Reconstitutions mythologiques dans les spectacles romains antiques

Article

Dana Murray
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 13 mai 2015
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Disponible dans ces autres langues: anglais

Aujourd'hui encore, les Romains de l'Antiquité restent tristement célèbres pour leur utilisation spectaculaire du spectacle et d'autres formes de divertissement. Une variante moins connue du spectacle romain est celle des reconstitutions mythologiques qui avaient lieu pendant les ludi meridiani (spectacle de midi). Ces spectacles n'étaient pas seulement des reconstitutions pour le plaisir du divertissement, mais aussi une forme très réelle d'exécution. Les malheureux contraints de reconstituer les mythes étaient principalement des condamnés à mort ayant commis un crime capital, mais ils pouvaient aussi être des prisonniers de guerre. Dans le monde romain, seuls les humiliores (personnes de statut inférieur) et les non-citoyens étaient condamnés à mourir de cette manière, car les exécutions publiques étaient souvent réalisées d'une manière jugée dégradante et humiliante.

Kathleen M. Coleman suggère que les non-citoyens, ainsi que les criminels de bas étage, avaient droit aux peines les plus dégradantes en raison de leur manque de statut au sein de la société. L'individu chargé de condamner les criminels/prisonniers avait l'intention de séparer les condamnés de la société, à la fois physiquement et émotionnellement, afin d'éviter toute sympathie de la part des spectateurs. En humiliant le condamné, les spectateurs ressentaient une sorte de supériorité morale partagée sur l'individu condamné à mort.

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L'empereur pouvait non seulement utiliser le spectacle comme moyen de propagande, mais il pouvait également montrer qu'en tant qu'empereur, il avait un pouvoir sur l'histoire et les mythes communs.

Bien qu'il soit difficile de déterminer les véritables motifs des exécutions, il est probable que l'empereur organisait des jeux tels que les ludi meridiani afin de contrôler la population et de permettre aux reconstitutions de servir d'exemple de ce qui pouvait arriver au public s'il enfreignait lui aussi la loi. Il n'est pas certain que cela ait été le cas, ni que cela ait été efficace ou non. Il est clair, cependant, que ces spectacles servaient un objectif politique, et l'inclusion du mythe n'est pas une coïncidence. L'histoire de la Grèce et de la Rome antiques étant mesurée à l'aune des mythes, ceux-ci étaient à leur tour incorporés dans de nombreux aspects de la vie quotidienne et des spectacles du monde antique servant ainsi des objectifs politiques, sociaux et religieux.

Parmi les sources primaires de ces événements figurent Martial, un poète du Ier siècle de notre ère, et Clément d'Alexandrie, un théologien chrétien des IIe et IIIe siècles. L'ouvrage de Martial, Des Spectacles, décrit les jeux inauguraux de Titus en 80 de notre ère et fournit trois récits de reconstitutions mythologiques. Il s'agit de : Hercule, Orphée et Pasiphaé.

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Hercules

Il est probable que les Romains aient choisi les mythes et les personnages les plus populaires afin que les condamnés soient facilement identifiables, comme Hercule vêtu d'une peau de lion et tenant une massue. L'issue inévitable de cette reconstitution était la crematio (crémation), tout comme dans le mythe. Le cadre lui-même pouvait différer du mythe, mais on pense que le cadre le plus courant pour la reconstitution du mythe d'Hercule se situait sur le bûcher d'immolation du Mont Ida. Si ce n'est pas le cas, la reconstitution comprenait simplement "Hercule" portant le vêtement que lui avait donné Déjanire, qui, selon le mythe, avait été enduit du sang du centaure Nessos. En réalité, la tunique avait été trempée dans de la poix afin de devenir plus inflammable. Cette tunique reçut le nom de tunica molesta. Cette reconstitution était assez similaire au mythe d'origine. Les attributs d'Hercule étaient généralement les mêmes, même la tunique qui lui était donnée par Déjanire. Mais surtout, l'issue du mythe était toujours la même : "Hercule" mourait brûlé vif d'une manière ou d'une autre.

Hercules and the Hydra
Hercule et l'Hydre de Lerne
The Yorck Project (Public Domain)

Orphée

En ce qui concerne Orphée, une autre figure facilement identifiable de la mythologie, Martial décrit une manipulation du mythe. Bien qu'Orphée soit resté identifiable en portant une lyre, peut-être même en jouant de la musique et en chantant, l'issue du mythe fut modifiée. Contrairement au mythe, Martial rapporte que la mort d'"Orphée" était causée par un ours plutôt que par les Bacchantes. Dans cette reconstitution, les merveilles de l'amphithéâtre auraient été mises en application en tirant parti des multiples entrées, des trappes et des éléments scéniques. "Orphée" aurait pénétré dans l'espace avec sa lyre, tandis que des animaux apprivoisés et inoffensifs auraient été lentement libérés. Certains de ces animaux auraient même été dressés pour interagir avec le personnage et sa musique. Enfin, un ours aurait été libéré, et peut-être même qu'"Orphée" aurait été enfermé dans un filet afin qu'il ne puisse s'échapper. Une fois "Orphée" piégé et l'ours libéré, le criminel aurait été déchiqueté, ce qui aurait probablement été interprété comme une tournure ironique du mythe que le public, qui n'avait pas envisagé ça, aurait trouvé divertissant et plein de suspense: "Orphée", tué par la bête même qu'il était censé charmer.

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Orpheus
Orphée
Dan Diffendale (CC BY-NC-SA)

Pasiphaé

Enfin, Martial raconte aussi la reconstitution de Pasiphaé, l'épouse du roi Minos, et mère du Minotaure. Selon le mythe, c'est le roi Minos qui causa le malheur de Pasiphaé en trompant Poséidon sur un magnifique taureau qui devait lui être sacrifié en échange de la légitimation des prétentions au trône du roi. En punition de ce crime, Pasiphaé fut condamnée à tomber amoureuse du taureau. Pleine de désir pour l'animal, elle demanda à l'artisan Dédale de lui construire une vache en bois recouverte d'une peau afin qu'elle puisse monter à l'intérieur et rejoindre le taureau dans son champ. Ovide se moque de la situation dans son œuvre Ars Amatoria: "Cependant, abusé par le simulacre d'une vache d'érable, le roi du troupeau couvrit Pasiphaé; et le fruit qu'elle mit au jour trahit l'auteur de sa honte". (289)

Torso of the Minotaur
Torse du Minotaure
Carole Raddato (CC BY-SA)

La reconstitution d'un mythe aussi choquant suscite le scepticisme et le flou. Bien que la bestialité soit également présente dans les Métamorphoses d'Apulée, et qu'il existe des exemples connus de femmes ayant pratiquét la bestialité avec divers animaux dans d'autres cultures, il est difficile de croire que cela se soit réellement produit dans l'arène sous le regard des spectateurs. Il se peut qu'on ait simplement fait croire à la foule qu'il en était ainsi, mais peut-être le mythe fut-il reconstitué à peu près comme Ovide nous le raconte. Martial semble encourager les lecteurs à croire à la véracité du spectacle afin de donner à l'empereur le pouvoir sur le mythe lui-même, en écrivant : " Croyez à l'union de Pasiphaé avec le taureau crétois : nous l'avons vu, la vieille histoire est crédible. Et, ô César, l'antiquité ne doit pas s'étonner d'elle-même : tout ce que chante Fame, l'arène vous le présente". (Coleman, 66.). Si une telle reconstitution eut lieu, le condamné serait apparu vêtu d'une peau de vache. Néron était connu pour avoir habillé les chrétiens avec des peaux d'animaux avant de les jeter aux chiens afin de les humilier, et donc cette pratique n'était pas inconnue et peut-être pas rare dans l'arène. Coleman suggère que le taureau n'aurait pu monter une femme que si la condamnée avait été enduite de l'odeur d'une vache en chaleur. Comme cette reconstitution était destinée à servir de méthode d'exécution, les Romains semblent s'être peu souciés des dommages internes qu'une telle rencontre pouvait causer. Quoi qu'il en soit, si la femme avait survécu à l'événement, elle aurait de toute façon été achevée par un coup d'épée.

Dircé et les Danaïdes

Deux autres mythes ambigus que l'on sait avoir été sujets de reconstitution sont ceux de Dircé et des Danaïdes. En décrivant la persécution des chrétiens, Clément d'Alexandrie rapporte que "les femmes subirent des persécutions comme les Danaïdes et Dircé à cause de leur engagement. Après avoir subi des tortures aiguës et innommables, elles marchaient sur la voie ferme de leur foi et, physiquement fragiles, recevaient leur noble récompense". Il semble que les mythes de Dircé et des Danaïdes aient été réservés aux femmes chrétiennes, bien qu'il ne soit pas clair s'il y avait ou non un niveau de signification derrière cela.

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Dans le mythe, Dircé est attachée aux cornes d'un taureau sauvage et traînée vers la mort par Zethos et Amphion, fils d'Antiope qui avait été retenue prisonnière par Dircé. Dans ce cas, le mythe et la reconstitution étaient essentiellement les mêmes. Dans l'arène, une femme condamnée, souvent chrétienne, était forcée de rejouer ce mythe, attachée aux cornes d'un taureau et traînée vers la mort. Dans le cas des Danaïdes, cependant, la relation entre le mythe et la reconstitution est moins claire.

A Christian Dirce
Dircé chrétienne dans le cirque de Néron
Franciszek Stolot (CC BY-SA)

Selon la mythologie, l'histoire des Danaïdes diffère d'une source à l'autre. Les 50 filles de Danaos furent mariées aux 50 fils de son frère, Égyptos, mais seulement après beaucoup de persuasion. Danaos donna à chacune de ses filles un poignard et des instructions pour qu'elles tuent leurs maris la nuit de leur mariage ; toutes les filles le firent, sauf une. Leur punition semble varier, mais à l'époque hellénistique, il semble que la croyance commune était que les Danaïdes furent forcées de transporter de l'eau aux enfers ou à Hadès avec des récipients qui fuyaient pour remplir une auge, ou peut-être forcées de remplir un récipient sans fond. En ce qui concerne les arènes, la punition est encore plus floue car les "Danaïdes" n'étaient reconnues que par les récipients qu'elles étaient forcées de porter. La façon dont les condamnés mouraient est inconnue et fut probablement inventée de toute pièce spécialement pour la reconstitution.

Attis

Coleman décrit une autre reconstitution mythologique concernant Attis. Selon Ovide, Attis était un magnifique jeune Phrygien qui était aimé par la mère des dieux, Cybèle. Attis se consacra à elle en lui jurant une fidélité éternelle, mais il la trahit avec une nymphe arboricole nommée Sagaritis et sombra dans la folie par la suite causant ainsi son émasculation. Dans le chant 63 de Catulle, Attis est décrit comme un jeune homme qui s'émascula à la suite de la folie que Cybèle lui infligea, tandis qu'une autre version du mythe désigne le jeune homme comme le Galli, le prêtre eunuque en chef de Cybèle. Le résultat final était le même dans toutes les reconstitutions. Le criminel condamné à mourir en tant qu'"Attis" était inévitablement castré, ce qui était peut-être même auto-infligé. En inventant le terme "charades fatales", Coleman aborde ce mythe dans son enquête sur les reconstitutions. Selon elle, la castration en elle-même n'était pas considérée comme fatale. Au contraire, la reconstitution d'Attis put être utilisée comme un moyen de torture pendant le contre-interrogatoire. Pour qu'"Attis" se castre réellement, il est probable que l'individu ait été menacé de mort s'il refusait de le faire. Il est probable que le condamné était conscient qu'il mourrait de toute façon, car les reconstitutions étaient une forme d'exécution dans leur ensemble, et il est difficile de croire que menacer les condamnés ait vraiment fonctionné. Le plus probable est qu'Attis aurait été empalé et qu'on lui ait demandé de se castrer s'il voulait recouvrer sa liberté. Il s'agissait là clairement d'un concept plutôt cru, mais cela aurait probablement fonctionné.

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Signification sociale et politique du mythe dans les arènes

Tout comme les œuvres de Martial, les reconstitutions mythologiques revêtaient une importance politique et toutes deux peuvent être attribuées à une commande de l'empereur. En fait, en recréant le mythe, l'empereur en prenait le contrôle. Non seulement il pouvait attirer les foules en utilisant le spectacle comme moyen de propagande, mais il pouvait également montrer au public qu'en tant qu'empereur, il avait le pouvoir sur l'histoire et les mythes eux-mêmes. Pour aller encore plus loin, chaque fois que le mythe d'Orphée était rejoué et que le condamné était tué par un ours plutôt que par les Bacchantes, le public se réjouissait de ce changement innovant tout en remarquant que l'empereur était non seulement capable de recréer le mythe, mais aussi de le modifier. Un empereur qui était capable de recréer un mythe était en mesure de "prouver" qu'un mythe était réel et donc capable d'accomplir un miracle.

Dans un monde où le mythe et l'histoire sont liés l'un à l'autre, l'individu qui peut revendiquer la mythologie détient non seulement le pouvoir sur l'histoire, mais aussi la capacité de revendiquer le prestige et le pouvoir que les mythes eux-mêmes possèdent. En effet, les membres de l'aristocratie auraient facilement reconnu le concept de s'associer au mythe et de s'approprier les pouvoirs qui y sont liés, car l'élite suivait cette pratique depuis des générations. Les Romains croyaient qu'à travers les mythes, la moralité, la conduite et les vertus de la noblesse étaient apprises. Naturellement, nombreux étaient ceux qui tentaient de revendiquer une lignée mythologique afin de mériter ces nobles caratéristiques. Les villes et les régions reliaient également leur patrimoine aux héros mythologiques car ceux-ci présentaient souvent des éléments de valorisation importants, parmi lesquels un grand âge, des actes civilisateurs et une bravoure martiale.

Les Romains accordaient un grand respect aux religions et aux cultures qui pouvaient se targuer d'être anciennes, et la même théorie était appliquée aux individus. Bien que fictive au-delà de la troisième ou quatrième génération, l'élite associait souvent sa famille à des héros et des rois anciens ou mythologiques afin de pouvoir prétendre au même prestige que le prétendu ancêtre avait autrefois possédé. Ce n'est pas si différent pour les organisateurs des jeux, ceux qui proposaient les spectacles les plus efficaces et les plus grandioses afin d'honorer et de gagner du prestige pour leur propre famille. Le mythe faisant partie intégrante de l'ascendance, de la société, de la politique et de la religion romaines, il n'est pas surprenant que les reconstitutions mythologiques au sein des spectacles romains aient également joué un rôle important. Bien que peu de sources modernes et anciennes traitent directement de cette pratique, les reconstitutions mythologiques jouaient un rôle subtil, mais précieux, dans les jeux romains en tant que moyen de propagande et de contrôle qui ne doit pas être négligé.

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Bibliographie

Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth a enseigné l’anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l’anglais et l’italien et a 25 ans d’expérience dans le domaine de l’éducation. Elle aime voyager et découvrir la langue, l’histoire et le patrimoine culturel des différents pays qu'elle visite.

Auteur

Dana Murray
Researcher with interest in the art, architecture and religion of ancient Greece and the Near East.

Citer cette ressource

Style APA

Murray, D. (2015, mai 13). Reconstitutions mythologiques dans les spectacles romains antiques [Mythological Re-Enactments in Ancient Roman Spectacle]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-796/reconstitutions-mythologiques-dans-les-spectacles/

Style Chicago

Murray, Dana. "Reconstitutions mythologiques dans les spectacles romains antiques." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le mai 13, 2015. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-796/reconstitutions-mythologiques-dans-les-spectacles/.

Style MLA

Murray, Dana. "Reconstitutions mythologiques dans les spectacles romains antiques." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 13 mai 2015. Web. 12 août 2022.

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