Continuité et Transformation Après la Chute de l'Empire Romain

Article

Ibolya Horvath
de Dr Michael Arnheim, traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 04 juillet 2022
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Disponible dans ces autres langues: anglais, espagnol

La fin cataclysmique de l'Empire romain en Occident a eu tendance à masquer les caractéristiques sous-jacentes de la continuité. La carte de l'Europe en l'an 500 aurait été méconnaissable pour quiconque aurait vécu cent ans plus tôt. La ligne de démarcation solide qui séparait la civilisation romaine de ce qui avait été perçu comme la "barbarie" avait disparu. Les institutions familières de près d'un demi-millénaire avaient disparu. Et il n'y avait plus de souverain capable de considérer l'ensemble de l'Occident comme son domaine. Au lieu de cela, l'Ouest était fragmenté en une mosaïque de royaumes "barbares" changeants, tandis que l'Est, qui se rétrécissait peu à peu, continuait d'être dirigé par un empereur sous l'emprise d'une église dominatrice et de chambellans eunuques autoritaires.

Why Rome Fell
Why Rome Fell
Dr. Michael Arnheim / Wiley Blackwell (Copyright)

Bien que différente, la monarchie restait à l'ordre du jour dans les royaumes "barbares" d'Europe, équilibrée par une aristocratie romano-germanique composite. L'éthique sociale, aristocratique depuis des temps immémoriaux, survivait sans surveillance aucune, enracinée dans une croyance générale en l'inégalité. En matière de religion, le tournant s'était déjà produit avant la chute de l'Empire romain d'Occident, avec la domination du christianisme par la faveur impériale, officialisée par décret en 380, mettant fin à 800 ans de tolérance religieuse, voire de liberté de culte, et ouvrant la voie à 1 500 ans d'intolérance et de persécution religieuses.

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La dissolution de l'Empire romain d'Occident fit naître le désir d'une certaine unité politique, au moins en Europe occidentale.

Rien ne reste éternellement identique, mais il est également vrai que rien ne change si radicalement qu'il ne reste aucune trace de sa forme originale. Ce qu'Edward Gibbon caractérisait comme "l'union indissoluble et l'obéissance facile qui imprégnaient le gouvernement d'Auguste et des Antonins" (V. 51) céda la place, au IVe siècle, à une société fracturée aux loyautés divisées.

Cependant, même la dissolution de l'Empire romain d'Occident laissa un désir d'unité politique, au moins en Europe occidentale, et plus largement, qui trouva son expression dans le couronnement de Charlemagne en 800, suivi un siècle plus tard par l'institution du Saint-Empire romain germanique, qui dura longtemps mais qui était inefficace et mal nommé, puis par la brève mais très influente ascension de Napoléon, et actuellement par l'Union européenne. En termes de religion, le christianisme, dont la domination fut établie par décret impérial au IVe siècle, est resté la principale religion d'Europe depuis lors. Et l'éthique aristocratique qui imprégnait le monde antique a effectivement survécu aux efforts concertés qui cherchaient à la détruire.

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Déclin militaire

"La civilisation romaine n'est pas morte de mort naturelle", a écrit l'historien français André Piganiol : "elle a été assassinée". (Piganiol, 732). Bien qu'extrême, cette opinion n'est pas entièrement dénuée de fondement. La longue ère de supériorité militaire romaine prit fin avec la défaite et la mort de l'empereur romain Valens aux mains des Goths lors de la bataille d'Andrinople en 378. Valens avait été trop impatient pour attendre les renforts de son frère l'empereur Gratien.

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Mais la pourriture s'était installée bien plus tôt. Après 212, lorsque l'empereur Caracalla accorda la citoyenneté romaine à tous les hommes adultes libres résidant dans l'empire, le service militaire perdit l'attrait qu'il avait eu pour les provinciaux sans droits. Jusqu'à cette date, ces hommes étaient prêts à s'engager pour 25 ans afin d'obtenir la citoyenneté romaine tant convoitée. L'armée devait donc désormais chercher à recruter plus loin, à savoir chez les "barbares" de l'extérieur de l'Empire romain qui n'avaient pas la même loyauté envers Rome, surtout lorsqu'ils étaient autorisés à combattre sous les ordres de leurs propres commandants.

Le sac de Rome

Andrinople était déjà suffisamment grave, mais le pire allait suivre. En 410, Rome fut mise à sac par Alaric le Goth, la première fois qu'elle fut prise depuis 390 av. J.-C., soit 800 ans plus tôt. Chrétiens et païens furent plongés dans le désespoir. Même d'aussi loin que Bethléem, le théologien chrétien Jérôme déplorait ce fait : "Si Rome peut périr, qu'est-ce qui peut être sûr ?" (Jérôme, Ep. 123, 16). En 455, Rome serait à nouveau saccagée, plus profondément cette fois, par les Vandales de Genséric.

Alaric Entering Athens
Alaric entrant dans Athènes
Unknown (Public Domain)

Entre-temps, entre 407 et 409, les Vandales et leurs alliés franchirent le Rhin, traversèrent la Gaule et pénétrèrent en Espagne. " Toute la Gaule fumait tel un bûcher funéraire unique", écrit le poète chrétien Orientius (Commonitorium, lignes 179-184). Il s'agit probablement d'une exagération, mais pas d'une totale invention. C'est à peu près à cette époque que la Grande-Bretagne fut définitivement perdue pour Rome, tandis qu'Athaulf conduisait ses Wisigoths du nord de l'Italie vers la Gaule, vivant de la terre comme le voulait la tradition, puis conclut un accord avec l'empereur romain Honorius, scellé par le mariage avec la sœur de l'empereur, Galla Placidia. Wallia (r. de 415 à 418), successeur indirect d'Athaulf en tant que roi des Wisigoths, se vit accorder des terres en Aquitaine qui devinrent la base d'un royaume wisigoth couvrant la majeure partie de la Gaule et de l'Espagne. L'octroi initial de terres en Aquitaine se fit par accord avec le gouvernement impérial, mais l'expansion fut réalisée par extorsion ou par la force brute.

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Sous Childeric Ier (r. de 458 à 481) et Clovis Ier (r. de 481 à c. 511), les Francs prirent le contrôle de la majeure partie de la Gaule, obligeant les Wisigoths à se concentrer, au milieu de conflits internes, sur la possession de l'Espagne, dont la majeure partie finit par leur être arrachée entre 711 et 718, par les musulmans (anciennement appelés Maures) .

L'Italie sous la domination des Barbares

Pendant ce temps, les changements perturbateurs étaient tout aussi implacables en Italie. La date traditionnelle de 476, qui marque la fin officielle de l'Empire romain en Occident, est plus symbolique que réelle. Mais le nom du dernier empereur occidental, Romulus Augustus, exerce toujours une certaine fascination, car il associe le nom du fondateur mythique éponyme de Rome à celui du refondateur de Rome. En fait, non seulement le dernier empereur, âgé de onze ans, mais aussi ses prédécesseurs pendant au moins les deux décennies précédentes, n'étaient que des marionnettes aux mains de généraux "barbares". Mais après 476, c'est toute l'Italie qui tomba sous la domination des barbares, d'abord sous Odoacre (r. de 476 à 493), puis sous Théodéric, le roi ostrogoth (r. de 493 à 526). La reconquête de l'Italie par l'empereur byzantin Justinien (r. de 527 à 565) fut de courte durée, et entre 568 et 774, la majeure partie de l'Italie tomba sous la domination des Lombards, une tribu germanique.

Justinian I
Justinien Ier
Sponsored by a Greek banker, Julius Argentarius (CC BY-NC-SA)

La Roumanie, pas la Gothie

Malgré les succès des "barbares", Athaulf le Wisigoth reconnaissait la force de la tradition romaine :

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Au début, je voulais effacer le nom romain. ... Je voulais que la Roumanie devienne Gothie, et qu'Athaulf devienne ce que César Auguste avait été. Mais une longue expérience m'a appris que la sauvagerie incontrôlée des Goths ne se soumettra jamais aux lois, et que sans loi, un État n'est pas un État. J'ai donc choisi plus prudemment la gloire différente de faire revivre le nom romain avec la vigueur gothique, et j'espère être reconnu par la postérité comme l'initiateur d'une restauration romaine, puisqu'il m'est impossible de modifier le caractère de cet empire. (Orosius, Historia Adversus Paganos, 7.43.4-6.)

Cette déclaration allait s'avérer prophétique. Aujourd'hui encore, la majeure partie du territoire précédemment occupé par l'Empire romain d'Occident fait partie de l'Union européenne, est régie par le droit romain et parle une forme de latin moderne, comme l'italien, l'espagnol, le catalan, le portugais, le français et le roumain. En Grande-Bretagne seulement, la langue du conquérant a prévalu. Pourtant, la langue anglo-saxonne, ou vieil anglais, a été si fortement imprégnée de français et de latin que le vocabulaire actuel est majoritairement latin.

La structure du pouvoir

La structure du pouvoir est un autre indicateur de continuité. La structure du pouvoir d'une société est la mesure de qui a la mainmise dans cette société, ce qui correspond dans une certaine mesure à la mobilité sociale, à la liberté et à l'égalité. L'observation des sociétés pendant trois millénaires révèle qu'il n'y eut jamais que deux formes pures de gouvernement : la monarchie et l'oligarchie (cette dernière, si elle est héréditaire, se transforme en aristocratie).

La longue période de l'histoire romaine constitue une ressource précieuse pour l'analyse, car elle combine les deux formes de gouvernement. À la République romaine, exemple type d'oligarchie qui dura près de 500 ans (509-44 av. J.-C.), succéda le Principat augustéen, trois siècles de véritable monarchie avec un soutien populaire et une aristocratie consentante (27 av. J.-C. à 284 ap. J.-C.). L'éphémère dominat militaire de Dioclétien (284-305) fut suivi par Constantin qui ignora les ordres inférieurs tout en ramenant l'aristocratie au gouvernement en Occident, où son importance s'accrut jusqu'à la dissolution de l'Empire d'Occident en une mosaïque de royaumes "barbares". L'influence d'une aristocratie composite romano-germanique se maintint en fait pendant une bonne partie du Moyen Âge, notamment dans ce qui est aujourd'hui la France.

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Migration Period in Europe During the 4th & 5th Century
Les migrations en Europe au cours des IVe et Ve siècles
Simeon Netchev (CC BY-NC-SA)

Pendant ce temps, dans la moitié orientale de l'empire, qui se sépara de l'Occident en 395 pour former ce que l'on appelle aujourd'hui l'Empire byzantin, le Dominat est censé être resté en vigueur pendant encore mille ans, jusqu'à ce qu'il ne finisse par tomber aux mains des Ottomans en 1453. Dépourvus du soutien populaire du Principat augustin et du contrepoids aristocratique, les empereurs byzantins, tout-puissants en apparence, partageaient en réalité leur pouvoir avec de présomptueux chambellans eunuques et une Église toute puissante.

Ethique sociale

La croyance séculaire en l'inégalité inhérente des personnes sous-tend toujours la société occidentale moderne.

Bien que l'Empire romain ait été une monarchie d'un type ou d'un autre dès sa création sous Auguste, son éthique sociale resta inlassablement aristocratique, fondée sur une croyance fondamentale en l'inégalité des êtres humains. Ce principe persiste encore aujourd'hui, même s'il est prétendument éclipsé par les idéaux égalitaires des Lumières du XVIIIe siècle. Même la Révolution française établit une distinction entre les citoyens actifs et les citoyens passifs, en accordant le droit de vote à seulement 4,3 millions d'hommes adultes français sur une population totale d'environ 29 millions.

Il est également important de comprendre que l'égalité n'est pas la même chose que l'égalité des chances, qui signifie en réalité l'égalité des chances de devenir inégalitaire. Par exemple, l'objectif moderne de l'élimination de la discrimination raciale, ethnique, sexuelle, religieuse et d'autres formes de discrimination dans les admissions à l'enseignement supérieur n'est pas de produire une société uniforme de personnes à revenus égaux bénéficiant toutes des mêmes privilèges. L'objectif est plutôt d'accorder des revenus plus élevés, une plus grande autorité et de plus grands privilèges sur la base du mérite, quelle qu'en soit la définition. Ainsi, la croyance séculaire en l'inégalité inhérente des personnes sous-tend toujours la société occidentale moderne.

Tolérance religieuse

La religion est un domaine important qui allie continuité et changement. Jusqu'en 380, date à laquelle le christianisme devint la seule religion officielle de l'Empire romain par décret impérial, Rome bénéficia de plus de 800 ans de tolérance religieuse, voire de liberté de culte. Bien qu'il y ait toujours eu une religion d'État romaine, qui était une forme de paganisme polythéiste, elle ne fut jamais exclusive. Au contraire, d'innombrables cultes et religions étrangers avaient tous prospéré sans aucune entrave. Parmi celles-ci figurait le christianisme, dont les affirmations selon lesquelles il avait souffert de persécutions avant de gagner la faveur impériale se sont récemment révélées essentiellement sans fondement (voir Moss).

Pourquoi le christianisme dominant était-il intolérant non seulement à l'égard des autres religions, mais aussi de toutes les déviations "hérétiques" par rapport à la seule orthodoxie "correcte", alors que la Rome païenne était un havre de liberté religieuse ? C'est parce que, tandis que le christianisme était (et est) une religion de croyance, le paganisme romain était une religion communautaire. De par sa nature même, une religion de croyance dépend de la véracité de son credo, ou ensemble de croyances qui est présenté comme la clé unique du salut. Le rejet de ce credo, ou la moindre déviation de celui-ci, entraîne la persécution, voire même la mort.

The Growth of Christianity in the Roman Empire
Expansion du Christianisme dans l'Empire Romain
Simeon Netchev (CC BY-NC-SA)

Le christianisme est en réalité la première religion à credo. Dans le monde antique, les religions communautaires étaient la norme. L'appartenance à une nation, un état ou une société particulière entraînait automatiquement l'appartenance à la religion de cette société. La religion "païenne" romaine était de ce type. Il n'y avait pas d'identité religieuse distincte. Les croyances ne jouaient pas un rôle important dans les religions communautaires. Il était supposé et accepté que chaque société avait sa propre religion et, par conséquent, la conversion était pratiquement inconnue. La tolérance religieuse était donc la norme, et dans un creuset cosmopolite comme Rome, l'adhésion à plusieurs religions ou cultes différents n'était pas rare.

La montée en puissance du christianisme grâce à la faveur impériale au IVe siècle donna lieu à plus de 1 500 ans de persécutions religieuses, de guerres de religion et de bûchers. Si les pays chrétiens sont plus tolérants aujourd'hui qu'il y a un siècle, ce n'est pas parce que le christianisme lui-même a changé, mais en raison de la sécularisation de la société occidentale.

Conclusion

En termes de structure de pouvoir et d'éthique sociale, la fragmentation de l'Empire romain en Occident ne représente pas vraiment un tournant. En revanche, en ce qui concerne la tolérance religieuse, on peut tracer une ligne droite directe entre la destruction des temples païens et la persécution des hérétiques à la fin du IVe siècle et les bûchers et les guerres de religion plus de mille ans plus tard.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth s'est consacrée à la traduction après avoir enseigné l'anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l'anglais et l'italien et a 25 ans d'expérience dans le domaine de l'éducation. Elle aime voyager et découvrir l'histoire et le patrimoine d'autres cultures.

Citer cette ressource

Style APA

Arnheim, D. M. (2022, juillet 04). Continuité et Transformation Après la Chute de l'Empire Romain [Continuity and Change after the Fall of the Roman Empire]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2027/continuite-et-transformation-apres-la-chute-de-lem/

Style Chicago

Arnheim, Dr Michael. "Continuité et Transformation Après la Chute de l'Empire Romain." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le juillet 04, 2022. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2027/continuite-et-transformation-apres-la-chute-de-lem/.

Style MLA

Arnheim, Dr Michael. "Continuité et Transformation Après la Chute de l'Empire Romain." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 04 juil. 2022. Web. 24 avril 2024.

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