Guerre des Mahdistes

La guerre sainte au Soudan, 1881-1899
Mark Cartwright
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Battle of Abu Klea, Mahdist War (by William Barnes Wollen, Public Domain)
Bataille d'Abu Klea, Guerre des madhistes William Barnes Wollen (Public Domain)

La guerre des mahdistes (ou Guerre du Soudan, 1881-1899) fut menée par le charismatique Muhammad Ahmad, un saint homme islamique qui s'était proclamé Mahdi (le Messie). Les mahdistes voulaient renverser la domination ottomano-égyptienne au Soudan et propager une nouvelle forme d'islam tant au Soudan qu'ailleurs. Célèbres pour avoir assiégé Khartoum et tué le général Gordon, héros national britannique, les mahdistes furent finalement vaincus par une armée anglo-égyptienne dirigée par le général Kitchener, vainqueur de la bataille d'Omdurman en 1898.

L'Égypte ottomane

En 1881, l'Égypte était sous le contrôle nominal de l'Empire ottoman en déclin. Le souverain d’Égypte, le khédive Ismaïl, également appelé Ismaïl Pacha d’Égypte (r. de 1863 à 1879) et qui était en substance le vice-roi ottoman, nourrissait des ambitions impériales vers le sud et le Soudan, bien qu’il dût déjà composer avec la Grande-Bretagne et la France, qui rôdaient en coulisses, prêtes à s’emparer de l’Égypte et de son canal de Suez, d’une importance vitale. Une campagne impérialiste visant à s'emparer d'ivoire, d'esclaves et de soldats au Soudan en 1881 (et ailleurs) mena le pacha à la ruine.

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Les Britanniques avaient deux objectifs dans cette partie de l'Afrique: contrôler le canal et préserver la route maritime vitale entre l'Europe et l'Inde britannique, et contrôler le Soudan, puisque le Nil traverse ce pays et était vital pour le bien-être de l'Égypte. La Grande-Bretagne s'interposa pour réprimer une révolte nationaliste en Égypte menée par Ahmed Urabi en septembre 1882. Les Britanniques saisirent alors l’occasion pour gouverner eux-mêmes l’Égypte à titre de protectorat, de fait sinon de nom. Il restait toutefois le problème du Soudan, où une révolte avait éclaté dans la province du Kordofan à la suite des attaques du pacha dans cette région. Les Soudanais s’étaient ralliés autour d’une seule figure inspiratrice, un certain Muhammad Ahmad Ibn ‘Abdallah.

Le Mahdi appelait à un retour à une forme d'islam plus simple et, selon lui, plus pure.

Le Mahdi

Muhammad Ahmad (1844-1885) était le fils d'un constructeur de bateaux; il devint un religieux musulman de l'ordre des Sammaniyya. Muhammad Ahmad affirmait avoir eu une série de visions qui l'identifiaient comme le Mahdi, une figure de la tradition islamique également connue sous le nom de "rédempteur" ou "celui qui est guidé", une personne qui est "un restaurateur de la justice et de l'équité guidé par Dieu" (Fage, 609). Plusieurs prétendants avaient revendiqué le rôle de Mahdi, que les musulmans considéraient, en tant que figure messianique, comme celui qui libérerait les Africains de la domination coloniale et ferait naître un nouvel État islamique prospère.

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Muhammad Ahmad
Muhammad Ahmad Unknown Artist (Public Domain)

Les partisans de Muhammad Ahmad étaient connus sous le nom de mahdistes ou ansars, et leur chef appelait tous les musulmans à se joindre à lui pour débarrasser le Soudan des dirigeants étrangers. Les partisans étaient animés à la fois par des convictions religieuses et par la colère suscitée par la répression du lucratif commerce des esclaves, les impôts élevés et l’ingérence générale des Égyptiens et des Britanniques dans les affaires soudanaises. Des affronts à l’islam tels que la nomination d’un gouverneur général chrétien et l’établissement d’une grande mission catholique dans la capitale soudanaise, Khartoum, ne seraient plus tolérés.

Muhammad Ahmad appelait également à un retour à une forme d’islam plus simple et, selon lui, plus pure, une foi qui, disait-il, devait être "purgée des hérésies et des ajouts" (Boahen, 39), et il estimait que cette version de la religion devait être diffusée dans le monde entier par tous les moyens. Muhammad Ahmad insistait pour que ses disciples portent la jibba, une robe faite de tissu rapiécé qui symbolisait le rejet des biens matériels. Lorsque l’armée partait au combat, elle chevauchait ses chevaux et ses chameaux devant des drapeaux rouges, verts et noirs sur lesquels étaient inscrites des citations du Coran.

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Après avoir vaincu plusieurs forces turco-égyptiennes dérisoires en nombre, envoyées d’Égypte pour réprimer la révolte, la révolution mahdiste s’étendit à partir de 1882. À chaque victoire, de nouveaux partisans, y compris des non-musulmans, rejoignaient la révolte. El Obeid fut assiégée et prise, avec une importante quantité d'armes et de munitions, en janvier 1883. Une force égyptienne de 3 000 hommes envoyée pour secourir El Obeid fut alors anéantie.

Map of the Scramble for Africa after the Berlin Conference
Carte de la ruée sur l'Afrique après la conférence de Berlin Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

L'armée mahdiste anéantit ensuite une armée égyptienne encore plus importante, sous le commandement du colonel britannique William Hicks, à Omdurman en septembre 1883. Les mahdistes remportèrent une nouvelle victoire contre Hicks deux mois plus tard, lors de la bataille de Sheykan (également appelée Shaykan), le 5 novembre. Hicks avait été entraîné de plus en plus loin dans le désert, et son armée, indisciplinée et à court d'eau, fut finalement anéantie. Hicks lui-même fut soit tué au combat, soit capturé et exécuté. Cette victoire apporta aux mahdistes le bonus supplémentaire de centaines de fusils modernes, même si acquérir les compétences nécessaires pour bien les utiliser n'était pas si facile.

Un État mahdiste fut établi dans les provinces du Kordofan, du Darfour et du Bahr el-Ghazal, dans l'ouest du Soudan. Le Mahdi nomma des émirs comme gouverneurs régionaux, notamment Osman Digma, qui remporta plusieurs batailles contre les Égyptiens dans l'est du Soudan. Osman Digma battit une nouvelle fois une armée égyptienne, cette fois dirigée par le général britannique Valentine Baker, lors de la première bataille d'El Teb en février 1884. Cette victoire rapporta aux mahdistes 3 000 fusils, des mitrailleuses et plusieurs canons de campagne supplémentaires. Une force de secours britannique sous le commandement du général Gerald Graham battit ensuite les mahdistes lors de la deuxième bataille d’El Teb à la fin du même mois. Cette victoire ne parvint pas à convaincre le gouvernement britannique que la seule politique sensée était de se retirer du Soudan.

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Le mouvement de Muhammad Ahmad attirait désormais l'attention internationale, et plusieurs dirigeants musulmans du monde entier adressèrent leurs félicitations au Mahdi. Les "institutions administratives, financières et judiciaires" mahdistes ainsi que leur législation "reposaient strictement sur le double fondement du Coran et de la Sunna" (Boahen, 41). Le système fiscal lourd et impopulaire du régime égypto-ottoman fut remplacé par un nouveau système, plus pratique. Les Soudanais payaient désormais un impôt de 2,5 % sur toute somme d'argent détenue et de 10 % sur tout bétail et toute céréale possédés. La traite des esclaves reprit, et les non-musulmans furent convertis de force. Muhammad Ahmad établit son quartier général dans les montagnes de la Nuba, à Djabal Kādīr.

Map of the Mahdist State
Carte de l'État mahdiste US Federal Government (Public Domain)

Chute de Khartoum

En 1884, la politique officielle du gouvernement britannique était de ne pas s'impliquer dans les affaires soudanaises, mais il envoya tout de même le général Charles Gordon (1833-1885) pour tenter un retrait ordonné des forces égyptiennes encore présentes dans le pays. Gordon était déjà un héros britannique grâce à ses exploits en Chine, où il avait contribué à réprimer la révolte des Taiping en 1863-1864, et pour son rôle dans la fin de la traite des esclaves au Soudan alors qu'il y servait comme gouverneur général à la fin des années 1870. De retour au Soudan, Gordon décida de tenter de tenir Khartoum, la capitale, principalement parce qu’il souhaitait voir s’établir un gouvernement successeur plutôt que de simplement quitter le pays comme le souhaitait le Premier ministre britannique, William Gladstone. Le général déclara: "Je viens sans soldats, mais avec Dieu à mes côtés, pour réparer les maux du Soudan" (James, 85). Gordon pensait que s’il parvenait à tenir Khartoum, le gouvernement britannique serait tôt ou tard contraint, malgré les réticences de Gladstone, d’envoyer une force de secours impériale.

Le gouvernement britannique estimait qu'il devait prouver qu'il se vengeait des mahdistes.

Les mahdistes, menés par le Mahdi en personne, assiégèrent Khartoum pendant dix mois, à partir du 12 mars. Gordon parvint à fortifier la ville, déjà protégée sur deux côtés par le Nil Bleu et le Nil Blanc. Il fit également creuser un large fossé et ériger un parapet à l’extérieur du côté sud de la ville, le plus exposé, des ouvrages de défense qui reliaient les deux fleuves. Gordon équipa également huit navires pour qu’ils servent de canonnières sur les fleuves, et il envoya des détachements de raid pour rassembler de la nourriture pour la ville assiégée. Les mahdistes, quant à eux, étaient prêts à attendre que le niveau des eaux des deux Nils baisse avant d’attaquer directement la ville.

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L'opinion publique, attisée à l'extrême par des articles de presse réguliers appelant le gouvernement à agir, une force de secours britannique fut envoyée à contrecœur à Khartoum, une ville de 50 000 habitants. Cette armée de 10 500 hommes était dirigée par le général Garnet Wolseley (1833-1913), qui remonta le Nil avec une extrême prudence, conscient du désastre qui avait frappé Hicks. En raison de la lenteur de Wolseley, l'avant-garde de la force de secours arriva à Khartoum avec deux jours de retard. L'expédition de Wolseley avait déjà démarré trop tard, ce qui était la faute d'un gouvernement indécis, mais le général était lui-même responsable d'avoir choisi un itinéraire lent vers Khartoum. Wolseley avait à la fois sous-estimé les mahdistes et surestimé la capacité de Gordon à résister à un long siège.

Khartoum était tombée, et le général Gordon avait été tué le 26 janvier 1885. Au moins 4 000 civils de la ville avaient été massacrés. Les femmes et les filles avaient été réduites en esclavage par les vainqueurs. La tête de Gordon avait été empalée sur un poteau, son corps abandonné sans ménagement dans le jardin du palais. Ces atrocités et la mort d’un héros national ne pouvaient être ignorées. Le gouvernement britannique estima qu’il devait prouver qu’il se vengeait des mahdistes, qui contrôlaient désormais pratiquement tout le Soudan à l’exception de ses régions frontalières. En effet, la mort de Gordon et la lenteur des efforts pour l’empêcher furent l’une des raisons de la chute du gouvernement de William Gladstone cet été-là. La reine Victoria écrivit dans son journal: "Le gouvernement est le seul responsable" (Wilkinson-Latham, 29). Cependant, une nouvelle crise en Afghanistan – où se jouait le Grand Jeu de l’impérialisme asiatique entre la Grande-Bretagne et la Russie – retarda l’intervention militaire britannique au Soudan de plusieurs années.

General Gordon's Last Stand
L'ultime résistance du général Gordon George W. Joy (Public Domain)

Muhammad Ahmad, quant à lui, mourut, probablement du typhus, en juin 1885, mais l’État mahdiste continua de régner sur le Soudan. Le successeur de Muhammad Ahmad fut son commandant en second, Khalifa 'Abdullahi. Désormais, les mahdistes avaient l’ambition d’étendre leur version particulière de l’islam au-delà du Soudan. L'armée mahdiste attaqua l'Égypte en 1889 mais perdit la bataille de Toski. L'Éthiopie, à l'est, s'avéra tout aussi difficile à envahir, bien que les mahdistes aient tué l'empereur éthiopien Yohannes IV (r. de 1871 à 1889) lors de la bataille de Gallabat (ou Metemma) en mars 1889. L'Éthiopie chrétienne et le Soudan musulman auraient pu être alliés dans leurs luttes respectives contre le colonialisme européen, mais ils ne parvinrent pas à surmonter leurs différences religieuses, et la guerre qui les opposa ne fit qu'affaiblir leur cause commune tout au long des années 1890. En 1895, une attaque mahdiste dans l'extrême sud contre l'État libre du Congo (précurseur du Congo belge) échoua.

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Omdurman: la revanche britannique

Conscient que l'État mahdiste pouvait menacer toute la région, le gouvernement britannique se préoccupait toujours de ne pas voir le Nil bloqué avant qu'il n'atteigne l'Égypte, mais il craignait encore davantage que la France ne cherche à exercer une influence sur le Soudan. Les Britanniques commencèrent à jouer un rôle plus proactif en 1896. Horatio Herbert Kitchener (1850-1916) fut nommé gouverneur général du Soudan oriental et commandant d'une grande armée anglo-égyptienne chargée de mettre définitivement fin à la rébellion mahdiste. Kitchener mena méthodiquement son armée de 19 000 hommes en remontant le Nil, construisant une voie ferrée au fur et à mesure. L'un des membres de cette force, alors simple lieutenant, n'était autre que Winston Churchill.

L'armée de Kitchener, équipée des tout derniers fusils à longue portée, mitrailleuses et pièces d'artillerie, battit les mahdistes lors de la bataille d'Atbara le 8 avril 1898. Les mahdistes, qui avaient insisté pour mener des charges frontales, déplorèrent 3 000 morts et 4 000 blessés. L'armée de Kitchener infligea ensuite une défaite encore plus cuisante aux mahdistes lors de la bataille d'Omdurman, le 2 septembre. 11 000 Soudanais furent tués et 16 000 blessés. Les hommes qui chargeaient les mitrailleuses commettaient en fait un suicide. Les pertes britanniques, égyptiennes et soudanaises s'élevèrent à moins de 50 hommes. Il est curieux que ce fait n'ait pas été mieux noté par un certain major Haig à Omdurman. Plus tard, pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918), alors qu'il était devenu maréchal, Haig ordonna obstinément et à plusieurs reprises à ses troupes de tenter des charges tout aussi futiles contre les mitrailleuses allemandes.

Charge of the 21st Lancers at Omdurman
La charge du 21e régiment de lanciers à Omdurman Edward Matthew Hale (Public Domain)

Khartoum fut reprise et pillée. La politique de Kitchener consistant à laisser les ennemis blessés sans secours sur le champ de bataille ne l'empêcha pas de succéder à Gordon en tant que nouveau héros national militaire britannique. Le gouvernement britannique était quant à lui moins enchanté par Kitchener en raison des récits de brutalités commises après la bataille, d’exécutions sans procès, et de l’histoire selon laquelle il aurait exhumé les ossements du Mahdi et les aurait jetés dans le Nil (à l’exception du crâne, qui fut transformé en encrier). Le scandale fut tel qu’un groupe de députés du Parlement britannique refusa d’approuver le projet visant à verser à Kitchener une prime en espèces pour son succès dans la campagne soudanaise. Finalement, Kitchener obtint sa prime de 30 000 livres sterling et fut fait baronnet; le titre qu’il choisit fut "Kitchener de Khartoum".

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Khalifa 'Abdullahi ne fut toutefois pas capturé et, avec les 10 000 partisans qui lui restaient, il poursuivit la rébellion depuis la province orientale du Kordofan. La guerre mahdiste prit finalement fin en novembre 1899 lorsque l'armée de Khalifa 'Abdullahi fut vaincue lors de la bataille d'Umm Diwaykarat. Khalifa 'Abdullahi fut retrouvé mort dans sa tente.

Après avoir repoussé une force expéditionnaire française rivale à Fachoda (un épisode connu sous le nom de crise de Fachoda et qui faillit déclencher une guerre entre les deux puissances coloniales), Kitchener fut nommé gouverneur militaire de tout le Soudan, puis gouverneur général. Un gouvernement administratif moderne fut mis en place, et le Soudan fut gouverné à la manière d'un protectorat britannique. L'Égypte fut officiellement déclarée protectorat britannique en 1914. Le Soudan obtint son indépendance en 1956, l'Égypte en 1922 (bien que la Grande-Bretagne ait continué à contrôler le canal de Suez jusqu'en 1956). Entre-temps, le rêve mahdiste ne s'éteignit pas complètement, et plusieurs autres rébellions mahdistes contre la domination coloniale continuèrent à troubler le pouvoir britannique pendant les deux premières décennies du XXe siècle.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction pour WHE, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Mark Cartwright
Mark est directeur de publication pour WHE et est titulaire d'une maîtrise en philosophie politique (Université de York). Il est chercheur, écrivain, historien et éditeur. Il s'intéresse particulièrement à l'art, à l'architecture et à la découverte des idées communes à toutes les civilisations.

Citer cette ressource

Style APA

Cartwright, M. (2026, avril 21). Guerre des Mahdistes: La guerre sainte au Soudan, 1881-1899. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-26130/guerre-des-mahdistes/

Style Chicago

Cartwright, Mark. "Guerre des Mahdistes: La guerre sainte au Soudan, 1881-1899." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, avril 21, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-26130/guerre-des-mahdistes/.

Style MLA

Cartwright, Mark. "Guerre des Mahdistes: La guerre sainte au Soudan, 1881-1899." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 21 avril 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-26130/guerre-des-mahdistes/.

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