Entretien : Circé, par Madeline Miller

Article

James Blake Wiener
de , traduit par Yves Palisse
publié le 09 mai 2019
Disponible dans ces autres langues: anglais, indonésien, espagnol
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Le dernier roman de l'auteure primée Madeline Miller, Circé, nous raconte l'histoire d'une sorcière qui fut en son temps amante de l'artificieux Ulysse. Le coeur du récit bat avant tout au rythme de celui d'une femme à la recherche d'elle-même, du sens à donner à sa vie et, au bout du compte, de son émancipation. Au cours de cet entretien exclusif, Madeline Miller retrouve James Blake Wiener, de l'Ancient History Encyclopedia (AHE).

Circe by Madeline Miller
Circé, par Madeline Miller
Madeline Miller (Copyright)

JBW : Madeline Miller, l'entretien que vous m'avez accordé sur Le chant d'Achille a été l'un de mes premiers pour l'Ancient History Encyclopedia (AHE) et je suis positivement ravi de vous retrouver pour un nouvel entretien. Tout d'abord, laissez-moi vous féliciter pour la publication de votre dernier roman, Circé, et vous remercier de m'avoir accordé cet entretien !

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Je suis très curieux de savoir en quoi le processus d'écriture de Circé a été différent de celui du Chant d'Achille. Avez-vous rencontré des difficultés particulières en ce qui concerne le ton ou les recherches de documentation lors de la rédaction de Circé ?

MM : Merci beaucoup de m'accueillir à nouveau, James !

Pour moi, Circé et Le chant d'Achille étaient très différents l'un de l'autre. Avec Le chant d'Achille, j'ai eu l'impression de mettre au monde un récit qui était déjà en gestation dans la matière. Avec Circé, j'ai confronté la matière, en gommant la voix d'Ulysse et en offrant à Circé la primauté de la parole.

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Le plus grand défi avec Circé était d'imaginer comment s'élaborait la pensée d'une divinité. N'oublions pas que Circé est une créature immortelle, qui voit se succéder les siècles et les millénaires. J'ai donc voulu faire en sorte que sa façon de s'exprimer ainsi que sa façon d'appréhender le temps reflètent cette réalité. De plus, dans la mesure où Circé est issue d'une famille innombrable, j'ai dû gérer beaucoup plus de personnages. J'ai voulu que chaque membre de sa famille ait sa propre vie, mais je ne voulais pas pour autant accabler le lecteur, ce qui a demandé un grand travail de réflexion et de nombreuses remises en question.

JBW : Qu'est-ce qui vous a d'abord fasciné chez Circé, et qu'est-ce qui vous a ensuite maintenu dans votre fascination, au cours de la rédaction de son histoire ? Circé est sans l'ombre d'un doute la première sorcière à apparaître dans la littérature occidentale. Pour ma part je la soupçonne de vous avoir ensorcelé par ce seul fait.

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MM : Dans l'Odyssée, Circé est très clairement l'incarnation de l'angoisse masculine vis-à-vis de la puissance féminine: la peur étant que si les femmes ont du pouvoir, les hommes vont être transformés en porcs. Le mot 'sorcière' est encore utilisé aujourd'hui comme une injure à l'encontre de femmes dotées d'un pouvoir qui inquiète la société. Je m'intéresse toujours aux personnes que l'on cherche à faire taire par tous les moyens!

Ce qui m'a particulièrement attirée chez Circé, ce sont ses mystères et ses complexités. De par sa naissance, Circé est une nymphe, ce qui représente l'échelon le moins élevé de la hiérarchie divine. Dans la mythologie antique, les nymphes étaient soit des pions, soit des proies: mariées à des étrangers, agressées, violées. Elles n'avaient que peu de contrôle sur leur propre destin. Or, lorsque nous découvrons Circé dans l'Odyssée, elle jouit d'un immense pouvoir, fait preuve d'une grande capacité de destruction, mais aussi d'une grande bienveillance. Elle a donc complètement inversé la tendance et s'est littéralement forgé son propre pouvoir, celui de la sorcellerie. J'ai voulu découvrir de quelle manière elle avait acquis cette puissance, et les sensations qu'elle éprouvait à l'exercer dans un monde si hostile à son indépendance.

Et bien sûr, il y a la grande question à laquelle Homère ne répond pas: pourquoi transforme-t-elle les hommes en porcs? On a souvent répondu à cette question de façon un peu cavalière, en disant: 'oh, vous connaissez les femmes'. En plus d'être sexiste, c'est une réponse dépourvue de toute originalité. Sachant que personne ne fait rien sans raison, j'ai voulu comprendre comment elle en était arrivé à de telles extrêmités.

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Circe
Circé
John William Waterhouse (Public Domain)

JBW : Circé est l'histoire très humaine d'une femme intelligente qui tente de découvrir ses forces et les rôles qu'elle peut jouer dans le monde au sens large. En outre, elle est aux prises avec une famille plutôt difficile.

Circé entretient des relations chaotiques avec son père Hélios, sa mère Perséis et ses frères et sœurs Pasiphaé, Éétes et Persès de Colchide. Comment décririez-vous la dynamique de sa famille, et que diriez-vous de sa relation avec Hélios en particulier ?

MM : L'une des choses que j'aime chez Homère, c'est à quel point ses histoires nous paraissent réelles et proche de nous. Bien sûr, on y trouve des divinités et des monstres à six têtes, mais à la base, l'Odyssée est avant tout l'histoire d'un vétéran de guerre épuisé prêt à tout pour retrouver sa famille et qui s'efforce de reprendre le cours de sa vie. Circé vit une odyssée similaire: née dans une famille abominable et abusive, elle doit à tout prix trouver le moyen de la quitter afin de se créer un nouveau foyer.

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En règle générale, les dieux grecs étaient parfaitement abjects: égocentriques, mesquins, colériques, narcissiques. Je voulais imaginer à quoi pouvait ressembler une telle famille, à quel point elle pouvait être aliénante et effrayante. Hélios est un père effroyable, et une partie du voyage de Circé consiste à trouver une solution pour se séparer de lui et se protéger de sa fureur.

JBW : Zeus finit par bannir Circé sur l'île déserte d'Ééa. C'est là qu'elle rencontre quelques-unes des plus grandes figures de la mythologie grecque, comme le Minotaure, Dédale et son fils Icare, et, bien sûr, Ulysse.

Qu'est-ce qui vous a poussé à raconter les interactions de Circé avec ces différentes personnalités mythologiques? Aviez-vous un favori parmi ces personnages que vous avez exploré en écrivant votre ouvrage sur Circé ?

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MM : Circé possède une parentèle d'une ampleur étourdissante. Dans la littérature ancienne, elle est la tante du Minotaure et de Médée, ainsi que la cousine de Prométhée. J'ai donc su dès le départ qu'il me faudrait explorer ces trois mythes.

LA TRANSFORMATION EST LE PLUS GRAND TALENT DE CIRCé. C'EST UNE ARTISTE, ET L'ART LUI-MÊME EST TRANSFORMATEUR PAR NATURE.

Je me suis régalée avec tous les personnages secondaires qui en découlent, mais le maître inventeur Dédale m'a particulièrement séduite, en grande partie parce qu'il m'a surprise. Je m'attendais à ce qu'il soit un personnage mineur, mais au fur et à mesure de l'écriture, il n'a cessé de prendre de l'ampleur, et ses interactions avec Circé sont devenues de plus en plus significatives. En lui, elle découvre un confrère artisan, quelqu'un qui, comme elle, n'aime rien tant que le travail et la création.

J'ai été ravie de pouvoir explorer à nouveau le personnage d'Ulysse, cette fois-ci dans la peau d'un homme plus âgé et plus fatigué. De nos jours, il s'agit d'un personnage bien aimé et célébré, mais les anciens étaient beaucoup plus mitigés à son sujet. J'ai voulu reconnaitre en lui toute ses capacités de violence, d'erreur et d'orgueil, ainsi que sa bravoure et son intelligence.

Par-dessus tout, j'ai adoré me pencher sur les femmes de l'histoire: Pasiphaé, la sœur de Circé, Ariane, Pénélope, Médée, etc. J'ai voulu faire en sorte qu'elles aient la même substance et la même vitalité que celles dont jouissent les héros masculins depuis des millénaires.

JBW : Dans votre roman, Circé rencontre sa nièce Médée, et voit en elle de nombreux aspects de sa propre personnalité.

En quoi les deux femmes se ressemblent-elles selon vous ? En quoi sont-elles différentes ?

MM : Ce sont toutes deux des femmes intelligentes et déterminées qui ont subi des traumatismes et des terreurs pendant leur enfance. Homère décrit Étéès, le frère de Circé et le père de Médée, comme ayant un esprit 'tourné vers la destruction'. J'ai voulu imaginer ce que cela avait pu être de grandir en portant un tel fardeau.

Toutefois, elles sont également très différentes. La douleur de Circé l'a rendue plus sensible à la souffrance d'autrui. Médée, quant à elle, a appris à ses dépends qu'elle devait s'occuper d'elle-même parce que personne d'autre ne le ferait pour elle. Il s'agit dans les deux cas de réactions très réalistes par rapport au type d'abus qu'elles ont subi. Médée est aussi beaucoup, beaucoup plus jeune que Circé, et c'est sa jeunesse ainsi que son inexpérience qui m'ont le plus touché.

Medea Kills Her Son
Médée tue son fils
Bibi Saint-Pol (Public Domain)

JBW : Circé s'intéresse aussi beaucoup à Pénélope, n'est-ce pas? Elle apprend beaucoup de choses sur Pénélope grâce à Ulysse.

MM : Pour moi, Pénélope était l'un des piliers du roman, et je pense qu'il est naturel que Circé soit attirée par elle. Non seulement à cause de sa relation avec Ulysse, mais aussi à cause de la façon dont il parle d'elle: comme d'une artiste, d'un esprit brillant, d'une observatrice perspicace de la nature humaine. Mais je voulais aussi rendre hommage aux aspects de sa personnalité qui passent le plus inaperçus: le fait qu'elle ait élevé seule Télémaque, sa forte volonté et son autodiscipline, le fait qu'elle soit une survivante. En ce sens, elle et Circé ont beaucoup en commun.

JBW : J'ai remarqué les nombreuses références à l'artisanat dans Circé, notamment au tissage, à la charpenterie et à la métallurgie. Plusieurs de ces passages étaient particulièrement intéressants.

Selon vous, quel est le véritable savoir-faire de Circé, en dehors de la sorcellerie? La capacité à s'adapter et à persévérer, peut-être?

MM : Oui. La transformation est le plus grand don de Circé. La plupart des dieux sont stagnants par nature; ils n'ont jamais à essayer, donc ils n'échouent jamais, par conséquent, ils n'apprennent jamais, ne grandissent jamais et ne changent jamais. Circé fait tout cela, soutenue par sa seule formidable volonté. C'est aussi une artiste, et l'art lui-même est transformateur par nature. Un artiste transforme des matériaux bruts en beauté et en signification. Cette signification peut ensuite transformer tous ceux qui en font l'expérience.

Madeline Miller
Madeline Miller
Nina Subin (Copyright)

JBW : Après le succès du Chant d'Achille et maintenant de Circé, j'ai hâte de savoir quel autre personnage a retenu votre attention.

Les lecteurs d'AHE peuvent-ils s'attendre à un autre roman sur le monde antique dans un avenir proche? J'attends toujours que vous consacriez un roman à Didon ou à Perséphone.

MM : Didon et Perséphone feraient toutes deux d'excellents sujets; ce sont des histoires tellement riches, avec énormément de choses à explorer. Je confesse que j'ai un faible pour l'Enéide de Virgile. Mais en ce moment, c'est la Tempête de Shakespeare qui m'attire le plus. Je suis également metteuse en scène de Shakespeare, et la Tempête me trotte dans la tête depuis de nombreuses années. Et il y a encore un peu de classique là-dedans: Virgile et Ovide sont partout dans la Tempête.

JBW : Merci beaucoup, Madeline! J'ai pris beaucoup de plaisir à lire Circé, et je sais que c'est aussi le cas de beaucoup de nos lecteurs. J'ai également hâte de lire votre prochain roman dès que possible.

MM : Merci, James !

Madeline Miller est née à Boston et a grandi à New York et à Philadelphie. Elle a fréquenté l'université Brown, où elle a obtenu une licence et une maîtrise en lettres classiques. Au cours des dix dernières années, elle a enseigné le latin, le grec et Shakespeare à des lycéens et leur a donné des cours particuliers. Elle a également étudié la dramaturgie à la Yale School of Drama, où elle s'est concentrée sur l'adaptation des textes classiques aux formes modernes. Elle vit actuellement près de Philadelphie, en Pennsylvanie. Le chant d'Achille est son premier roman. Son deuxième roman, Circé, a été publié en 2018. Pour en savoir plus, visitez son site internet : www.madelinemiller.com

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Traducteur

Yves Palisse
Linguiste passionné d'Histoire, Yves P Palisse est un traducteur indépendant possédant des années d’expérience dans les domaines de la traduction, de l’analyse des médias et du service à la clientèle. Après avoir beaucoup voyagé dans toute l'Europe, Il a fini par poser ses bagages à londres en 1999. Il a une passion pour les sciences humaines, le droit et la justice sociale.

Auteur

James Blake Wiener
James est un écrivain et ancien Professeur d'Histoire. Il est titulaire d'une Maîtrise en Histoire du monde avec un intérêt particulier pour les échanges interculturels et l'histoire du monde. Il est cofondateur de Ancient History Encyclopedia et en était auparavant le Directeur de la Communication.

Citer cette ressource

Style APA

Wiener, J. B. (2019, mai 09). Entretien : Circé, par Madeline Miller [Interview: Circe by Madeline Miller]. (Y. Palisse, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1372/entretien--circe-par-madeline-miller/

Style Chicago

Wiener, James Blake. "Entretien : Circé, par Madeline Miller." Traduit par Yves Palisse. World History Encyclopedia. modifié le mai 09, 2019. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1372/entretien--circe-par-madeline-miller/.

Style MLA

Wiener, James Blake. "Entretien : Circé, par Madeline Miller." Traduit par Yves Palisse. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 09 mai 2019. Web. 15 juin 2024.

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