Enheduanna

Définition

Joshua J. Mark
de , traduit par Caroline Martin
publié le 24 mars 2014
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Disponible dans ces autres langues: anglais, arabe, serbe, espagnol
Cuneiform Writing (by Jan van der Crabben, CC BY-NC-SA)
Écriture cunéiforme
Jan van der Crabben (CC BY-NC-SA)

La poétesse akkadienne Enheduanna (2285-2250 av. J.-C.) est le premier auteur au monde connu par son nom. C’était la fille de Sargon d'Akkad (Sargon le Grand, r. de 2334 à 2279 av. J.-C.). On ne sait pas si Enheduanna était, en fait, une parente de Sargon ou si le titre était figuratif.

Il est clair, cependant, que Sargon accorda une confiance énorme à Enheduanna en l'élevant au rang de grande prêtresse du temple le plus important de Sumer (dans la ville d'Ur) et en lui laissant la responsabilité de fusionner les dieux sumériens avec les dieux akkadiens pour créer la stabilité dont son empire avait besoin pour prospérer.

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En outre, on lui attribue la création des paradigmes de la poésie, des psaumes et des prières utilisés dans le monde antique, qui conduisirent au développement des genres reconnus de nos jours. L'historien Paul Kriwaczek écrit:

Ses compositions, bien que redécouvertes seulement à l'époque moderne, sont restées des modèles de prière pétitionnaire pendant [des siècles]. Par l'intermédiaire des Babyloniens, elles ont influencé et inspiré les prières et les psaumes de la Bible hébraïque et les hymnes homériques de la Grèce. Grâce à eux, de faibles échos d'Enheduanna, le premier auteur littéraire nommé de l'histoire, peuvent même être entendus dans l'hymne de l'église chrétienne primitive. (121)

Son influence de son vivant était aussi impressionnante que son héritage littéraire. Chargée par son père d'une grande responsabilité, Enheduanna non seulement dépassa ces attentes, mais elle changea toute la culture. Par ses écrits, elle modifia la nature même des dieux mésopotamiens et la perception que le peuple avait du divin.

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Sa vie

Le nom d'Enheduanna, «Noble ornement du dieu Ciel» en français, se traduit en anglais par «Grande Prêtresse de An» (le dieu du ciel) ou «Prêtresse-En, épouse du dieu Nanna». Elle venait de la ville septentrionale d'Akkad et, comme le note Kriwaczek, «elle aurait eu un nom de naissance sémitique [mais] en s'installant à Ur, le cœur même de la culture sumérienne, elle a pris un titre officiel sumérien: Enheduanna - « En » (prêtre principal ou prêtresse) ; « hedu » (ornement) ; « Ana » (du ciel)» (120).

Elle organisa et présida le complexe des temples de la ville, le cœur de la cité, et résista à une tentative de coup d'État d'un rebelle sumérien nommé Lugal-Ane qui la força à l'exil. L'Empire akkadien, malgré toute la richesse et la stabilité qu'il apportait à la région, était constamment en proie à des soulèvements dans les différentes régions sous son contrôle. L'une des responsabilités d'Enheduanna dans la région de Sumer aurait été de contrôler la population par la religion.

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SES HYMNES ONT REDÉFINI LES DIEUX POUR LE PEUPLE DE L'EMPIRE AKKADIEN SOUS LE RÈGNE DE SARGON ET ILS ONT CONTRIBUÉ À FOURNIR L'HOMOGÉNÉITÉ RELIGIEUSE SOUS-JACENTE RECHERCHÉE PAR LE ROI.

Dans le cas de Lugal-Ane, cependant, elle semble avoir été vaincue, du moins au début. Dans son poème L’exaltation d’Inanna, elle raconte qu'elle a été chassée de son poste de grande prêtresse et envoyée en exil. Elle écrit un appel à l'aide à la déesse Inanna, lui demandant de demander l'aide du dieu An :

Des offrandes funéraires ont été apportées, comme si je n'avais jamais vécu là.

Je me suis approchée de la lumière, mais la lumière m'a brûlée.

Je me suis approchée de l'ombre, mais j'ai été couverte par une tempête.

Ma bouche mielleuse s'est écumée. Parle à An de Lugal-Ane et de mon destin !

Qu'An le défasse pour moi ! Dès que tu en auras parlé à An, An me libérera. (lignes 67-76)

Inanna apparemment entendit sa prière et, grâce à l'intercession divine, Enheduanna finit par retrouver sa place légitime dans le temple. Elle semble avoir été la première femme à occuper cette position à Ur et son comportement en tant que grande prêtresse dut servir de modèle à celles qui lui succédèrent.

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Œuvres

Elle est surtout connue pour ses œuvres Inninsagurra, Ninmesarra et Inninmehusa, qui se traduisent par «La déesse vaillante», «L'exaltation d'Inanna» et «La victoire d'Inanna sur l'Ebih», trois hymnes puissants à la déesse Inanna (identifiée plus tard à des déesses telles que l'Akkadienne/Assyrienne Ishtar, la Hittite Sauska, la Grecque Aphrodite et la Phénicienne Astarté, entre autres). Ces hymnes redéfinirent les dieux pour le peuple de l'Empire akkadien sous le règne de Sargon et ils contribuèrent à l'homogénéité religieuse sous-jacente recherchée par le roi. Pendant plus de quarante ans, Enheduanna occupa le poste de grande prêtresse, survivant même à la tentative de coup d'État de Lugal-Ane contre son autorité.

Outre ses hymnes, Enheduanna est connue pour ses quarante-deux poèmes qui reflètent ses frustrations et ses espoirs personnels, sa dévotion religieuse, sa réaction à la guerre et ses sentiments à l'égard du monde dans lequel elle vivait. Son écriture est personnelle et directe et, comme le note l'historien Stephen Bertman:

Les hymnes nous fournissent les noms des principales divinités que les Mésopotamiens vénéraient et nous indiquent où se trouvaient leurs principaux temples [mais] ce sont les prières qui nous renseignent sur l'humanité, car dans les prières, nous rencontrons les espoirs et les craintes de la vie quotidienne des mortels. (172)

Les prières d'Enheduanna expriment honnêtement ces espoirs et ces craintes et le font de sa voix très distincte. Paul Kriwaczek brosse un tableau de la poètesse au travail:

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Assise dans sa chambre, ou peut-être dans son bureau, car la directrice d'une entreprise aussi importante et prestigieuse que le temple de Nanna à Ur devait certainement bénéficier des meilleures conditions de travail, ses cheveux étant magnifiquement coiffés par Ilum Palilis [son coiffeur] et un membre de son personnel, dictant à son scribe, peut-être le même Sagadu dont Wooley a trouvé le sceau, Enheduanna a commencé à laisser sa marque permanente dans l'histoire en composant, en son propre nom, une série de plus de quarante œuvres liturgiques extraordinaires, qui ont été copiées et recopiées pendant près de 2 000 ans. (121)

Outre l'habileté et la beauté de ces œuvres, leur impact sur la théologie mésopotamienne fut profond. Enheduanna rapprocha les dieux des gens du pays, synthétisant les croyances sumériennes et akkadiennes, pour créer une compréhension plus riche que celle qu'ils avaient auparavant. Les réflexions d'Enheduanna sur le dieu de la lune Nanna, par exemple, firent de lui un personnage plus profond et plus sympathique, et elle éleva Inanna d'une divinité locale végétative au rang de reine toute-puissante du ciel. Ces deux divinités, et les autres qu'elle transforma par son travail, apparurent plus compatissantes qu'auparavant; des dieux pour tous les peuples et pas seulement pour les Sumériens ou les Akkadiens.

L'attrait de l'œuvre d'Enheduanna réside en partie dans sa sensualité ouverte et son ardente dévotion. Dans La déesse vaillante (parfois traduit simplement comme Un hymne à Inanna), la poètesse écrit:

Tu es magnifique, ton nom est loué, toi seule es magnifique!

Ma dame... je suis à toi ! Il en sera toujours ainsi! Que ton cœur soit apaisé envers moi!

Ta divinité est resplendissante sur la terre! Mon corps a subi ton grand châtiment.

Lamentation, amertume, insomnie, détresse, séparation...pitié, compassion, soins,

l'indulgence, et l'hommage sont à toi, et pour causer l'inondation, pour ouvrir le sol dur et pour transformer les ténèbres en lumière. (lignes 218, 244-253)

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Ailleurs dans le poème (lignes 115-131), Enheduanna loue Inanna pour ses dons de désirabilité et d'excitation et note qu'elle a le pouvoir de «transformer un homme en femme et une femme en homme» (ligne 121), une référence possible à l'androgynie du clergé et des adeptes du culte d'Inanna. Les temples d'Inanna et les rituels qui les accompagnaient étaient administrés par des membres du clergé des deux sexes et ses fidèles étaient connus pour leur habitude de se travestir, de se mélanger, d'estomper ou d'éliminer la distinction entre homme et femme dans leur quête de transcendance à travers Inanna.

Enhuduanna elle-même fait allusion à cette même expérience tout au long de son œuvre, dans des vers trop nombreux pour être cités, implorant la déesse de la prendre, de ne faire qu'une avec elle, de la détruire et de la sauver. Ces mêmes sentiments seront exprimés plus tard dans les psaumes de la Bible, mais généralement avec beaucoup moins de sensualité. Le poème biblique Le Cantique des Cantiques est celui qui se rapproche le plus de la passion des hymnes d'Enheduanna.

Controverse

Bien qu'il ne fasse aucun doute qu'une femme nommée Enheduanna ait vécu et ait été grande prêtresse à Ur, certains spécialistes se demandent si cette femme peut être considérée comme l'auteure des hymnes qui portent son nom. L'historien Jeremy Black, par exemple, affirme que, s'il existe suffisamment de preuves pour établir son historicité, aucune ne suggère qu'elle ait écrit la poésie pour laquelle elle est célèbre. Black note :

Au mieux, nous pouvons dire qu'Enheduanna avait un scribe, que nous connaissons par son sceau-cylindre, et qu'il est possible, voire probable, que des hymnes aient été composés en son nom... Au pire, il faut souligner que toutes les sources manuscrites datent du deuxième millénaire avant notre ère, la plupart du 18e siècle, soit environ six siècles après sa vie. (316)

L'objection à la paternité d'Enheduanna a été contestée au motif que la poétesse se nomme elle-même dans un certain nombre de ses œuvres - dans La déesse vaillante à la ligne 219 et dans L'exaltation d'Inanna aux lignes 66 et 81 - pour établir sa paternité. Les auteurs ultérieurs lui ont attribué la poésie et, comme le note Paul Kriwaczek:

Enheduanna a continué à laisser sa marque permanente dans l'histoire en composant, en son propre nom, une série de plus de quarante œuvres liturgiques extraordinaires, qui ont été copiées et recopiées pendant près de 2 000 ans. (121)

Ignorer les preuves textuelles et historiques de sa qualité d'auteur au motif qu'il est «plus probable» que les poèmes aient été écrits par un scribe masculin est insoutenable. Il semble bien plus probable que le sceau cylindre de son scribe ait été utilisé sur des documents pour les authentifier comme provenant de son bureau - un usage courant du sceau cylindre - et ne plaide pas en faveur de la paternité du scribe sur les œuvres d'Enheduanna.

Conclusion

En 1927, l'archéologue britannique Sir Leonard Woolley a trouvé le désormais célèbre disque de calcite Enhuduanna lors de ses fouilles sur le site sumérien d'Ur. Les trois inscriptions sur le disque identifient les quatre personnages représentés: Enheduanna, son régisseur Adda, son coiffeur Ilum Palilis et son scribe Sagadu.

L'inscription royale sur le disque se lit comme suit : «Enheduanna, prêtresse zirru, épouse du dieu Nanna, fille de Sargon, roi du monde, dans le temple de la déesse Innana». La figure d'Enheduanna est placée en évidence sur le disque, soulignant son importance par rapport aux autres et, en outre, sa position de grand pouvoir et son influence sur la culture de son époque.

Wooley a également mis au jour le complexe du temple où les prêtresses étaient enterrées dans un cimetière spécial. Kriwaczek écrit:

Les archives suggèrent que des offrandes ont continué à être faites à ces prêtresses mortes. Le fait que l'un des artefacts les plus frappants, preuve physique de l'existence d'Enheduanna, ait été trouvé dans une couche datant de plusieurs siècles après sa mort, permet de penser qu'elle fut commémorée et honorée longtemps après la chute de la dynastie qui l'avait nommée à la tête du temple. (120)

Une autre preuve de son profond impact sur la culture est qu'on se souvient d'elle et qu'on l'honore encore aujourd'hui et que des poèmes sont encore composés sur le modèle qu'elle a créé il y a plus de 4 000 ans.

Note de l'auteur : Nous remercions sincèrement la lectrice Elizabeth Viverito pour ses informations sur l'œuvre d'Enheduanna.

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Traducteur

Caroline Martin
Française, ayant vécu au Royaume Uni pendant 20 ans, Caroline Martin est totalement bilingue. Lectrice passionnée depuis son plus jeune âge, elle a développé un amour de l'histoire qui remonte a ses années sur les bancs de l’école. Elle s'intéresse maintenant beaucoup à l'histoire en général et à la géopolitique.

Auteur

Joshua J. Mark
Auteur indépendant et ex-Professeur de Philosophie à temps partiel au Marist College de New York, Joshua J. Mark a vécu en Grèce et en Allemagne, et a voyagé à travers l'Égypte. Il a enseigné l'histoire, l'écriture, la littérature et la philosophie au niveau universitaire.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2014, mars 24). Enheduanna [Enheduanna]. (C. Martin, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-10021/enheduanna/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Enheduanna." Traduit par Caroline Martin. World History Encyclopedia. modifié le mars 24, 2014. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-10021/enheduanna/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Enheduanna." Traduit par Caroline Martin. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 24 mars 2014. Web. 19 avril 2024.

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