère et l'autre à la fin du VIIIe siècle avant notre ère, adoptèrent son nom officiel, ou plutôt son titre, Sargon [qui signifie] "roi légitime", comme pour s'approprier un peu de sa gloire. (111)
Kriwaczek fait référence aux rois assyriens Sargon Ier (r. vers 1920-1881 av. J.-C.), dont on sait peu de choses, et Sargon II (r. de 722 à 705 av. J.-C.), qui devint aussi légendaire que Sargon d'Akkad, en particulier après sa victoire sur le royaume d'Urartu en 714 avant notre ère. La popularité de Sargon d'Akkad parmi les Assyriens est attestée non seulement par ces rois, mais aussi par les copies d'œuvres le concernant trouvées dans les ruines de la bibliothèque d'Assurbanipal (r. de 668 à 627 av. J.-C.) à Ninive et, comme indiqué, ailleurs.
Résumé et commentaire
Le poème raconte comment Sargon fut choisi par les dieux pour accomplir son destin en renversant Ur-Zababa, même si, au début de l'œuvre, Sargon lui-même semble satisfait de son statut de serviteur d'Ur-Zababa, inconscient des plans des dieux. Dans la section A, la scène dramatique est plantée, décrivant la glorieuse ville de Kish sous le règne d'Ur-Zababa. Le roi a fait passer la ville de l'état de ruine ("comme une ville hantée") à celui de centre agricole et urbain prospère et florissant.
Cependant, les grands dieux An (Anu) et Enlil ont décidé que le règne d'Ur-Zababa touchait à sa fin. Sargon est présenté vers la fin de ce segment, et le nom de son père est donné comme étant La'ibum - un nom qui n'apparaît nulle part ailleurs (dans La légende de Sargon d'Akkad, il affirme n'avoir jamais connu son père) - et il semble que le poème décrivait à l'origine Sargon dans son intégralité, mais le fragment s'interrompt et le reste est perdu.
Le segment B, comme le note Black, est le plus complet et s'ouvre sur le rêve d'Ur-Zababa qui, bien que les détails ne soient pas donnés, l'effraie et est interprété comme un présage de sa chute imminente. Le narrateur note que la déesse Inanna a choisi de se ranger du côté de Sargon, qui a également fait un rêve dans lequel Inanna noie Ur-Zababa dans une rivière de sang.
Ur-Zababa interprète le rêve de Sargon comme signifiant qu'Inanna veut la mort de Sargon, et non la sienne, et élabore un plan consistant à envoyer Sargon chez son forgeron en chef au temple où sont coulées les statues, afin que celui-ci jette Sargon dans l'un des moules de coulée. Sargon, qui ne se doute de rien, se rend au temple pour le compte du roi, mais il est arrêté à la porte du temple par Inanna qui lui dit qu'il ne peut pas entrer car il est souillé par le sang. Cela signifierait normalement qu'il a tué ou gravement blessé quelqu'un, mais, comme le note Black, dans ce cas, cela peut être compris comme une souillure provenant de son rêve de la rivière de sang.
Sargon accomplit sa mission, toujours apparemment inconscient des plans d'Ur-Zababa ou de ceux des dieux, et retourne auprès du roi, ce qui effraie encore plus Ur-Zababa, car il commence à comprendre que les dieux favorisent Sargon. Il envoie alors Sargon en mission auprès de Lugalzagesi, prétendument pour lui proposer un traité de paix, mais en réalité pour lui remettre une tablette ordonnant au roi de tuer le messager.
La section C, très endommagée, suggère que Sargon a une liaison avec la femme de Lugalzagesi, mais pour des raisons inconnues, le roi ignore cela (ou n'en apprend jamais rien) et la demande d'Ur-Zababa, et épargne le jeune homme. La dernière partie du poème semble traiter de la prise de conscience par Lugalzagesi que Sargon va également le remplacer, bien que cela soit spéculatif car la plupart des vers ont été perdus. Historiquement, cependant, il est établi, comme indiqué ci-dessus, que Sargon vainquit bel et bien Lugalzagesi dans le cadre de l'une des premières étapes de la création de son empire.
Texte
Ce qui suit est la traduction d'un texte tiré de The Literature of Ancient Sumer, traduit par Jeremy Black et al. Les ellipses indiquent les lignes ou les mots manquants, tandis que les points d'interrogation suggèrent une traduction alternative pour un mot.
A.1-9 : À... le sanctuaire semblable à un navire marchand ; à... ses grands fours; pour voir que ses canaux... eaux de joie, pour voir que les houes labourent les terres arables et que... les champs; pour transformer la maison de Kish, qui était comme une ville hantée, en un lieu de vie à nouveau – son roi, le berger Ur-Zababa, s'éleva comme Utu au-dessus de la maison de Kish. An et Enlil, cependant, ont décidé (?) avec autorité (?) par leur saint commandement de modifier la durée de son règne et de supprimer la prospérité du palais.
A.10-13 : Puis Sargon – sa ville était la ville de... son père était La'ibum, sa mère... Sargon... avec un cœur joyeux. Depuis sa naissance... (nombre inconnu de lignes manquantes).
B.1-7 : Un jour, après le coucher du soleil, alors que Sargon avait apporté les livraisons habituelles au palais, Ur-Zababa dormait (et rêvait) dans la chambre sacrée, sa résidence sacrée. Il comprit la signification du rêve, mais ne l'exprima pas, n'en discuta avec personne. Après que Sargon eut reçu les livraisons habituelles pour le palais, Ur-Zababa le nomma échanson, le chargeant de s'occuper du garde-boissons. La sainte Inanna ne cessa de le soutenir.
B.8-11 : Après cinq ou dix jours, le roi Ur-Zababa... prit peur dans sa résidence. Tel un lion, il urina, éclaboussant ses jambes, et son urine contenait du sang et du pus. Il était troublé, il avait peur, tel un poisson se débattant dans de l'eau saumâtre.
B.12-19 : C'est alors que l'échanson de la maison de vin d'Ezina, Sargon, s'allongea non pas pour dormir, mais pour rêver. Dans le rêve, la sainte Inanna noya Ur-Zababa dans une rivière de sang. Sargon, endormi, gémit et rongea le sol. Lorsque le roi Ur-Zababa entendit parler de ces gémissements, Sargon fut amené en présence d'Ur-Zababa (qui dit) "Échanson, un rêve t'a-t-il été révélé pendant la nuit?"
B.20-24 : Sargon répondit à son roi: "Mon roi, voici le rêve que je vais vous raconter: il y avait une jeune femme, aussi haute que les cieux et aussi large que la terre. Elle était solidement ancrée comme la base d'un mur. Pour moi, elle vous a noyé dans un grand fleuve, un fleuve de sang."
B.25-34 : Ur-Zababa se mordit les lèvres, il prit peur. Il s'adressa à ..., son chancelier: "Ma sœur royale, Inanna, va transformer (?) mon doigt en ... de sang ; elle noiera Sargon, l'échanson, dans le grand fleuve. Belis-tikal, maître forgeron, homme de mon choix, qui sait écrire sur des tablettes, je vais te donner des ordres, fais en sorte que mes ordres soient exécutés! Que mes conseils soient suivis! Maintenant, lorsque l'échanson t'aura remis mon miroir à main en bronze (?), dans l'E-sikil, la maison du Destin, jette-les (le miroir et Sargon) dans le moule comme des statues."
B.35-38 : Belis-tikal écouta les paroles de son roi et prépara les moules dans l'E-sikil, la maison du Destin. Le roi dit à Sargon: "Va remettre mon miroir à main en bronze (?) au maître forgeron!"
B.38a-42 : Sargon quitta le palais d'Ur-Zababa. La sainte Inanna, cependant, ne cessa de se tenir à sa droite, et avant qu'il ne soit arrivé à cinq ou dix nindan [19 pieds/6 m] de l'E-sikil, la maison du Destin, la sainte Inanna se retourna vers lui et lui barra le chemin, (disant): "L'E-sikil est une maison sacrée! Personne souillé de sang ne doit y entrer!"
B.43-45 : C'est ainsi qu'il rencontra le maître forgeron du roi à la porte de la maison du Destin. Après avoir remis le miroir à main en bronze (?) du roi au maître forgeron, Belis-tikal, le maître forgeron... le jeta dans le moule comme les statues.
B.46-52 : Après cinq ou dix jours, Sargon se présenta devant Ur-Zababa, son roi; il entra dans le palais, solidement fondé comme une grande montagne. Le roi Ur-Zababa... et prit peur dans sa résidence. Il comprit de quoi il s'agissait, mais ne le dit pas, n'en discuta avec personne. Ur-Zababa prit peur dans sa chambre à coucher, sa résidence sacrée. Il comprit de quoi il s'agissait, mais ne le dit pas à voix haute, n'en discuta avec personne.
B.53-56 : À cette époque, bien qu'il existât déjà l'écriture sur des tablettes, on ne mettait pas encore les tablettes dans des enveloppes. Le roi Ur-Zababa envoya Sargon, la créature des dieux, à Lugalzagesi à Uruk avec un message écrit sur de l'argile, qui concernait le meurtre de Sargon... (nombre de lignes manquantes inconnu).
C.1-7 : Avec la femme de Lugalzagesi... Elle (?)... sa féminité comme refuge. Lugalzagesi n'a pas... l'envoyé. "Viens! Il dirigea ses pas vers E-ana, construite en briques!" Lugalzagesi ne comprit pas, il ne parla pas à l'envoyé. Mais dès qu'il eut parlé à l'envoyé... le seigneur dit: "Hélas!" et s'assit dans la poussière.
C.8-12 : Lugalzagesi répondit à l'envoyé: "Envoyé, Sargon ne cède pas. Après s'être soumis, Sargon... Lugalzagesi... Sargon... Lugalzagesi... Pourquoi... Sargon?"
Conclusion
Bien que Sargon et Ur-Zababa soit aujourd'hui généralement considéré comme un conte populaire, il était peut-être considéré comme un récit historique à son époque, tout comme La légende de Sargon d'Akkad semble l'avoir été, mais, comme les autres œuvres du même genre, il servait sans doute aussi de divertissement populaire. Les scribes de la Mésopotamie antique apprenaient non seulement à lire, à écrire et à copier des œuvres, mais aussi à les mémoriser et à les réciter. Selon des chercheurs tels que Samuel Noah Kramer, Jeremy Black et Paul Kriwaczek, ces compositions auraient même pu être mémorisées par des artistes analphabètes qui les auraient ensuite ajoutées à leur répertoire.
Les poèmes concernant Sargon et son empire continuèrent à être copiés et récités siècle après siècle. Kriwaczek commente:
La plupart [de ces fragments] se lisent comme des dictées prises pour consigner une performance orale. À partir de ces fragments, dont beaucoup furent inscrits au moins un millénaire après les événements qu'ils relatent, nous pouvons supposer que les bardes et autres artistes populaires continuèrent à interpréter des récits épiques sur Sargon et sa dynastie pendant des siècles après sa mort. Ces récits racontent les prouesses héroïques de leurs protagonistes aux armes, leur piété religieuse, leur souci primordial de la valeur et de l'honneur personnels, leur audace à faire ce qu'aucun homme n'avait fait auparavant et à aller là où aucun homme n'était allé auparavant... Pourtant, en même temps, les grands rois peuvent être présentés sous un jour très humain. (113)
Le personnage de Sargon dans Sargon et Ur-Zababa est exactement ce genre de héros. Il est présenté comme humble, fidèle à son maître et confiant au point de ne rien soupçonner, même lorsqu'on lui remet le message qui est en fait son arrêt de mort. Les archives historiques confirment l'image de Sargon en tant que conquérant et bâtisseur d'empire, qui établit son règne et écrase toute dissidence, mais dans les légendes et les traditions qui se sont développées après sa mort, il est également le serviteur et l'ami sans prétention des dieux, dont la dévotion est récompensée non seulement par le pouvoir terrestre de son vivant, mais aussi par l'immortalité dans les vers, copiés, chantés et récités longtemps après la fin de son existence sur terre.