Femmes d'Affaires en Rome Antique

Laura K.C. McCormack
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
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Les femmes romaines étaient confrontées à des limitations juridiques, idéologiques et culturelles dans plusieurs domaines de leur vie; des traditions profondément enracinées concernant le rôle des femmes dans le monde romain se soldaient par des opinions préconçues selon lesquelles les femmes se caractérisaient par la faiblesse de leur jugement et leur incapacité mentale.

L'homme d'État Caton l'Ancien (234-149 av. J.-C.), dans un discours prononcé devant le Sénat romain en 195 av. J.-C., déclara que les ancêtres de Rome étaient réticents à l'idée de permettre aux femmes de se consacrer aux affaires, même privées, sans l'autorisation d'un tuteur, parce qu'une femme était obligée d'être en permanence sous l'autorité masculine, qu'il s'agisse de l'autorité de la potestas de son père, du manus de son mari ou de la tutelle connue sous le nom de tutela mulierum.

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Marble Bust of a Roman Woman
Buste en marbre d'une femme romaine Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Tutelle

La tutela mulierum était la tutelle d'une femme capable de posséder des biens en son nom propre (sui iuris), c'est-à-dire indépendamment de l'autorité paternelle ou du manus d'un mari (un mariage où ses biens étaient cédés à son mari). La fonction du tuteur était de protéger l'argent ou les biens dont la femme pouvait avoir hérité. Le tuteur n'administrait pas les biens, mais il devait approuver les principales transactions juridiques et financières au nom de la femme. Pendant un certain temps, il existait également une certaine catégorie de tuteurs appelés tutores legitimi; ces tuteurs étaient généralement le parent le plus proche de la femme dans la lignée paternelle et exerçaient un pouvoir plus concret Dans le pire des cas, ce pouvoir pouvait également faire l'objet d'un usage abusif et pouvait entraîner le gel des successions au profit des tuteurs eux-mêmes. La pratique des tutores legitimi fut abolie par l'empereur romain Claude (r. de 41 à 54 de notre ère).

Les transactions immobilières d'une femme pouvaient toujours être contrôlées par un homme, même si elle était techniquement indépendante.

En l'an 9 de notre ère, l'empereur Auguste (r. de 27 av. J.-C. à 14 av. J.-C.) introduisit la loi ius liberorum, qui libérait les femmes libres ayant donné naissance à trois enfants de la tutela mulierum. Cette loi, qui s'inscrivait dans le cadre des réformes politiques, sociales et morales d'Auguste, visait à encourager le mariage et la procréation. L'introduction de cette loi montrait également que la tutela mulierum était considérée comme suffisamment restrictive pour que sa suppression soit considérée comme une mesure incitative importante pour les femmes. Les chercheurs modernes notent que, dans un certain sens, la "tutelle" était organisée de telle sorte que les transactions immobilières d'une femme pouvaient toujours être contrôlées par un homme, généralement un parent par le sang ou par alliance, même lorsqu'elle était techniquement indépendante.

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En raison des dangers de l'accouchement dans la Rome antique et de la forte mortalité infantile, les taux de fécondité devaient être élevés, et les femmes avaient en effet plusieurs grossesses dans le but de fonder une famille. On peut supposer qu'un bon nombre de femmes nées libres remplissaient le critère d'avoir trois enfants, bien que nous ne puissions pas savoir exactement quel était ce nombre.

Les avis des spécialistes sur le ius liberorum d'Auguste sont partagés, certains chercheurs modernes suggérant que cette loi marqua un réel tournant dans l'émancipation des femmes, tandis que d'autres estiment que les femmes de la République romaine jouissaient déjà d'une émancipation et que la loi augustéenne offrait en fait une reconnaissance juridique à ce qui était en fait une pratique sociale. Il est certain que cette législation avait le potentiel d'accorder une plus grande liberté juridique et financière à un groupe plus large de femmes, en leur permettant de gérer leurs biens comme elles l'entendaient. Ce privilège constituait une innovation juridique importante, car auparavant, les seules femmes libérées de cette tutelle étaient les vierges vestales, la sœur d'Auguste, Octavie, et son épouse, Livia Drusilla, en vertu d'une autorisation spéciale accordée en 35 avant notre ère.

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Vestal Virgin, British Museum
Vestale, British Museum Carole Raddato (CC BY-SA)

Toutefois, malgré ces innovations, de nombreuses femmes restaient sous tutelle. Le juriste romain de la fin du IIe siècle Gaius (130-180 de notre ère) déclara que l'argument selon lequel les femmes étaient faibles d'esprit et sujettes à la tromperie et qu'elles devaient donc être surveillées par l'autorité des tuteurs était plus fallacieux que vrai. Selon lui, il n'y avait aucune raison valable pour qu'une femme soit placée sous tutelle après avoir atteint l'âge de la maturité. Gaius fit remarquer que les femmes ayant atteint l'âge légal menaient elles-mêmes des affaires et que, dans certains cas, le tuteur ne donnait son consentement que pour la forme (Inst. 1.190).

Plusieurs facteurs jouaient un rôle important dans l'accroissement du pouvoir économique des femmes dans la société romaine: l'affaiblissement de la puissance paternelle (patria potestas), l'accent mis sur la tutela mulierum par la législation et le remplacement du mariage"cum manus" par le mariage"sine manus". Une femme qui s'était mariée"cum manus" passait sous le pouvoir de son mari, ce qui était similaire à la patria potestas en ce sens qu'elle se trouvait dans la position de fille de son mari. Le mariage"cum manus" entraînait le transfert des droits de propriété et d'administration de la femme à son mari. À la mort de celui-ci, ses droits de succession étaient égaux à ceux de ses enfants. Le mariage"sine manus" permettait à la femme de rester sous l'autorité de son père. "Sine manus" signifiait qu'elle conservait ses liens familiaux d'origine et, à travers eux, son droit à la succession de son père. La femme conservait également ses propres biens et restait, dans ce type de mariage, juridiquement indépendante de son mari.

Les femmes dans les affaires

Les femmes pouvaient compléter l'héritage qu'elles avaient reçu au cours de leur vie par des projets d'investissement et de commerce. L'amie de Cicéron, Caereillia, et la belle-mère de Pline le Jeune (61/62 -113 de notre ère), Pompeia Celerina, sont des exemples de femmes qui ont constitué leur propre portefeuille; toutes deux se sont engagées dans des achats et des prêts spéculatifs pour bâtir leur fortune considérable. Les femmes de la classe supérieure avaient accumulé une telle quantité de biens que, pendant les guerres civiles de la République, le Second Triumvirat se tourna vers les biens des 1400 femmes les plus riches pour répondre aux besoins pressants de recette. La suggestion de financer la guerre à partir des richesses accumulées par les femmes fut accueillie avec une désapprobation intense et furieuse. Une femme qui figurait parmi elles, Hortensia, fille du célèbre orateur et avocat Quintus Hortensius Hortalus (114 av. J.-C. à 50 ap.J.-C.), fit l'impensable en tant que femme en défendant publiquement la position de ces femmes devant le Triumvirat dans le Forum romain, et elle eut gain de cause.

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Hortensia before the Second Triumvirate
Hortensia avant le deuxième triumvirat POP (Public Domain)

Les femmes qui géraient des entreprises pouvaient gérer leurs affaires en personne, au moins jusqu'au stade où elles auraient eu besoin d'une autorisation. Certaines femmes pouvaient choisir d'être représentées par des gestionnaires professionnels, des institores qui étaient généralement des esclaves ou des affranchis. L'emploi d'un gérant protégeait également une femme contre les accusations d'irrégularité, car les affaires auraient nécessité des interactions avec d'autres hommes; le recours à un gérant lui permettait d'agir d'une manière compatible avec les valeurs romaines traditionnelles.

Les tablettes bancaires des archives des Sulpicii de Puteoli (Pozzuoli moderne) contiennent des enregistrements de transactions financières et commerciales datant d'entre 21 et 61 de notre ère. 23 de ces tablettes de cire font état de transactions légales effectuées par des femmes, ce qui indique que les femmes empruntaient de l'argent et devaient parfois se présenter devant les tribunaux à cause de cela. Certaines de ces tablettes témoignent des activités commerciales de femmes sénateurs, dont Domitia Lepida, qui devint la tante de l'empereur Néron. Elle était propriétaire de domaines, dont les célèbres villas de Baiae et de Ravenne. Domitia Lepida possédait également des terrains sur lesquels étaient construits des entrepôts à grains, financés par des investisseurs privés. Les archives bancaires font état de la location d'une stalle dans un entrepôt (TPSulp. 46). Caesia Priscilla est également nommée; elle semble appartenir à la classe moyenne supérieure et son crédit auprès de la banque est impressionnant; les transactions financières, les prêts et les dépôts de fonds de Caesia s'élèvent à 24 000 sesterces.

On constate de plus en plus que les femmes romaines possédaient des propriétés foncières; elles investissaient dans des terres et des propriétés urbaines dans différentes régions d'Italie, qu'elles vendaient ou louaient à des fins commerciales et industrielles. La pierre funéraire de Iunia Libertas, datée des Ier et IIe siècles de notre ère, indique qu'elle avait réussi à acquérir un important patrimoine immobilier; elle légua les revenus de ses appartements-jardins et de ses boutiques à ses anciens esclaves. Terentia, épouse de l'homme d'État Cicéron (106-43 av. J.-C.), possédait des forêts et louait des terres publiques, probablement à des fins agricoles. La dot de Terentia comprenait un immeuble d'appartements à Rome, qu'elle louait; Cicéron fit remarquer, en guise de compliment, qu'elle menait ses affaires "comme un homme". L'érudit Varron (116-27 av. J.-C.) parle de sa tante, qui possédait de petites exploitations agricoles destinées à un marché spécialisé; elle réalisait des bénéfices en élevant des oiseaux pour les grandes occasions à Rome. L'historien Plutarque (de 46 à 119 de notre ère) fournit d'autres preuves de l'activité commerciale des femmes; il reconnaît le sens des affaires de la fille du dictateur Lucius Cornelius Sulla, Cornelia Fausta, qui, note-t-il, réalisa un profit important sur la vente d'une propriété, la vendant trois fois le prix d'achat (Marius 34.2). Il est intéressant de noter que dans un responsum de l'empereur Caracalla (198-217 de notre ère), qui concerne une transaction immobilière complexe, nous constatons que l'acheteur et le vendeur sont tous deux des femmes, avec le vendeur assurant le financement de la transaction.

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L'industrie

On trouve des femmes d'affaires dans plusieurs domaines du commerce, notamment la production et l'exportation de vin, la production de tuyaux en plomb, le commerce maritime, les prêts à la navigation et la fabrication de briques. La production de briques était l'une des industries manufacturières les plus importantes à l'époque romaine, avec des preuves d'exportation vers les principales villes de la Méditerranée. La production de briques était généralement réalisée dans des ateliers situés sur de grands domaines appartenant à un riche propriétaire qui avait accès à des argilières ou en possédait. Les briques produites à partir de ces argilières étaient estampillées du nom du propriétaire de l'argilière d'où provenait la matière première et du nom du responsable de la production de briques. Ces estampilles de briques nous fournissent les noms des propriétaires d'argilières hommes et femmes. Au cours des trois premiers siècles de notre ère, environ un tiers des propriétaires d'argilières étaient des femmes.

Dans la production de briques, les femmes étaient les égales des hommes en termes d'ampleur de l'activité.

Domitia Lucilla la Jeune, mère de Marc Aurèle (r. de 161 à 180 de notre ère), était l'une de ces domina. Domitia, en tant qu'unique héritière, avait hérité des argilières de son grand-père, de son père et de son oncle. Elles étaient si vastes qu'elle pouvait les confier à plusieurs briquetiers. Des preuves archéologiques montrent que près des deux tiers des grandes briques trouvées dans les arcs de la Villa des Sette Bassi à Rome provenaient des briqueteries de Domitia Lucilla. Une brique estampillée se référant à ses argilières térentiennes renvoie également à l'atelier de Statia Primilla, où des briques étaient produites (CIL. XV 630). On sait que Domitia Lucilla avait également 23 officinatores, responsables de la production de briques, qui travaillaient pour elle. Les briques de Domitia Lucilla ont également été retrouvées au marché de Trajan, au Panthéon et au Colisée. Le musée Ashmolean d'Oxford possède une collection de briques provenant de Portus, le principal port de la Rome antique, dont certaines portent le cachet de Domitia Lucilla la Jeune.

D'autres femmes ont exercé cette activité, notamment Antonia Manliola (IIe siècle de notre ère), qui employait 3 à 4 officinatores, et Flavia Seia Isaurica, qui exerça son activité pendant une période exceptionnellement longue (au moins entre 115 et 141 de notre ère) et qui employait au moins 10 officinatores. L'analyse des estampilles de briques montre que les femmes dans la production de briques étaient égales aux hommes en termes d'ampleur de l'activité.

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Dans la région de l'Istrie, en Croatie actuelle, les propriétaires terriens romains cultivaient, récoltaient et transformaient les olives; ils possédaient également leurs propres presses à huile, des caves de stockage et des ateliers de céramique. Une villa située près de la colline de Loron, à l'extérieur de Parentium (aujourd'hui Poreč), appartenait probablement à une femme d'affaires romaine, Calvia Crispinilla, vers 70 de notre ère. Calvia Crispinilla faisait partie de la cour de Néron et était l'épouse de Clodius Macer. Calvia était engagée dans la production et peut-être l'exportation d'huile d'olive. Plusieurs amphores contenant de l'huile d'olive ont été retrouvées à Poetovio, dans l'Adriatique. Sur le col de deux amphores contenant de l'huile d'Istrie, des cachets portent le nom de Calvia Crispinilla.

Amphorae Packed for Transportation
Amphores prêtes à être transportées Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)

Conclusion

Les femmes romaines ont joué un rôle important dans l'économie romaine. À tous les niveaux de la société, les femmes pouvaient s'engager dans des activités commerciales adaptées à leurs moyens financiers et à leur position dans la vie. Les femmes des classes supérieures ont pu être limitées par des contraintes juridiques et culturelles, mais les femmes d'affaires ont réussi à opérer dans les limites des exigences et des restrictions sociales et juridiques. Les chercheurs modernes notent que la prétendue "faiblesse de jugement" des femmes est affirmée à maintes reprises dans la littérature rhétorique à partir de Cicéron, ce qui ne correspond certainement pas à la réalité, car de nombreuses femmes géraient et pouvaient gérer leurs affaires avec compétence. La législation d'Auguste a contribué à affaiblir la pratique de la tutelle des femmes et, au IIIe siècle de notre ère, le juriste Ulpien écrivait qu'il ne faisait aucun doute que les femmes pouvaient gérer des affaires et être impliquées dans des litiges à ce sujet (3.5 3.1).

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Laura K.C. McCormack
Je suis passionnée par la recherche et je consacre une grande partie de mon temps à voyager à travers l'Italie tout en travaillant sur de nombreux projets. Je m'intéresse tout particulièrement aux pierres funéraires romaines.

Citer cette ressource

Style APA

McCormack, L. K. (2025, mai 23). Femmes d'Affaires en Rome Antique. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2726/femmes-daffaires-en-rome-antique/

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McCormack, Laura K.C.. "Femmes d'Affaires en Rome Antique." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, mai 23, 2025. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2726/femmes-daffaires-en-rome-antique/.

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McCormack, Laura K.C.. "Femmes d'Affaires en Rome Antique." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 23 mai 2025, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2726/femmes-daffaires-en-rome-antique/.

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