La rareté des mentions des royaumes gréco-bactriens et indo-grecs dans la littérature antique est l'une des raisons pour lesquelles ces États sont si peu connus aujourd'hui. Si une littérature indo-grecque existe bien, aucun texte faisant référence aux États gréco-bactriens et indo-grecs n'a été découvert. Les auteurs classiques nous renseignent très peu sur les royaumes indo-grecs, car ceux-ci étaient éloignés du monde méditerranéen, coupés des autres Grecs par le puissant État parthe. La littérature classique indienne ne s'est, elle, presque jamais intéressée aux événements, sauf d'un point de vue religieux, et ne contribue donc pas à résoudre ce dilemme. Il existe des récits chinois, mais ceux-ci ne nous fournissent que des informations limitées.
La quasi-totalité de ce qui subsiste aujourd'hui de la littérature antique consacrée à ces royaumes peut être résumée en une page, ce que cet article va faire.
Remarque: les citations ne concernent que les royaumes gréco-bactrien et indo-grec, et non la région de Bactriane.
Sources grecques
XLIX. Informé qu'Euthydème se trouvait avec ses forces près de Tapuria, et que dix mille cavaliers gardaient tous les passages du fleuve Arius, Antiochus résolut de ne pas attaquer la place, et de courir sur les dix mille, Le fleuve était à trois journées de distance ; pendant les deux premiers jours, la marche fut modérée ; mais le troisième, il donna ordre durant le souper d'être prêt au départ le lendemain, dès l'aurore, prit avec lui la cavalerie, l'infanterie légère, dix mille peltastes, et la nuit même poussa en avant à étapes forcées. Il savait que la cavalerie ennemie se tenait tout le jour sur le bord du fleuve, mais que, la nuit, elle se retirait dans une ville éloignée de vingt stades au moins. Il acheva durant la nuit la route qu'il avait à parcourir, grâce au terrain, qui était très favorable à la cavalerie, et, avant même la lumière, il avait transporté au delà du fleuve la plus grande partie de son armée. Les cavaliers bactriens, instruits par leurs éclaireurs de ce qui se passait, accoururent à la hâte, et, chemin faisant, tombèrent au milieu de l'ennemi. Le roi, qui sentait l'importance de soutenir vigoureusement cette attaque, encouragea les deux mille cavaliers, qu'il avait coutume d'avoir près de lui dans les combats, à signaler leur valeur, ordonna aux autres troupes de se ranger par compagnies et par escadrons, et de prendre chacun leur place ordinaire. Puis, suivi de ses deux mille chevaux d'élite, il alla au devant des Bactriens, et leur livra bataille. Ce fut Antiochus qui, en cette circonstance, combattit avec le plus de courage. Le carnage fut grand. Le roi mit en fuite l'avant-garde ennemie. Mais le second corps de la cavalerie bactriane et le troisième s'élancèrent hardiment, et les Syriens, serrés de près, étaient fort maltraités, quand Panœlole, faisant avancer la cavalerie syrienne, qui déjà presque entière était rangée en bataille, recueillit le roi et ses compagnons en danger, et força les Bactriens, qui combattaient en désordre, à fuir à leur tour. Poursuivis par Panœtole, les Bactriens ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils rencontrèrent Euthydème. Ils avaient perdu beaucoup de monde. Quant à la cavalerie du roi, après avoir tué bon nombre d'ennemis et fait beaucoup de prisonniers, elle se retira tranquillement et vint passer la nuit sur les bords mêmes de l'Arius. Dans la mêlée, Antiochus eut un cheval tué sous lui; frappé à la bouche, il perdit quelques dents. Mais il acquit par sa conduite, en cette bataille, une grande renommée de bravoure. Euthydème, effrayé de ce désastre, se réfugia avec ses troupes à Zariaspa, en Bactriane.
(Polybe, Histoires, livre X, 49, entre 167-157 av. J.-C., traduction Félix Bouchot, 1847)
XXXIV. Euthydème était de Magnésie comme Téléas; il s'attacha, pour se disculper auprès de lui, à répéter qu'Antiochus avait tort de vouloir le déposséder du trône; qu'il n'avait jamais déserté la cause du roi et que, tout au contraire, il n'avait obtenu le pouvoir en Bactriane qu'en tuant les fils de ceux qui avaient trahi ce prince. Il s'étendit longuement sur cette pensée et supplia Téléas de vouloir bien intervenir amicalement entre lui et Antiochus, et d'engager celui-ci à ne pas lui refuser le titre et la dignité de roi. S'il ne consentait pas à sa prière, il n'y aurait sûreté ni pour l'un ni pour l'autre, car sur les frontières était réunie une nuée de Nomades, les menaçant tous deux à la fois, et tout le pays passerait certainement aux mains des Barbares, sitôt qu'ils y auraient pénétré. Après cette conférence il renvoya Téléas auprès d'Antiochus. Le roi qui depuis longtemps aspirait à terminer cette guerre, eut à peine entendu le rapport de son ambassadeur qu'il se montra prêt à accepter les propositions d'Euthydème, pour les raisons que nous avons dites. Téléas fit plusieurs voyages à la cour des deux princes : enfin, Euthydème envoya son fils Démétrius afin de sanctionner le traité. Le roi le reçut avec bienveillance, et sur les manières nobles, sur l'air de majesté que ce jeune homme avait montrés dans plusieurs entrevues, jugeant qu'il était digne d'un trône, il lui promit la main d'une de ses filles, puis accorda à Euthydème le nom de roi. Les autres conditions furent rédigées par écrit, et l'alliance jurée, Antiochus après avoir abondamment fourni ses troupes de vivres et reçu les éléphants d'Euthydème, se mit en marche.
(Polybe, Histoires, livre XI, 34.1-12, entre 167-157 av. J.-C., traduction Félix Bouchot, 1847)
XI, 11 - La Bactriane et la Sogdiane
1. La Bactriane, dont la frontière septentrionale borde l'Arie sur une certaine longueur, dépasse de beaucoup cette contrée dans la direction de l'Est. Elle a une étendue considérable et un sol propre à toutes les cultures, celle de l'olivier exceptée. Grâce à ses immenses ressources, les Grecs qui l'avaient détachée [de l'empire des Séleucides] devinrent bientôt tellement puissants qu'ils purent s'emparer de l'Ariane et de l'Inde elle-même, au dire d'Apollodore d'Artémite, et que leurs rois, Ménandre surtout (s'il est vrai qu'il ait franchi l'Hypanis et se soit avancé vers l'Est, jusqu'à l'Imaüs), finirent par compter plus de sujets et de tributaires que n'en avait jamais compté Alexandre, grâce aux conquêtes faites tant par Ménandre en personne que par Démétrius, fils du roi de Bactriane Euthydème. Ajoutons que, [du côté de la mer,] non contents d'occuper toute la Patalène, ils avaient pris aussi possession d'une bonne partie du littoral adjacent, à savoir des royaumes de Saraoste et de Sigerdis. En somme, Apollodore a eu raison d'appeler la Bactriane le boulevard de l'Ariane, les rois de ce pays ayant poussé leurs conquêtes jusqu'aux frontières des Sères et des Phryni.
2. Les rois de Bactriane avaient dans leurs états plus d'une ville importante, Bactres d'abord (ou, comme on l'appelle aussi quelquefois, Zariaspa), que traverse une rivière de même nom, tributaire de l'Oxus; puis Adrapsa et plusieurs autres encore. Au nombre des villes principales du pays figurait aussi Eucratidie, ainsi nommée du roi [grec qui l'avait fondée]. Une fois maîtres de la Bactriane, les Grecs l'avaient, [à l'exemple des Perses,] divisée en satrapies, témoin les deux satrapies, dites d'Aspionus et de Turianus, qui leur furent enlevées par les Parthes sous le règne d'Eucratidès. Enfin, ces mêmes rois grecs ajoutèrent à leurs états la Sogdiane, province située à l'Est de la Bactriane entre l'Oxus, dont le cours sert de limite commune aux Sogdiens et aux Bactriens, et l'Iaxarte qui forme la séparation entre les Sogdiens et les Nomades.
(Strabon, Géographie, Livre XI, 11.1-2, entre 15/10 av. J.-C. et 24 ap. J.-C., traduction Amédé Tardieu, 1867)
Prenons pour exemple Apollodore, qui, dans ses Parthiques, parle naturellement du démembrement du royaume de Syrie et de l'insurrection de la Bactriane enlevée par des chefs grecs aux descendants de Séleucus Nicator : il raconte bien comment ces mêmes chefs en vinrent par l'accroissement de leur puissance à attaquer l'Inde elle-même ; mais, pour ce qui est des notions précédemment acquises sur ce pays, nul éclaircissement à attendre de lui ; loin de là, il n'en tient nul compte et affirmera, par exemple, en contradiction formelle avec ce qu'on sait, que ces rois grecs de la Bactriane conquirent une plus grande étendue du territoire indien que n'avait fait l'armée macédonienne et qu'Eucratidas notamment y possédait jusqu'à mille villes.
(Strabon, Géographie, Livre XV, 3, entre 15/10 av. J.-C. et 24 ap. J.-C., traduction Amédé Tardieu, 1867)
Sources latines
... et les mille cités de l'empire de Bactriane...
(Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée, livre XLI, 1.8, IIIe siècle ap. J.-C., traduction Jules Pierrot et E. Boitard, 1862)
Dans le même temps, Théodote, gouverneur des mille villes de la Bactriane, se souleva, et prit le titre de roi : tout l'Orient suivit cet exemple et secoua le joug macédonien.
(Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée, livre XLI, 4.5, IIIe siècle ap. J.-C., traduction Jules Pierrot et E. Boitard, 1862)
Bientôt il [Arsace] envahit l'Hyrcanie ; et, maître ainsi de deux états, il lève une puissante armée, par crainte de Séleucus et du roi des Bactriens Théodote. Mais la mort de ce dernier vient calmer ses inquiétudes ; il s'allia au fils de ce prince, nommé aussi Théodote, et, quelque temps après, ayant livré bataille à Seleucus, qui venait châtier la défection des Parthes, il fut vainqueur.
(Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée, livre XLI, 4.8-9, IIIe siècle ap. J.-C., traduction Jules Pierrot et E. Boitard, 1862)
Deux grands hommes, Mithridate chez les Parthes, dans la Bactriane Eucratide, montèrent en même temps sur le trône. Les Parthes, secondés par la fortune, parvinrent, sous l'empire de Mithridate, au plus haut degré de puissance ; mais les Bactriens, fatigués par de longues guerres, y perdirent et leur puissance et leur liberté même. Las déjà des coups des Sogdiens, des Drangianiens, des Indiens, ils tombèrent enfin, comme épuisés, devant les Parthes, jusque là plus faibles qu'eux. Cependant la valeur d'Eucratide s'était signalée dans plus d'une guerre : quoiqu'il y eût perdu ses forces, assiégé par Demetrius, roi des Indes, il fit de continuelles sorties, et vainquit, avec trois cents soldats, une armée de soixante mille hommes. Le siège fut levé après cinq mois, et il soumit l'Inde à sa puissance. A son retour, il fut assassiné dans la route par son fils qu'il avait associé à l'empire ; et qui, sans cacher son parricide, comme s'il eût massacré un ennemi et non un père, souilla de ce sang les roues de son char, et fit jeter le corps sans sépulture.
(Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée, livre XLI, 6.1-5, IIIe siècle ap. J.-C., traduction Jules Pierrot et E. Boitard, 1862)
Sources indiennes
Ce pilier couronné par un Garuda a été érigé sur ordre du Bhagavata [adorateur de Vishnu] Héliodoros, le fils de Dion, homme de Taxila, ambassadeur Grec envoyé par le grand roi Antialcidas auprès du roi Bhagabhadra, fils d'une princesse de Bénarès, le sauveur, au cours de la quatorzième année de son règne prospère.
Trois principes éternels qui, lorsqu'on les met en pratique, mènent au paradis: la maîtrise de soi, la charité, la conscience.
(Héliodoros, ambassadeur grec du roi Antialkides, sur un pilier à Vidisha, vers 110 av. J.-C., inscription en brahmi traduite en anglais par William Woodthorpe Tarn, 1957, planche VI)
Puis, au cours de la huitième année, (Kharavela), après avoir mis à sac Goradhagiri avec une grande armée, exerça une pression sur Rajagaha (Rajagriha). En raison du retentissement de cet acte de bravoure, le roi yavana (grec) Dimi[ta] se retira à Mathura après avoir évacué son armée démoralisée.
(Inscription de Hathigumpha, ligne 8, probablement du Ier siècle avant notre ère. Le texte original est en écriture brahmi. Le roi "Dimita" pourrait être Démétrios Ier, ou Ménandre, général de Démétrios II (thèse de Widemann). Traduction anglaise dans Epigraphia Indica 1920)
Après avoir conquis Saketa, le pays des Panchala et des Mathura, les Yavanas (Grecs), cruels et vaillants, atteindront Kusumadhvaja. Une fois qu’ils auront atteint les épaisses fortifications de boue de Pataliputra, toutes les provinces seront sans aucun doute plongées dans le chaos. Finalement, une grande bataille s’ensuivra, avec des engins de siège en forme d’arbres.
(Gargi-Samhita, Yuga Purana, V, traduction anglaise par John Mitchiner en 1976, revue en 2002)
Les Yavanas (les Grecs) prendront le pouvoir, les rois disparaîtront. (Mais finalement) les Yavanas, grisés par les combats, ne resteront pas à Madhadesa (le Pays du Milieu); il y aura sans aucun doute une guerre civile parmi eux, qui éclatera dans leur propre pays (la Bactriane) ; ce sera une guerre terrible et féroce.
(Gargi-Samhita, Yuga Purana, VII, traduction anglaise par John Mitchiner en 1976, revue en 2002)
Les Yavanas assiégeaient Saketa. Les Yavanas assiégeaient Madhyamika (le "pays du Milieu").
(Patanjali, Mahābhāsya, vers 150 av. J.-C., deux exemples d'utilisation du parfait pour désigner un événement récent)
Sources chinoises
Au sud-est de Daxia se trouve le royaume de Shendu (l'Inde)... On m'a dit que Shendu se situait à plusieurs milliers de li au sud-est de Daxia (Bactriane). Ses habitants cultivent la terre et vivent à peu près comme ceux de Daxia. On dit que la région est chaude et humide. Les habitants montent à dos d'éléphant lorsqu'ils partent au combat. Le royaume est situé au bord d'un grand fleuve (l'Indus).
(Sima Quina, Shiji, 123, écrit entre 109 et 91 av. J.-C., d'après le rapport de Zhang Qian datant d'environ 134 à 125 avant notre ère. Remarque: le nord-ouest de l'Inde était gouverné par les Indo-Grecs à cette époque, ce à quoi fait référence l'expression "comme les habitants de Daxia". Traduction anglaise Burton Watson 1961)
Le royaume de Gaofu (Kaboul) se trouve au sud-ouest de celui des Da Yuezhi (Kouchans). C'est également un vaste royaume. Le mode de vie de ses habitants est similaire à celui de Tianzhu (nord-ouest de l'Inde), mais ils sont faibles et faciles à soumettre. Ce sont d'excellents commerçants et ils sont très riches. Ils n'ont pas toujours été gouvernés par les mêmes souverains. Chaque fois que l'un des trois royaumes de Tianzhu (nord-ouest de l'Inde), Jibin (Kapisha-Peshawar) ou Anxi (Parthie) devenait puissant, ils en prenaient le contrôle ; lorsqu'il s'affaiblissait, ils le perdaient.
(Fan Ye (398-445 apr. J.-C.), Hou Han Shu (Histoire des Han postérieurs) 88, Xiyu juan, 14. Il convient de noter que Fan Ye a compilé les écrits d'auteurs chinois anciens, et que pour cette section, ces auteurs antérieurs appartiennent au Ier siècle de notre ère. Le royaume de Gaofu était peut-être indo-grec ou indo-saka, mais celui de Jibin était probablement le dernier royaume indo-grec d'Alexandrie de Kapisa. Traduction anglaise John Hill 2003)
Il reste encore à citer le Milindapañhā ("Les Questions de Milinda"), un texte bouddhiste datant d’environ 100 avant J.-C. dans lequel le roi indo-grec Ménandre (Milinda) s’entretient avec le sage Nagāsena. Mais comme ce dialogue revêt un caractère profondément religieux, rien de ce qui y est dit ne peut être pris au sérieux concernant ce roi et son royaume. Pour vous en faire une meilleure idée, voici une version anglaise abrégée datant de 2001.

