Le 2 septembre 1898, la bataille d’Omdourman vit le général Kitchener conduire une armée anglo-égypto-soudanaise à la victoire contre 50 000 Mahdistes au Soudan. Le décès du général Gordon, au cours du siège de Khartoum 13 ans auparavant, venait enfin d’être vengé, et ce, en grande majorité grâce à des armes ultramodernes et supérieures de bien loin à celles de l’ennemi. Un an plus tard, les Britanniques remportèrent la guerre des mahdistes (ou guerre du Soudan, 1881-1899), puis dirigèrent le Soudan comme un protectorat.
La guerre des mahdistes
La guerre des mahdistes débuta au Soudan en 1881, à la suite d’un mouvement lancé par le chef musulman charismatique, Muhammad Ahmad (1844-1885), auto-proclamé Mahdi ou Messie selon la tradition islamique. Les mahdistes rejetaient la domination coloniale ottoman-égyptienne au Soudan qui imposait de lourdes taxes et la suppression du commerce lucratif d’esclave. Le Mahdi désirait également répandre une nouvelle forme d’islam à la fois au Soudan et ailleurs, une conception de la foi qu'il décrivait comme "purgée des hérésies et des ajouts" (Boahen, 39). La rébellion se propagea rapidement à travers plusieurs provinces du pays et mit en défaite les armées égyptiennes, envoyées afin de rétablir l’ordre.
Muhammad Ahmad insistait pour que ses partisans, appelés ansars (ou "derviches" par les Britanniques), portent la jibba, une robe faite de morceaux de tissu rapiécés, qui symbolisait le rejet des biens matériels. Lorsque l’armée mahdiste partait au combat, elle chevauchait ses chevaux et ses chameaux devant de grands drapeaux rouges, verts et noirs sur lesquels étaient inscrites des citations du Coran.
En janvier 1883, les Mahdistes s’emparèrent de la ville d’El Obeid avant de battre en novembre une bonne partie de l’armée égyptienne, placée sous les ordres du colonel britannique William Hicks. Ces victoires eurent pour effet secondaire de leur rapporter des centaines de fusils modernes et un grand nombre de canons. Un État mahdiste fut établi dans l'ouest du Soudan puis s'étendit progressivement.
À la fin de l’année 1882, l’Égypte fut reprise par les Britanniques et dirigée en tant que protectorat. Le gouvernement britannique avait deux objectifs dans cette partie de l’Afrique: contrôler le canal de Suez situé en Égypte et ainsi préserver la route maritime essentielle pour circuler de l’Europe aux Indes britanniques, et contrôler le Soudan puisque le Nil poursuit sa route jusque dans ce pays et qu'il est indispensable au bon fonctionnement de l’Égypte. Cependant, le premier ministre britannique William Gladstone se montrait réticent pour s’atteler à une nouvelle guerre coloniale coûteuse au Soudan. De ce fait, il choisit de ne pas envoyer son armée mais le charismatique général Charles Gordon (1833-1885) à la place. Déjà établi en héros national après ses équipées en Chine, Charles Gordon reçut l’ordre d’évacuer les garnisons égyptiennes restantes, y compris celles postées dans la capitale de Khartoum. Le général ignora cet ordre et décida au lieu de cela d’essayer de tenir Khartoum jusqu’à ce qu’une armée de secours britannique ne soit envoyée. Les Mahdistes assiégèrent Khartoum de mars 1884 à janvier 1885, et bien que le premier ministre Gladstone ne finisse par plier et envoyer une expédition de secours, celle-ci arriva deux jours trop tard. Les Mahdistes avaient déjà mis à sac Khartoum et tué le général Gordon.
L’outrage public causé par le décès du général Gordon et la réticence du gouvernement à lui envoyer de l’aide signifiaient que les autorités britanniques se retrouvaient maintenant obligées de contre-attaquer face aux Mahdistes qui contrôlaient à présent pratiquement tout le Soudan, excepté ses régions frontalières. Toutefois, une crise en Afghanistan (au cours de laquelle le Grand Jeu de l'impérialisme en Asie opposa la Grande-Bretagne et la Russie) retarda de plus d’une décennie l’intervention militaire britannique au Soudan.
Général Kitchener
Quand la décision fut finalement prise de s’occuper de la crise au Soudan en 1896, le général Horatio Herbert Kitchener (1850-1916) fut désigné pour mener une grande armée anglo-égypto-soudanaise et rendre la monnaie de leur pièce aux Mahdistes après le décès du général Gordon. Le général Kitchener avait une vaste expérience au Moyen-Orient, il avait servi dans l’expédition de secours envoyée à Charles Gordon et il avait battu les Mahdistes lorsqu’ils avaient attaqué l’Égypte en 1888. Horatio Herbert Kitchener était "un commandant sévère, sans pitié et minutieux qui ne s’embarquait dans aucune opération sans être prêt à 100 pour cent" (Featherstone, 9). Ce général ambitieux, récompensé par le titre de Sirdar (Commandant) de l’armée égyptienne, n’était certainement pas apprécié de tous. L’historien Laurence James observe: "Le général Kitchener était un soldat débordant d’énergie, dont il puisait la plupart dans l’avancement de sa carrière". Bien sûr, le général Kitchener réussit à se hisser au sommet puisqu’il dirigea la seconde guerre des Boers et devint finalement un maréchal. Il servit également en tant que commandant en chef aux Indes britanniques. Le visage d’Horatio Herbert Kitchener, avec ses yeux bleus perçants et sa moustache broussailleuse distinctive, fut massivement utilisé sur les affiches de recrutement pour la Première Guerre mondiale (1914-1918), à l’époque où il occupait le poste de secrétaire d’État à la Guerre.
Au cours des années qui suivirent la chute de Khartoum, le Mahdi mourut, mais son État continua de se développer avec son successeur désigné, le Khalifa ’Abdullahi. Les Mahdistes, cherchant à étendre leur État, étaient partis attaquer l’Égypte, l’Éthiopie et l’État indépendant du Congo (le précurseur du Congo belge) avec plus ou moins de succès. L’État mahdiste représentait clairement une menace pour la stabilité de la région entière. Il était temps d’affirmer le contrôle britannique sur le Soudan. Il fallait également tenir compte du fait que la France, l'un des grands rivaux coloniaux de la Grande-Bretagne, s'intéressait elle aussi à cette partie de l’Afrique.
On pensait que d’ici la fin des années 1890, l’armée mahdiste aurait atteint les 50 000 voire les 60 000 hommes. Le général Kitchener conduisit méthodiquement sa bien plus petite armée, composée de 7 500 soldats britanniques et de 12 500 soldats égyptiens, le long du Nil, accompagnée par une flottille de canonnières. Ils progressaient lentement car le général Kitchener insista pour construire une voie ferrée, le chemin de fer militaire du Soudan, à mesure qu’ils avançaient afin de s’assurer que son armée puisse être réapprovisionnée facilement. L'un des membres de cette force, alors simple lieutenant, n'était autre que Winston Churchill. Il y avait également une petite armée de correspondants de guerre qui accompagnaient l’expédition et envoyaient régulièrement des rapports en Europe. À chaque étape de son parcours, l’armée se protégeait en creusant des tranchées et en érigeant une clôture d'arbustes épineux (zariba) autour de son dernier campement.
Prélude: Bataille d’Atbara
En juin 1896, le général Kitchener battit un petit groupe des forces mahdistes près de Firket. En septembre 1896, le général Kitchener avait atteint Dongola, où il battit un autre groupe des forces mahdistes. Jusqu’ici, la progression tranquille de l'expédition n'avait rencontré aucune opposition notable. En juillet 1897, la ville clé de Berber fut prise. En mars 1898, le général Kitchener était enfin prêt à quitter Berber pour attaquer Khartoum, mais il dut d’abord faire face à une armée mahdiste à Atbara. L’armée du général Kitchener était équipée des derniers fusils à longue portée et des fusils Lee-Metford à alimentation par magasin, ce qui évitait au fantassin d'avoir à charger une balle à la fois dans la chambre. Une autre avancée technologique fut l’utilisation de balles à la cordite qui produisaient bien moins de fumée qu’avant, un avantage pour deux raisons: un fusilier pouvait garder sa position discrète face à l’ennemi, et le champ de vision d’une rangée de fusiliers n’était plus obstruée après avoir tiré les premières salves.
L’armée du général Kitchener possédait également les dernières mitrailleuses Maxim (qui étaient bien moins susceptibles de s’enrayer que les vieilles mitrailleuses Gatling) et plusieurs pièces d’artillerie lourde. Avec son avantage de puissance de feu, la défaite des Mahdistes au cours de la bataille d’Atbara, le 8 avril 1898, ne fut pas une réelle surprise. Le général Kitchener utilisa son artillerie pour bombarder le camp ennemi à l’aube où il fit ensuite irruption avec la cavalerie. L’armée mahdiste perdit 3 000 hommes et se retrouva avec 4 000 blessés. L’armée anglo-égyptienne, quant à elle, subit 493 blessés et seulement 81 hommes tués. Après avoir regroupé et réapprovisionné son armée grâce à la voie ferrée, le général Kitchener se dirigea vers Omdourman le 1er septembre.
Omdourman
Le général Horatio Herbert Kitchener disposait à présent d’environ 25 000 hommes dans son camp situé près de la ville d’Omdourman, mais toujours à l’abri du Nil. Il y avait des régiments d’infanterie, des unités d’artillerie, la cavalerie et les Camel Corps. Les uniformes kakis avaient maintenant remplacé les tuniques rouges d’autrefois. Le casque colonial était encore porté, mais il avait été recouvert de kaki afin de dissimuler le dessous d’un blanc éclatant. Les soldats égyptiens et soudanais portaient eux aussi des uniformes kakis, mais ils avaient des fez de différentes couleurs.
L’armée mahdiste s’élevait à près de 50 000 hommes. Des milliers étaient équipés d’anciens fusils et mousquets se chargeant par la culasse, mais la majorité était armée d’épées et de lances à double tranchant. Bien que la plupart des Mahdistes portassent la jibba, certains portaient une cotte de mailles et des casques en acier. Ce fut, peut-être, l’une des dernières grandes armées de l’époque médiévale à avoir foulé le sol d'un champ de bataille.
La bataille eut lieu sur la vaste plaine de Kerreri, à quelques kilomètres de la ville. La première étape de la bataille fit intervenir les bateaux à vapeur armés du général Kitchener pour bombarder Omdourman pendant près de 50 minutes. L’impressionnante coupole en pierre située au-dessus de la tombe du Mahdi fut détruite au cours de ce bombardement.
L’armée mahdiste sortit de la ville, bannières flottant au vent, cors retentissant et tambours battant, et elle se dirigea droit sur les envahisseurs. Les guerriers couvraient ces bruits de leurs cris de La ilaha illa Allâh ("Il n’y a point de dieu en dehors d’Allah"), un refrain inquiétant qui, de loin, ressemblait au roulement des vagues sur une plage de galets. Le général Kitchener et son armée à la pointe de la technologie, datant de la fin du XIXe siècle, attendaient patiemment que l’ennemi n’arrive dans leur champ de tir. Ils étaient très confiants, surtout car l’arrière du camp était protégé par le Nil, d’où les canonnières pouvaient joindre leur tir d’artillerie à la bataille. À droite du camp, aux alentours des collines Kerreri, les unités de cavalerie attendaient l’occasion de chasser l’ennemi hors du champ de bataille. Le général Kitchener se montrait confiant, lui aussi, mais il était également conscient que l’ampleur même de l’armée ennemie rendrait inévitables de nombreuses pertes. Le général avait fait préparer plusieurs péniches pour servir d’infirmerie où les blessés pouvaient être retranchés hors du camp, à l’abri du fleuve.
G. W. Steevens, un journaliste qui accompagnait l’armée du général Kitchener, décrit la première salve tirée contre les mahdistes qui menaient la charge:
Ils arrivèrent très rapidement, ils filèrent tout droit, puis, l'instant d'après, ils n’allèrent pas plus loin. Dans un fracas, les balles jaillirent des fusils britanniques… des salves de section tirées à environ 2 000 mètres… Les Britanniques se tenaient debout sur une double rangée derrière leur zariba; les Noirs étaient couchés dans leur tranchée-abri; les uns et les autres semaient la mort aussi vite qu’ils pouvaient recharger et appuyer sur la détente… Et l’ennemi? Aucune troupe blanche n’aurait tenu face à ce torrent de mort plus de cinq minutes… On voyait une ligne rigide se resserrer et se précipiter d’un pas régulier; puis, devant un obus à balles ou une mitrailleuse Maxim, la ligne tressaillit soudainement et s’arrêta… Ils ne pourraient jamais s’approcher, et ils refusaient pourtant de reculer. Désormais le sol devant nous était devenu blanc, recouvert de draps mortuaires. Les fusils étaient brûlants; les soldats les saisissaient par la bretelle et les traînaient jusqu’à la réserve pour les échanger contre des fusils plus frais. Ce n’était pas une bataille, mais une exécution.
(Wilkinson-Latham, 34)
Dès les premières minutes d’affrontement, l’artillerie britannique tira balle après balle sur l’ennemi. Les fusiliers de l’armée britannique les rejoignirent, ils étaient en mesure de tirer 12 coups à la minute. Le destin de l’attaque de l’infanterie mahdiste était inévitable; des groupes de la cavalerie mahdiste furent même abattus avant qu’ils ne puissent se rapprocher des hommes du général Kitchener. Les hommes qui chargeaient les mitrailleuses commettaient en fait un suicide.
Au lieu de laisser ses hommes placés en formation en ligne subir de nouvelles charges, une stratégie qui risquait fort de les submerger par leur nombre, le général Kitchener ordonna à ses troupes de lancer une contre-attaque. La charge de son 21e régiment de lanciers, bien que menée de manière imprudente, sans plan précis, et sur un terrain inconnu qui aurait pu causer des ravages parmi les chevaux, empêcha l'ennemi de se replier sur Omdourman. Le régiment de lanciers dut faire face à des ennemis plus nombreux que prévu lorsque 3 000 derviches surgirent d’une tranchée profonde, mais la riposte fut couronnée de succès. Le régiment de lanciers reçut trois médailles de la croix de Victoria, la plus haute distinction militaire britannique. La bataille prit fin à midi.
À Omdourman, au moins 11 000 mahdistes trouvèrent la mort, 6 000 furent blessés et 5 000 furent faits prisonniers. Le total des pertes britano-égypto-soudanaises s’éleva à 291. Comme le général Kitchener le dit avec modestie: "Je pense que l’ennemi a bien mordu la poussière" (Asher, 401). Le fleuron de la nation soudanaise avait été anéanti. Omdourman fut ensuite envahie et mise à sac. La tombe du Mahdi fut complètement détruite. Le jour suivant, le général Kitchener organisa un service commémoratif pour le général Gordon.
Conséquences
La politique du général Kitchener de laisser les ennemis blessés sans soins sur le champ de bataille ne l’empêcha pas de succéder à Charles Gordon en tant que nouveau héros national militaire britannique. Le gouvernement britannique était quant à lui bien moins enthousiaste à l’égard d’Horatio Herbert Kitchener, en raison des récits qui faisaient état d’une brutalité commise après la bataille, d’exécutions sans procès, ainsi que de la rumeur selon laquelle il aurait exhumé les ossements du Mahdi pour les jeter dans le Nil (à l’exception du crâne, qui aurait été transformé en encrier). La disgrâce était telle qu’un groupe de parlementaires britanniques refusa d’approuver le projet de donner une récompense monétaire au général Kitchener pour la réussite de sa campagne au Soudan. Au final, le général Kitchener reçut un prix de 30 000 livres (environ 35 000 euros) et fut fait baronnet; il choisit le titre de "Kitchener de Khartoum". Lord Kitchener fit une donation pour le nouveau Gordon Memorial College à Khartoum.
Le Khalifa ’Abdullahi ne fut toutefois pas capturé à Omdourman et, avec ses 10 000 partisans qui lui restaient, il continua la rébellion depuis la province de Kordofan. La guerre des mahdistes prit finalement fin en novembre 1899, lorsque l’armée du Khalifa ’Abdullahi fut battue au cours de la bataille d’Umm Diwaykarat.
Après avoir repoussé une force expéditionnaire française rivale à Fachoda (un épisode connu sous le nom de crise de Fachoda et qui faillit déclencher une guerre entre les deux puissances coloniales), le général Kitchener fut nommé gouverneur militaire pour l’ensemble du Soudan. Un gouvernement administratif moderne fut mis en place, et le Soudan fut gouverné à la manière d'un protectorat britannique. Le Soudan n’obtint son indépendance qu’en 1956. La bataille d'Omdourman constitue le point culminant du film Les Quatre Plumes blanches réalisé par Zoltan Korda, en 1939, et de ses différents remakes.
