La question de ce qui advient après la mort est abordée, depuis les tout débuts de l’histoire écrite, par les croyances religieuses et les philosophies de toutes les civilisations du monde. L’Égypte ancienne est célèbre pour sa propre réponse aux mystères de l’au-delà. Ses tombeaux monumentaux et ses temples sont bien connus, mais une pratique bien moins remarquée mérite notre attention: celle des lettres aux morts.
Dans l’Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc, on trouve la parabole de "L’homme riche et Lazare". Un homme de grande opulence et le plus misérable des mendiants moururent le même jour. Le mendiant, Lazare, se retrouva au paradis, tandis que l’homme riche était en proie aux tourments. Il leva les yeux au ciel et vit le père Abraham, avec Lazare à ses côtés, et il demanda que Lazare lui apporte un peu d’eau. Mais sa demande fut refusée, car un grand abîme séparait les habitants du ciel et ceux de l’enfer, et nul ne pouvait le franchir.
Alors l’homme riche supplia Abraham d’envoyer Lazare dans le monde des vivants pour avertir sa famille, car, dit-il, il avait cinq frères qui vivaient comme lui dans l’excès, et il ne voulait pas qu’ils subissent le même sort. Abraham répondit: "Ils ont Moïse et les prophètes; qu‘ils les écoutent." Mais l’homme répliqua que ses frères n’écouteraient point les Écritures, et que si quelqu’un revenait d’entre les morts, ils seraient sûrement convaincus. Alors Abraham dit: "S‘ils n‘écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader, même si quelqu‘un ressuscite" (Luc 16:19-31).
Au fil des siècles, cette histoire reçut des interprétations multiples, servant divers propos théologiques, mais son thème demeure intemporel: que se passe-t-il après la mort? L’homme riche pensait mener une vie irréprochable, mais il se retrouva dans le pire des au-delà, tandis que Lazare, qui avait souffert sur terre, fut accueilli dans la récompense céleste. La requête du riche paraît raisonnable: si un mort revenait pour raconter ce qu’il a vu, les vivants écouteraient sans doute son témoignage et changeraient leur conduite. Mais Abraham rejeta cette demande.
La réponse d’Abraham, si décevante qu’elle puisse paraître aux yeux du riche, exprime une vérité profonde. Aujourd’hui encore, les récits d’expériences de mort imminente sont reçus favorablement par ceux qui adhèrent déjà à l’idée d’un tel au-delà, et refusés par ceux qui n’y croient pas. Même si quelqu’un revenait d’entre les morts, ceux qui ne peuvent accepter une telle réalité ne croiraient pas son histoire. De même, ils refuseraient d’admettre les récits anciens relatant des événements semblables.
Dans l’Égypte ancienne, cependant, l’existence d’une vie après la mort était tenue pour certaine pendant la majeure partie de l’histoire de la civilisation. Lorsqu’un individu mourait, son âme passait sur un autre plan d’existence, abandonnant le corps derrière elle, et espérait être jugée digne par les dieux afin de connaître la vie éternelle au paradis. L’existence de cet au-delà n’a été véritablement mise en doute qu’à l’époque du Moyen Empire (2040-1782 av. J.-C.), et encore: la littérature exprimant un certain scepticisme à ce sujet peut tout aussi bien être comprise comme un procédé littéraire que comme une réelle remise en cause théologique. L’âme d’un être cher ne cessait donc pas d’exister au moment de la mort, et il n’y avait aucun risque de surprise dans l’au-delà, comme ce fut le cas pour l’homme riche dans l’Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc.
Une exception apparaît toutefois dans un récit fictif de l’Égypte romaine (30 av. J.-C. – 646 ap. J.-C.) intitulé Setné II (également connu sous le nom de Setné et Si-Osire), probable source d’inspiration de l’histoire rapportée par saint Luc. Dans un passage de Setné II, Si-Osire conduit son père, Setné, dans le royaume des morts et lui montre comment un riche et un pauvre y expérimentent l’au-delà. Contrairement à ce que croyait Setné, selon qui l‘homme riche serait plus heureux que le pauvre, le riche souffre, tandis que le pauvre est élevé et honoré. Si-Osire mène ainsi son père dans l’autre monde afin de corriger son erreur, et leur brève traversée illustre combien les anciens Égyptiens percevaient le lien avec l’au-delà comme étroit et tangible. Les morts continuaient d’exister et, si l’on le souhaitait, il était même possible de communiquer avec eux. Ces échanges sont aujourd’hui connus sous le nom de "lettres aux morts".
La vie dans l’au-delà et la mort
On croyait que, lorsqu’une personne mourait et que les rituels funéraires adéquats avaient été accomplis, elle comparaissait devant Osiris et son tribunal. Si elle avait mené une vie vertueuse, elle était déclarée justifiée et accédait au paradis. La question "Qu’est-ce qu’une vie vertueuse?" trouvait sa réponse dans la Confession négative récitée devant le tribunal d’Osiris et dans la pesée du cœur sur la balance, face à la plume blanche de la vérité. Mais, bien avant sa mort, chacun pouvait déjà se faire une idée assez précise de ses chances dans la Salle de la Vérité.
Les Égyptiens ne s’appuyaient pas sur d’anciens textes pour déterminer leur conduite morale: ils se fondaient sur le principe de la maât, l’harmonie et l’équilibre, qui les incitait à vivre en paix avec la terre et avec leurs semblables. Ce principe, certes incarné par la déesse du même nom et illustré dans des récits religieux ou dans des textes médicaux et hymniques, restait avant tout une notion vivante que chacun pouvait mesurer à travers ses actions quotidiennes. Nul n’avait besoin qu’un mort ne revienne le prévenir: ses actes et leurs conséquences suffisaient, ou auraient dû suffire, à lui donner une idée claire de ce qui l’attendait après la mort.
Les défunts justifiés, désormais au paradis, bénéficiaient de l’écoute des dieux et pouvaient être sollicités pour intercéder en faveur des vivants, que ce fût pour répondre à des questions, prédire l’avenir ou défendre un suppliant victime d’une injustice. Les dieux avaient créé un monde d’harmonie, et il ne fallait, pour atteindre le paradis après la mort, que mener une vie digne de l’éternité. Si l’on faisait de chaque jour un exercice destiné à façonner une existence que l’on souhaiterait prolonger pour toujours, fondée sur l’harmonie et l’équilibre, ce qui impliquait bien sûr bienveillance et considération envers autrui, on pouvait avoir confiance en sa place dans l’au-delà.
Cependant, des forces surnaturelles à l’œuvre dans l’univers pouvaient troubler cet équilibre: démons malveillants, dieux irrités ou esprits mécontents et vindicatifs des morts pouvaient, à tout moment et pour n’importe quelle raison, nuire à la santé ou au bonheur des vivants. Être favorisé par un dieu comme Thot dans sa vie ou sa carrière n’impliquait nullement qu’un autre, tel Seth, ne pût vous accabler de malheurs. À cela s’ajoutaient les difficultés naturelles de l’existence, maladie, déception, chagrin, perte d’un proche, qui ébranlaient l’âme et rompaient l’équilibre intérieur. Lorsque de tels troubles, qu’ils fussent ordinaires ou plus mystérieux, s’abattaient sur quelqu’un, il existait un moyen direct d’agir: écrire une lettre aux morts.
Histoire et Finalité
Les lettres aux morts remontent de l’Ancien Empire (c. 2613–2181 av. J.-C.) jusqu’à la Basse Époque (525–332 av. J.-C.), couvrant ainsi presque toute l’histoire de l’Égypte pharaonique. Lorsqu’un tombeau était construit, la richesse et le statut du défunt déterminaient souvent l’édification d’une chapelle d’offrandes destinée à permettre à son âme de recevoir chaque jour nourriture et boisson. Les lettres aux morts, fréquemment rédigées sur des bols à offrandes, y étaient déposées avec les provisions pour être lues par l’esprit du disparu. L’égyptologue David P. Silverman note: "Dans la plupart des cas, toutefois, l’interaction entre les vivants et les morts devait être plus informelle, faite de prières prononcées à haute voix qui n’ont laissé aucune trace" (142). C’est cette informalité qui explique que si peu de lettres aux morts soient parvenues jusqu’à nous. Néanmoins, celles conservées suffisent à comprendre leur portée et leur importance.
On rédigeait ces lettres comme on l’aurait fait pour un correspondant vivant. David P. Silverman explique:
Qu’elles soient inscrites sur des bols de poterie, du lin ou du papyrus, ces lettres adoptent la forme d’une correspondance classique, comportant l’indication du destinataire et de l’expéditeur et, selon le ton du message, une salutation: “Un certain Mérirtyfy s’adresse à la défunte nommée Nébétit: comment vas-tu? Est-ce bien [conformément] à ton désir que l’Occident se préoccupe de ta condition?” (142)
L’"Occident" désignait le royaume des morts, censé se trouver dans cette direction. Osiris était d’ailleurs appelé le "Premier des Occidentaux" en sa qualité de Seigneur des Morts. Comme le rappellent David P. Silverman et d’autres égyptologues, une réponse était attendue, car les formules 148 et 190 du Livre des morts des Anciens Égyptiens permettaient à un esprit de communiquer avec les vivants pour leur faire part de leur vie dans l’au-delà.
Après les salutations et les formules de courtoisie, l’auteur en venait au cœur de son message, toujours une requête d’intercession. Souvent, il rappelait au défunt une bonté qu’il lui avait accordée ou les moments heureux qu’ils avaient partagés de son vivant. L’égyptologue Gay Robins rapporte notamment:
Un homme rappelle à sa femme défunte qu’il l’avait épousée “quand j’étais jeune. J’étais avec toi quand j’exerçais toutes sortes de fonctions. J’étais avec toi, et je ne t’ai pas répudiée. Je n’ai pas attristé ton cœur. Je l’ai fait quand j’étais jeune et que je remplissais diverses charges importantes pour le pharaon, vie, prospérité, santé, sans te répudier, disant: ‘Elle a toujours été à mes côtés, c’est ce que j’ai dit !’” (63–64)
Cet époux rappelle donc à sa femme la fidélité dont il fit preuve avant de solliciter son aide pour résoudre un problème. L’égyptologue Rosalie David précise: "Les requêtes formulées dans ces lettres sont variées: certaines cherchent de l’aide contre des ennemis morts ou vivants, notamment dans des querelles familiales; d’autres demandent un soutien juridique en vue d’une comparution devant le tribunal divin du Jour du Jugement; d’autres encore implorent des bénédictions ou des faveurs particulières" (282). Les demandes les plus courantes concernaient toutefois la fécondité et la naissance, prières pour une grossesse heureuse ou l’arrivée d’un enfant en bonne santé, le plus souvent un fils.
Lettres et réponses des morts
Celui qui écrivait recevait la réponse du défunt de diverses manières. Il pouvait entendre la voix du disparu en rêve,recevoir un message ou un "signe" au cours de la journée, consulter un devin ou encore voir son problème se résoudre soudainement. Les morts vivaient en compagnie des dieux, et ceux-ci, dont l’existence ne faisait aucun doute, ne voulaient que le bien des humains. Il n’y avait donc aucune raison de douter que la requête avait été entendue et qu’une réponse finirait par arriver.
Osiris, Seigneur de la Justice, conférait une autorité particulière aux âmes placées en sa présence, leur donnant plus d’influence que les vivants sur terre. Si cette croyance peut sembler étrange ou "archaïque" à un lecteur moderne, il faut rappeler qu’elle perdure encore aujourd’hui: dans de nombreuses traditions, on pense que les âmes des défunts, en particulier celles considérées comme saintes, dispose d’un accès privilégié au divin. David P. Silverman écrit:
Dans tous les cas, le défunt est pressé d’agir au nom de l’auteur, souvent contre des esprits malveillants qui ont affligé l’auteur ou sa famille. Ces requêtes se réfèrent fréquemment au tribunal de l’au-delà et au rôle du défunt en son sein: “Tu dois intenter un procès contre lui, puisque tu as des témoins à ta disposition dans cette même cité des morts.” Le principe est énoncé de façon concise sur un bol conservé au Louvre à Paris: “De même que tu étais quelqu’un d’excellent sur terre, tu es maintenant quelqu’un de respecté dans la nécropole.” Malgré cet aspect juridique, les lettres ne sont jamais protocolaires, mais varient en contenu et en longueur. (142)
Écrire à quelqu’un dans l’au-delà revenait donc à écrire à une personne demeurant dans une autre ville terrestre: il n’existait presque aucune différence entre les deux formes de correspondance. Ainsi, une lettre du IIᵉ siècle ap. J.-C. envoyée par une jeune femme nommée Sérapis à son père, suit le même modèle:
Sérapis à Ammonios, son père et seigneur, nombreuses salutations. Je prie constamment pour ton bien-être et je me prosterne en ton nom devant Philoteris. J’ai quitté Myos Hormos précipitamment après avoir accouché. Je n’ai rien emporté de Myos Hormos… Envoie-moi une petite coupe à boire et un petit oreiller pour ta fille. (Bagnall & Cribiore, 166)
La seule différence entre cette lettre et celle d’un fils adressée à sa mère défunte (Première Période intermédiaire, 2181–2040 av. J.-C.) tient au contenu: Sérapis demande des objets matériels, tandis que le fils sollicite une intervention spirituelle. Il commence sa lettre de la même façon puis, au lieu d’énumérer des besoins matériels, formule sa requête d’aide. Il rappelle également à sa mère la piété filiale dont il avait fait preuve: "Tu disais à ton fils: “Apporte-moi des cailles pour que j’en mange”, et ton fils t’en apporta sept, et tu les mangeas" (Robins, 107). De telles lettres précisaient aussi que l’auteur n’avait pas "déformé les paroles d’une formule" au cours des rituels, élément essentiel pour que l’âme du défunt puisse continuer d’être honorée et à vivre paisiblement dans l’au-delà.
Une fois la lettre offerte, l’auteur n’avait plus qu’à attendre patiemment la réponse. S’il n’avait commis aucun péché et avait accompli les rituels comme il se devait, il pouvait s’attendre à une réponse favorable. Après avoir formulé leur requête, les auteurs promettaient souvent des offrandes en retour ou une conduite exemplaire. Gay Robins rapporte:
Dans une lettre adressée à une défunte datant de la Première Période Intermédiaire, un mari dit à sa femme: "Je n'ai jamais bafouillé un seul sort devant toi alors que je faisais en sorte que ton nom vive sur terre", et il promet de faire plus pour elle si elle le guérit de sa maladie: "J’offrirai pour toi des présents dès que la lumière du soleil se lèvera, et j’érigerai pour toi un autel." Le frère de la femme sollicite lui aussi son aide et déclare: "Je n’ai pas bafouillé un seul sort devant toi; je n’ai retiré aucune offrande qui t’était destinée. (173)
Comme les morts conservaient leur personnalité dans l’autre monde, on leur écrivait en employant les mêmes formules qui avaient déjà fonctionné de leur vivant. Si l’on obtenait ce que l’on désirait par la menace, on y recourait de nouveau. Cependant, cela demeurait risqué, car cesser d’apporter des offrandes pouvait attirer la colère d’un esprit offensé. Des offrandes étaient régulièrement présentées aux dieux dans leurs sanctuaires et leurs temples, et l’on savait que les dieux les entendaient et y répondaient. On pensait donc que les morts faisaient de même. Mais le danger de telles menaces était clair: cesser d’apporter des offrandes exposait davantage à la colère d’un esprit offensé qu’à la faveur de voir sa requête exaucée. De même que les dieux réprouvaient l’impiété capricieuse de ceux qui retenaient leurs offrandes, les morts la condamnaient tout autant.
Conclusion
Toutes les civilisations anciennes élaborèrent leur propre conception de l’au-delà, mais celle de l’Égypte fut la plus achevée, et sans doute la plus idéale. L’égyptologue Jan Assmann souligne:
Le préjugé selon lequel la théologie serait une création exclusive des religions bibliques, voire chrétiennes, est sans fondement en ce qui concerne l’Égypte ancienne. Bien au contraire, la théologie égyptienne est bien plus élaborée que tout ce que l’on trouve dans la Bible. (2)
Les Égyptiens ne laissaient rien au hasard, comme en témoignent les prouesses techniques de leurs monuments et de leurs temples, toujours debout aujourd’hui, et cette rigueur s’appliquait autant à leur vision de l’éternité qu’à toute autre chose. Chaque acte de l’existence entraînait des conséquences, non seulement dans le présent, mais pour l’éternité. La vie terrestre n’était qu’une étape d’un voyage sans fin, et la conduite de chacun déterminait son avenir, à court comme à long terme. En mesurant ses actions à l’aune de l’harmonie universelle, de l’exemple des dieux et de l’ordre naturel, chacun pouvait entrevoir son destin dans l’au-delà.
La version égyptienne du récit conservée dans Setné II, quoique similaire, diffère profondément de l’Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc. Dans Setné II, l’homme riche savait qu’il subirait un châtiment dans l’au-delà pour avoir manqué au principe de la maât. Le pauvre, quant à lui, ne s’attendait nullement à une récompense, ni a y avoir droit, simplement parce qu’il avait souffert: tous connaissaient la souffrance, et les dieux ne devaient rien à personne pour cela.
Dans le récit égyptien, l‘homme riche et le pauvre sont punis ou récompensés selon que leurs actes terrestres ont trahi ou honoré la maât. Les vivants pouvaient les envier ou les plaindre, mais chacun savait ce qui l’attendait après la mort. Dans la version christianisée du récit, ni l’homme riche ni Lazare n’ont conscience de leur sort à venir. Cette histoire aurait sans doute déconcerté un ancien Égyptien qui, s’il s’était posé la moindre question sur l’au-delà et sur ce qui l’y attendait, aurait tout simplement pris un calame pour écrire une lettre… et demander.
