Nornes

Les figures féminines du destin
Jordy Samuels
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Norns (by Ludwig Burger, Public Domain)
Nornes Ludwig Burger (Public Domain)

Les Nornes étaient des entités féminines surnaturelles responsables du destin de tous les êtres vivants dans la Scandinavie de l'époque viking. Associées à Yggdrasil, l'arbre du monde et élément central des neuf royaumes de la cosmologie nordique, les Nornes ne sont pas des agents actifs dans les récits d'Odin, Thor et Loki. Elles restent plutôt dans l'ombre de l'imaginaire de l'époque viking, en tant que manifestations implacables de ce qui était, de ce qui est et de ce qui est inévitablement à venir.

Le destin dans l'imaginaire viking

Dans la mentalité des Scandinaves, l'avenir était prédéterminé et immuable. Si les Scandinaves de l'époque viking croyaient au libre arbitre, ils considéraient les choix individuels comme des étapes menant à un résultat préexistant et inéluctable. Le destin de chaque individu n'était pas entre les mains des Nornes. En fait, l'expression norroise norna domr ("décision des Nornes") était synonyme de malheur, un thème récurrent dans la littérature norroise.

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Dans une cosmologie peuplée de créatures diverses, les Nornes exerçaient leur pouvoir sur toutes, mais elles n'étaient pas décrites comme des déesses.

Même les dieux étaient eux-mêmes liés à des destins prédéterminés, mais ils faisaient néanmoins de nombreuses tentatives, toutes vaines au final, pour les modifier ou les éviter. Frigg tente de sauver son fils Baldr de sa mort fatidique en obtenant de toutes les choses du monde la promesse de ne pas lui faire de mal, mais elle est contrariée par la seule chose dans le cosmos qu'elle a négligée. Les Ases tentent de ligoter Fenrir, le loup monstrueux destiné à tuer Odin lors de la bataille du Ragnarök, mais son évasion devient le signe avant-coureur de la fin. Même Thor tente de renverser le destin en pêchant le grand serpent de Midgard, Jörmungandr, bien avant leur duel fatal, pour ne citer que quelques exemples de dieux essayant de contourner ce qui doit fatalement arriver. Dans tous les cas, cependant, les Nornes semblent rester en marge des récits, sans manifester aucune émotion ni opinion, et régissent le destin.

Odin fighting Fenrir
Odin se bat contre Fenrir Emil Doepler (Public Domain)

Des entités féminines

Dans une cosmologie peuplée de créatures diverses – elfes, nains, jötnar, Ases, Vanes, humains, trolls, etc. –, les Nornes exerçaient leur pouvoir sur toutes ces créatures, mais elles ne sont pas décrites comme des déesses. Dans certaines sources, elles sont des femmes humaines, des géantes, ou elles apparaissent en groupes comme les descendantes des Ases, des elfes ou des nains, auquel cas elles étaient appelées "filles de Dvalin" (Byock 2005, 26). Quelle que soit leur origine, les Nornes sont toujours décrites comme des entités féminines puissantes, ce qui les rapproche, sinon dans leur fonction, du moins dans leur thème, d'autres êtres féminins puissants de la mythologie nordique, notamment les Valkyries et les Dísir. Dans leur manifestation en tant qu'arbitres de la fortune, l'Edda en prose, compilée au XIIIe siècle par Snorri Sturluson, décrit de nombreuses Nornes qui viennent à chaque personne à sa naissance pour décider de la durée de sa vie, mais elle mentionne également que les bonnes Nornes, issues de lignées nobles, façonnent de bonnes vies, tandis que les mauvaises Nornes façonnent le destin des misérables et des malheureux dans la vie.

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Pris dans leur ensemble, les noms de ces figures féminines sont respectivement liés au passé, au présent et au futur.

Les chercheurs pensent que cette multiplicité des Nornes pourrait refléter des croyances plus fidèles aux idéologies nordiques préchrétiennes que celle d'une trinité, qui auraient pu être influencées par la comparaison ou l'exposition à des précédents classiques. Bien qu'il soit difficile de retracer l'histoire de ces déesses du destin, les Nornes sont surtout connues comme un groupe de trois, dont les noms sont tous liés au verbe vieux norrois verða, "être".

Urd, Verdandi et Skuld

L'Edda en prose de Snorri identifie Urd (ON: Urðr) comme la première des Nornes. Son nom peut être traduit par "destin", "fatalité" ou "devenir" (urðum en vieux norrois) et dérive probablement de Urdar brunnr ("puits d'Urd"), le nom d'une des sources situées près des racines d'Yggdrasil. L'Edda poétique identifie Urdar brunnr comme la demeure des Nornes et la situe près du centre du cosmos. Curieusement, cette centralité a peut-être inspiré Eilífr Goðrúnarson, un poète de la fin du Xe siècle à la cour de Jarl Hákon, à identifier cet endroit comme la demeure du Christ, ce qui indique une fascination durable pour ce lieu, même au beau milieu de la conversion de la Scandinavie au christianisme.

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Mis à part son association avec le puits, on ne sait pas grand-chose d'Urd. Selon les Eddas, elle partage son rôle et ses responsabilités avec Verdandi ("devenir") et Skuld, dont le nom vient du vieux norrois skulu, qui signifie "devenir ou avoir l'intention", mais qui peut également être traduit par "obligation" ou "devoir". Pris ensemble, les noms de ces figures féminines sont respectivement liés au passé, au présent et au futur, bien que Neil Price mette en garde les lecteurs contre le cliché de la jeune fille, de la femme et de la vieille femme couramment associé aux trios de déesses. À leur place, à côté de l'arbre, ces trois nornes sont décrites comme enduisant le tronc d'Yggdrasil d'argile humide provenant du bord de l'eau afin de maintenir l'arbre en bonne santé, ce qui pouvait être considéré comme une tâche ardue, étant donné que de nombreux habitants de l'écosystème d'Yggdrasil rongeaient constamment ses branches et ses racines.

Yggdrasil
Yggdrasil Friedrich Wilhelm Heine (Public Domain)

Dans les contes des mortels

Dans les poèmes héroïques de la littérature nordique ancienne sur la vie des hommes et des femmes, les Nornes sont souvent mentionnées, mais de manière superficielle, généralement lorsque les personnages se lamentent sur les mauvais moments de leur passé ou les malheurs à venir. Dans Reginsmál ("Le Dit de Regin") de l'Edda poétique, un nain nommé Andvari dit à Loki: "Dans les temps anciens, une Norne cruelle a façonné notre destin, de sorte que j'ai dû errer sur les eaux" (Orchard 2011, 155). Dans le Fáfnismál ("Le Dit de Fáfnir"), Sigurd demande à un dragon mourant de lui révéler la nature des "Nornes, qui viennent en aide à ceux qui sont dans le besoin et délivrent les mères de leurs enfants" (Orchard 2011, 162). Dans Guðrúnarkviða in forna ("Le vieux lai de Gudrún"), le mari de la protagoniste décrit les Nornes les réveillant dans une ambiance de sombre présage et mentionne une prophétie annonçant son meurtre par sa femme.

Le début du poème Helgakviða Hundingsbana in fyrri ( "Le lai de Helgi, le tueur de Hunding") plante le décor de la vie de Helgi en indiquant que les Nornes sont venues le voir à sa naissance, lui promettant une vie de gloire et de renommée. Juste après la naissance de Helgi, le poème dit:

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C'était la nuit dans la ferme, les Nornes sont venues, celles qui façonneraient le destin de ce noble; elles ont dit qu'il deviendrait le plus célèbre des seigneurs de guerre et serait considéré comme le meilleur des princes. Elles ont tressé avec force les brins du destin, ont secoué la forteresse de Brálund; elles ont arrangé les fils d'or et les ont fixés au milieu, sous la salle de la Lune.

(Orchard 2011, 117)

Ces fils du destin sont également mentionnés dans Reginsmál, où ils sont une indication du pouvoir de Sigurd en tant que noble et où ils sont décrits comme "étendus sur toutes les terres" (Orchard 2011, 157). Le rôle des Nornes dans la littérature héroïque en tant qu'agents actifs du destin est beaucoup plus explicite que dans les récits des dieux: les humains de l'ère viking semblent avoir été beaucoup plus conscients, ou du moins plus francs, quant à l'inévitabilité de résister au destin que ne l'étaient leurs dieux.

Sculpteurs et tisserands

Si les Nornes sont sans aucun doute les faiseuses du destin, les sources divergent quant à la description du processus physique associé à la formation des vies et des destins de toutes les créatures entre leurs mains. L'Edda poétique décrit les Nornes sculptant le bois dans leur maison sous l'arbre du monde:

De là viennent des jeunes filles, très savantes, trois d'entre elles provenant du lac qui se trouve sous l'arbre... elles sculptent sur des tablettes de bois... elles établissent des lois, choisissent la vie des enfants de l'humanité, le destin des hommes.

(Orchard 2011, 8)

On peut imaginer que les Nornes gravaient probablement des runes sur leurs tablettes de bois. Les runes étaient un alphabet antérieur à l'ère viking et constituaient le principal système d'écriture utilisé dans la Scandinavie préchrétienne. Il existait de nombreuses versions de l'alphabet runique, mais les plus connues sont le vieux Futhark (ou ancien Futhark) et le Futhark récent, ainsi nommés en raison de leur âge relatif et parce que les premières lettres de leurs alphabets runiques correspondent aux lettres F, U, TH, A, R et K. Cela ressemble à la convention introduite par les lettres grecques "alpha" et "bêta" qui ont donné le mot "alphabet", et à l'alphabet romain, également connu sous le nom d'"ABC". Les runes individuelles étaient principalement composées de lignes droites, ce qui les rendait plus faciles à graver dans des matériaux durs comme le bois, le bois de cerf, l'os, le métal et la pierre.

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Ring with Runic Inscription
Anneau avec inscription runique The Trustees of the British Museum (CC BY-NC-SA)

Les archéologues ont trouvé une abondance d'inscriptions runiques sur des objets de toutes tailles, ce qui démontre que les runes étaient utilisées pour identifier ou étiqueter des objets, commémorer des exploits ou la vie des défunts, écrire des messages et tenter de pratiquer la magie. En effet, les runes elles-mêmes avaient souvent des noms et étaient perçues comme puissantes: Odin s'est sacrifié à lui-même et s'est pendu à Yggdrasil pendant neuf nuits juste pour les acquérir. Alors qu'Odin a dû lutter pour obtenir leur pouvoir, Sleipnir, le cheval à huit pattes d'Odin et enfant de Loki et d'un étalon, les avait gravées sur ses dents, et les Nornes elles-mêmes avaient des runes gravées sur chaque ongle, symbolisant ainsi la nature protégée de leurs pouvoirs.

Le pouvoir des runes et leur relation avec les présages et les prophéties sont attestés dans Atlamál in Grœlenzku ("Le lai groenlandais d'Atli") lorsqu'il est fait mention d'une femme qui "savait lire les runes, elle épelait des mots à la lueur du feu" (Orchard 2011, 217). Ce poème reconnaît que "peu de gens maîtrisent les runes" (Orchard 2011, 217), mais il implique clairement que cet alphabet puissant n'était pas réservé à l'usage des dieux et des Nornes, même si les runes dans Atlamál sont décrites comme étant en quelque sorte abîmées et difficiles à lire, ce qui entraîne confusion et incrédulité quant au destin qu'elles décrivent.

Certaines représentations des Nornes font allusion à leur manipulation des fils du destin, ce qui pourrait être à l'origine de l'idée de leur rôle de tisseuses du destin. Étant donné que les sources existantes ne mentionnent pas explicitement leur activité de tissage, il serait logique que cette interprétation ait été influencée par des contacts ultérieurs avec les récits des Parques de la mythologie grecque, fondés sur leur rôle dans l'influence des fils qui façonnaient la vie des hommes, comme le décrit Helgakviða Hundingsbana in fyrri. Dans son livre Children of Ash and Elm: A History of the Vikings, Neil Price souligne le caractère poignant de cette métaphore en ce qui concerne le tissage sur un métier à tisser. Dans le cas d'un métier à tisser vertical, la chaîne d'un textile comprendra un motif déterminé à l'avance par l'enfilage des lisses. Bien que ce motif soit inhérent au textile dès le début du processus de tissage, il n'est discernable que lorsque le tissu est presque terminé. Dans l'imaginaire de l'époque viking, cela aurait représenté une métaphore appropriée pour l'inévitabilité du destin: la tisserande peut prendre des décisions au cours du processus de fabrication, mais rien de ce qu'elle fait ne changera le motif du produit fini.

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Codex Regius of the Poetic Edda
Codex Regius de l'Edda poétique Unknown (Public Domain)

Au-delà du destin et du fatalisme

Qu'elles sculptent le bois ou tissent le fil, les Nornes et le destin qu'elles incarnaient étaient au cœur de la mentalité fataliste des Vikings. Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi les prophéties et la connaissance étaient si puissantes et si tragiques dans les récits et les croyances de l'époque viking. À cette époque, tout comme aujourd'hui, les hommes cherchaient sans cesse à comprendre pourquoi les choses se passaient de la sorte, à donner un sens au présent et à anticiper ce que leur réservait le lendemain. Le fait que l'imaginaire de l'époque viking incluait leurs dieux dans cette quête réaffirme leurs convictions quant au destin et à la fortune.

Cela offre à son tour un contexte à la prophétie viking: le poème Völuspá de l'Edda poétique met en scène une voyante, dont les paroles ont un côté déconcertant, qui récite des visions du passé et de l'avenir de l'ensemble du cosmos. La voyante de ce poème, à l'instar du trio des Nornes, étend la notion de destin à l'histoire et à la prophétie, passant de l'une à l'autre et donnant à l'avenir l'apparence du passé dans sa certitude onirique. Mais les Nornes ne s'expriment jamais comme la voyante dans ce poème. Au contraire, nous tirons nos connaissances à leur sujet d'autres personnes qui évoquent leur influence sur les vivants. À la fin du Hamdismál in forma ("Le lai de Hamdir") dans l'Edda poétique, le narrateur résume le caractère définitif des Nornes en tant qu'arbitres du destin: "Nous avons acquis une grande gloire, même si nous mourons aujourd'hui ou demain; aucun homme ne survit à un seul crépuscule au-delà du décret des Nornes" (Orchard 2011, 238).

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Jordy Samuels
Jordy est bibliothécaire, passionnée d'histoire et d'une curiosité insatiable. Elle adore les mythes et l'étude des systèmes de croyances, lire des romans graphiques, cuisiner, observer le ciel par temps partiellement nuageux et apprendre auprès d'autres personnes qui font preuve de curiosité, en particulier les enfants.

Citer cette ressource

Style APA

Samuels, J. (2025, octobre 17). Nornes: Les figures féminines du destin. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-25273/nornes/

Style Chicago

Samuels, Jordy. "Nornes: Les figures féminines du destin." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, octobre 17, 2025. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-25273/nornes/.

Style MLA

Samuels, Jordy. "Nornes: Les figures féminines du destin." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 17 oct. 2025, https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-25273/nornes/.

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