L'élection de 1860 constitua l'un des moments les plus décisifs de l'histoire politique des États-Unis et fut l'une des causes directes de la guerre de Sécession. Elle s'est déroulée dans un contexte de crise, alors que la question de l'esclavage avait atteint son paroxysme: la nation étant profondément divisée entre les "États libres" du Nord et les États esclavagistes du Sud, cette élection s'est essentiellement transformée en référendum sur les questions étroitement liées de l'esclavage et de la souveraineté des États.
Il s'agissait de la deuxième élection nationale à laquelle participait le nouveau Parti républicain, fondé en 1854 sur des principes antiesclavagistes et pro-Union. Le Parti démocrate rival, représentant globalement les principes des "droits des États", se trouvait fracturé, divisé sur la meilleure façon d'aborder l'institution de l'esclavage. Les démocrates du Nord se montraient moins rigides dans leur défense de cette "institution particulière" et défendaient l'idée de la "souveraineté populaire", ce qui signifiait que chaque nouvel État pourrait choisir librement s'il souhaitait ou non pratiquer l'esclavage. Les démocrates du Sud, en revanche, voulaient un programme plus résolument pro-esclavagiste et étaient prêts à aller jusqu'à la sécession s'ils n'obtenaient pas ce qu'ils voulaient. Un quatrième parti politique, le Parti de l'Union constitutionnelle, menait sa campagne en prônant de renvoyer la question de l'esclavage à la Constitution et de maintenir le statu quo.
Dans cette course à quatre, les listes des différents partis se présentaient comme suit:
Parti républicain
- Candidat: Abraham Lincoln
- Colistier: Hannibal Hamlin
- Programme: anti-esclavagiste, pro-Union
Démocrates du Nord
- Candidat: Stephen A. Douglas
- Colistier: Herschel V. Johnson
- Programme: souveraineté populaire
Démocrates du Sud
- Candidat: John C. Breckinridge
- Colistier: Joseph Lane
- Programme: Farouchement en faveur de l'esclavage
Union constitutionnelle
- Candidat: John Bell
- Colistier: Edward Everett
- Programme: Préserver le statu quo
Abraham Lincoln, le candidat républicain, remporta l'élection avec 40 % des suffrages populaires et 180 grands électeurs. Son élection déclencha directement la crise de la sécession qui conduisit à la formation des États confédérés et, finalement, à la guerre de Sécession.
Contexte
En janvier 1860, alors que les États-Unis se préparaient à une nouvelle année électorale, un sentiment de malaise planait sur les villes et les fermes de la campagne, et imprégnait les couloirs du Congrès. C'était le sentiment qu'une crise se profilait, un point de non-retour. C'était le sentiment que, comme l'avait récemment formulé un avocat de l'Illinois, "une maison divisée contre elle-même ne peut subsister", qu'une nation ne pouvait survivre en étant à la fois une chose et son contraire. C'était le sentiment que cette élection à venir déclencherait la crise qui se profilait, une apocalypse qui plongerait la nation dans le chaos et la ferait souffrir pendant des années de guerre, de pestilence et de mort. Cette crise, bien sûr, concernait l'avenir de l'esclavage.
En effet, bien avant l'époque des Pères fondateurs, l'esclavage constituait déjà une tache sombre et ignoble sur une nation qui, par ailleurs, se targuait d'être un phare de liberté. Or, cette tache menaçait désormais de s'étendre à l'ensemble du territoire, plongeant tout l'Ouest dans ses ténèbres d'encre. En 1860, près de 4 millions de personnes – soit 13 % de la population totale des États-Unis – étaient réduites en esclavage. Bien que l'esclavage eût déjà pris fin dans une grande partie du Nord, qui s'appuyait sur une main-d'œuvre "libre" et salariée pour stimuler son économie en pleine industrialisation, les "esclavocrates" du Sud luttaient désespérément pour maintenir cette institution à flot. La société agraire des États du Sud s'était enracinée dans le sol arrosé de sang du travail des esclaves, et de nombreux Sudistes pensaient que leur "mode de vie" se fanerait et disparaîtrait sans les esclaves. De plus, l'aristocratie esclavagiste tirait profit d'une hiérarchie sociale qui reposait sur la présence des esclaves au bas de l'échelle; perdre l'esclavage reviendrait à perdre leur pouvoir.
Ainsi, lorsque les États-Unis acquirent 525 000 miles carrés de nouveaux territoires à l'issue de la guerre américano-mexicaine, les esclavagistes du Sud exigèrent que leur "institution particulière" soit autorisée à s'étendre sur ces terres nouvellement conquises. Ils craignaient que l'esclavage ne soit en train de disparaître naturellement et que le Nord, "terre libre", n'utilise le pouvoir du gouvernement fédéral pour l'abolir une fois pour toutes; le seul moyen d'empêcher cela était de créer de nouveaux "États esclavagistes" dans l'Ouest, afin de maintenir un équilibre des pouvoirs au Congrès entre les factions "pro-esclavagistes" et "anti-esclavagistes". L'expansion de l'esclavage était combattue par les Nordistes et les membres du Parti whig, dont beaucoup détestaient l'esclavage non pas pour des raisons morales (bien que beaucoup considéraient effectivement l'esclavage comme une institution pernicieuse), mais parce qu'ils estimaient que les propriétaires d'esclaves du Sud étaient déjà trop puissants et ne souhaitaient pas les voir gagner encore en puissance. Les whigs et autres partisans du "Free soil" (État libre) estimaient également que l'esclavage était une institution archaïque qui faisait obstacle à l'industrialisation et au progrès, et que le travail salarié libre était bien plus pratique.
Ces visions opposées de l'avenir de l'Ouest débouchèrent rapidement sur un conflit. Les tensions furent brièvement apaisées par le compromis de 1850. Présenté par les sénateurs Henry Clay et Stephen A. Douglas, ce compromis admettait la Californie dans l'Union en tant qu'"État libre", mais renforçait les lois sur l'esclavage, telles que la loi sur les esclaves fugitifs de 1850. Ce compromis introduisait également la notion de "souveraineté populaire", selon laquelle les colons blancs de l'Ouest devaient pouvoir décider eux-mêmes s'ils voulaient ou non l'esclavage. L'idée de "souveraineté populaire" était défendue par le sénateur Douglas. Surnommé le "Petit Géant" en raison de sa petite taille mais de sa personnalité dynamique, Douglas espérait qu'en laissant le peuple décider du sort de l'esclavage, les tensions nationales autour de cette question s'éteindraient et l'Union serait sauvée.
Cette idée s'avéra cependant aussi utopique qu'un rêve. En 1854, alors que le territoire du Kansas s'apprêtait à décider s'il rejoindrait l'Union en tant qu'État libre ou esclavagiste, des centaines d'étrangers affluèrent dans le territoire pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Les années qui suivirent furent marquées par des fraudes électorales, des violences entre gangs et même des épisodes sporadiques de guérilla, tandis que les colons pro-esclavagistes et anti-esclavagistes se livraient une sorte de proto-guerre civile. Cette flambée de violence, connue dans l'histoire sous le nom de "Bleeding Kansas" (Kansas ensanglanté), fut suivie, en octobre 1859, par la prise de l'arsenal fédéral de Harpers Ferry, en Virginie, par un abolitionniste radical nommé John Brown. Bien qu'il ait finalement été capturé et pendu, le raid de John Brown sur Harpers Ferry semblait présager des vagues de violence encore plus graves à l'horizon. Tout cela pesait lourdement dans l'esprit des électeurs américains alors qu'ils envisageaient avec appréhension de se rendre aux urnes durant le froid automne de 1860.
La Convention républicaine et le "candidat du chemin de fer"
Le 16 mai 1860, la Convention nationale républicaine s'ouvrit à Chicago, dans l'Illinois. Bien que Chicago fût, à l'époque, une ville en pleine expansion – elle occupait la neuvième place parmi les plus grandes villes du pays –, elle en était encore à ses débuts et ne disposait pas encore d'un lieu de réunion suffisamment grand pour accueillir la convention. Pour remédier à ce problème, les autorités municipales firent ériger un bâtiment temporaire à ossature bois appelé "le Wigwam", suffisamment grand pour accueillir plus de 10 000 personnes. Le Parti républicain qui se réunissait dans le Wigwam en cette chaude journée de mai était un nouveau parti politique, né six ans plus tôt à peine des cendres de l'ancien Parti whig. Il avait été fondé sur des principes antiesclavagistes et pro-unionistes et tirait une grande partie de son soutien du Nord uù l'esclavage était interdit. En effet, lorsque les républicains adoptèrent leur programme électoral pour la campagne à venir, 10 des 17 points portaient sur des mesures antiesclavagistes ou pro-unionistes.
Il était donc logique que le favori pour l'investiture présidentielle du parti soit un homme qui s'était ouvertement opposé à l'esclavage tout au long de sa carrière. William H. Seward était un ancien sénateur et gouverneur de l'État de New York, et avait été l'un des dirigeants du Parti républicain pratiquement depuis sa création. En tant que gouverneur, il avait mis en œuvre des politiques protégeant les Noirs libres et les esclaves fugitifs, et s'était systématiquement rangé du côté des abolitionnistes. Il avait également dénoncé le Sud pour sa défense de l'esclavage, qu'il condamnait comme une institution immorale et dépassée, "incompatible avec tous […] les éléments de sécurité, de bien-être et de grandeur des nations" (cité dans McPherson, 39). Pour bon nombre des abolitionnistes les plus fervents du parti, Seward semblait être le choix évident pour l'investiture.
Le franc-parler de Seward, bien qu'il fût son atout le plus évident, constituait également une faiblesse. Si les républicains espéraient remporter la présidence, ils devaient s'imposer dans tous les États où l'esclavage était interdit et, idéalement, dans certains États esclavagistes frontaliers; pour y parvenir, ils avaient besoin d'une personnalité moins fougueuse, plus acceptable aux yeux des modérés. Alors que les délégués commençaient à explorer d'autres options, un nom revenait sans cesse, un nom qui était resté relativement méconnu avant la convention. À l'époque, Abraham Lincoln était un avocat d'une petite ville des prairies, absent de la scène politique nationale depuis qu'il avait quitté la Chambre des représentants des États-Unis en 1849. Pourtant, sa carrière était incontestablement en plein essor. Moins de deux ans auparavant, il avait croisé le fer avec Stephen A. Douglas – le candidat démocrate probable – lors d'une série de débats largement médiatisés. Il avait également prononcé un discours à la Cooper Union de New York en février de l'année précédente, dans lequel il avait défendu le Parti républicain contre les accusations de "fanatisme" et soutenu que les Pères fondateurs avaient toujours eu l'intention de restreindre l'esclavage.
Homme plein de charme et d'éloquence, Lincoln semblait être un bon choix pour les délégués qui s'opposaient à l'esclavage mais ne voulaient pas s'aliéner les modérés. Bien que Lincoln lui-même ne fût pas présent à la convention – il était encore considéré comme inconvenant pour les candidats potentiels de faire campagne pour eux-mêmes –, il avait envoyé certains de ses amis pour rallier les délégués en son nom. Dans la nuit du 17 au 18 mai, les alliés de Lincoln travaillèrent d'arrache-pied pour rallier à leur cause le plus grand nombre possible de délégués opposés à Seward. En exhibant une traverse de chemin de fer que Lincoln aurait fendue dans sa jeunesse, ils le présentèrent comme le "candidat de la traverse", un homme du peuple. Malgré les ordres de Lincoln de ne conclure aucun accord – «ne concluez aucun contrat qui m'engage » –, ses amis semblent avoir proposé au délégué Simon Cameron un poste au sein du gouvernement en échange du soutien de la délégation de Pennsylvanie (cité dans Meacham, 185).
Le 18 mai, le scrutin débuta. Seward remporta le premier tour de scrutin mais ne disposait pas d'un soutien suffisant pour décrocher l'investiture; Lincoln le suivait de près, en deuxième position. Le deuxième tour se solda par une égalité entre les deux candidats, mais, au troisième tour, Lincoln l'emporta haut la main. Le sénateur Hannibal Hamlin, du Maine, fut choisi comme colistier. Ce n'est qu'à midi que Lincoln, qui attendait avec impatience dans sa ville natale de Springfield, dans l'Illinois, apprit par télégraphe qu'il avait été désigné candidat. Sa première pensée fut d'en informer son épouse. "Il y a une petite femme chez nous [qui] aimerait apprendre la nouvelle", dit Lincoln au télégraphiste. "Je vais descendre la lui annoncer" (ibid.).
Scission au sein du Parti démocrate
Le 23 avril 1860, quelques semaines seulement avant que les républicains ne choisissent à Chicago leur candidat issu du milieu des bûcherons, le Parti démocrate se réunissait à Charleston, en Caroline du Sud. Avant même que les délégués ne se soient rassemblés, une tension palpable régnait dans l'air. Étant donné que le président démocrate sortant, James Buchanan, avait refusé de se présenter pour un second mandat, il était probable que Douglas – ce sénateur de l'Illinois qui avait défendu la souveraineté populaire – soit choisi comme candidat du parti. Bien que Douglas ait bénéficié d'un large soutien de la part de l'aile nordiste du parti, les démocrates du Sud, qui estimaient que le "Petit Géant" était trop indulgent envers l'esclavage, étaient déterminés à bloquer sa nomination, à tout prix. "Ce démagogue de l'Illinois", écrivait un journal de l'Alabama dans les jours précédant la convention, "mérite de périr sur la potence de la condamnation démocrate, et que sa carcasse répugnante soit jetée aux portes de la ville fédérale" (cité dans McPherson, 213).
En effet, avant la convention démocrate officielle, de nombreux délégués des États du Sud profond avaient tenu leur propre réunion, convenant de faire pression en faveur d'un programme intransigeant et pro-esclavagiste afin d'empêcher Douglas d'obtenir l'investiture. L'historien James M. McPherson décrit l'atmosphère tendue qui régnait à l'ouverture de la convention:
Dans l'atmosphère surchauffée de 1860, Charleston était le pire endroit possible pour accueillir la convention. Les délégués de Douglas se sentaient comme des étrangers en terre hostile. Chaque soir, des orateurs enflammés tenaient des discours en plein air. À l'intérieur de la salle de la convention, les Nordistes disposaient d'une majorité des trois cinquièmes, car les délégués étaient répartis selon le même principe que les grands électeurs, et non en fonction de la force des partis. Les partisans de Douglas étaient tout aussi déterminés à bloquer l'adoption d'un volet du programme en faveur de l'esclavage que les Sudistes l'étaient à l'adopter.
(214)
Dès l'ouverture de la convention, la faction radicale pro-esclavagiste – connue sous le nom de "Fire Eaters" (mangeurs de feu) – proposa un programme politique qui entérinerait la récente décision de la Cour suprême dans l'affaire Dred Scott, laquelle consacrait le statut des personnes asservies en tant que biens, et soutiendrait l'expansion générale de l'esclavage. Les démocrates du Nord s'opposèrent à cette idée: la décision Dred Scott , profondément impopulaire dans le Nord, risquait fort de leur faire perdre l'élection. Les Nordistes optèrent plutôt pour un programme de compromis, défendant la "souveraineté populaire" et le droit du peuple à décider lui-même du sort de l'esclavage. Mis en minorité, les "Fire Eaters" campèrent sur leurs positions: 50 délégués, représentant pour la plupart le Sud profond, quittèrent la convention. William L. Yancey, l'un des principaux "Fire Eaters", quitta la convention en prononçant ces mots d'adieu: "C'est notre propriété qui est envahie; ce sont nos institutions qui sont en jeu; c'est notre paix qui va être détruite… peut-être même qu'en cet instant même, la plume de l'historien est déjà trempée pour écrire l'histoire d'une nouvelle révolution" (cité dans Meacham, 189).
Le départ précipité de Yancey et des autres "Fire Eaters" obligea la convention démocrate à ajourner ses travaux. Elle se réunit à nouveau à Baltimore, dans le Maryland, le 18 juin; cette fois-ci, 110 délégués sudistes boycottèrent la réunion et refusèrent d'y assister. Sans l'ingérence des sudistes farouchement pro-esclavagistes, la convention désigna Stephen A. Douglas comme candidat, le présentant sur la base de son programme de compromis en faveur de la souveraineté populaire. Dans le même temps, les démocrates sudistes tinsent leur propre convention le 11 juin et désignèrent John C. Breckinridge, le vice-président en exercice, sur la base du programme en faveur de l'esclavage qu'ils avaient défini à Charleston. À l'image du pays, le Parti démocrate était divisé entre le Nord et le Sud sur la question de l'esclavage. C'était un sinistre présage de ce qui allait suivre.
Résultats
Alors que l'été laissait place à l'automne, les électeurs américains se préparaient à voter. Dans la plupart des États, quatre partis s'affrontaient: un quatrième parti, le Parti de l'Union constitutionnelle, présentait John Bell, du Tennessee, sur un programme visant à préserver le statu quo et à renvoyer la question de l'esclavage à la Constitution; son slogan était "L'Union telle qu'elle est, la Constitution telle qu'elle est". Parmi les autres candidats majeurs, ni Lincoln ni Breckinridge ne firent campagne en personne, suivant la vieille tradition politique consistant à rester en retrait et à laisser d'autres hommes s'exprimer en leur nom. Mais le silence de Lincoln ne reflétait en rien le manque d'énergie du Parti républicain; les dirigeants républicains prononcèrent environ 50 000 discours de campagne à travers le pays, courtisant les électeurs germano-américains et ceux du Nord. Douglas, quant à lui, rompit avec la tradition et fit campagne lui-même, voyageant d'État en État pour promouvoir la "souveraineté populaire" comme seul moyen de sauver l'Union. Déjà malade, cet effort intense contribua probablement à sa mort prématurée l'année suivante.
Au fil du temps, la campagne électorale se centra de plus en plus sur l'esclavage. Charles Sumner, éminent sénateur républicain, avait dénoncé l'esclavage comme étant "barbare dans son origine; barbare dans sa loi; barbare dans toutes ses prétentions… barbare partout où il se manifeste" (cité dans Meacham, 190). Une rhétorique de ce genre convainquit de nombreux électeurs pro-esclavagistes que le Parti républicain abolirait l'esclavage s'il remportait la victoire; dix États du Sud réagirent en retirant purement et simplement le nom de Lincoln des bulletins de vote. En effet, comme le note McPherson, l'élection de 1860 reflétait les clivages régionaux de l'époque, puisqu'elle "se résolut en deux luttes distinctes: Lincoln contre Douglas dans le Nord; Breckinridge contre Bell dans le Sud2 (McPherson, 223). Les enjeux étaient considérables; bien que Breckinridge lui-même ne fût pas favorable à la sécession, nombre de ses partisans estimaient que, s'il perdait, leur seul recours serait de quitter l'Union.
Le mardi 6 novembre 1860, le jour du scrutin s'annonçait "frais… clair et… beau" (cité dans Meacham, 195). Lincoln passa la journée dans ses bureaux à Springfield, dans l'Illinois, puis, vers 15 h 30, il sortit pour voter. Tout au long de la nuit, les résultats affluèrent par télégraphe jusqu'à ce qu'il apparaisse clairement qu'il avait remporté la victoire. Sur l'ensemble des électeurs inscrits du pays, 81,2 % avaient voté – le taux de participation le plus élevé de l'histoire des États-Unis jusqu'alors. 40 % avaient voté pour Lincoln; le candidat républicain avait également remporté 180 grands électeurs et s'était imposé dans 18 États, tous situés dans le Nord. Breckinridge arriva en deuxième position avec 72 voix électorales, mais ne recueillit que 14,4 % des suffrages populaires – il remporta tous les États du Sud profond. Bell suivit avec 39 voix électorales, remportant les États de Virginie, du Kentucky et du Tennessee. Quant à Douglas, il arriva dernier avec seulement 12 voix électorales, ne remportant que le seul État du Missouri.
Lorsque Lincoln apprit sa victoire, ses pensées se tournèrent une fois de plus vers son épouse, Mary Todd Lincoln, qui dormait encore. Il se précipita à son chevet et la réveilla avec ces mots pleins d'enthousiasme: "Mary, Mary! Nous avons été élus!" (cité dans Meacham, 195). En effet, cette élection allait ébranler les États-Unis jusqu'au plus profond de leur être. Bien que Lincoln fût pratiquement un inconnu sur la scène politique quelques mois auparavant, sa victoire annonçait un changement et revêtait des significations très différentes selon les personnes. L'abolitionniste Frederick Douglass écrivit que la victoire de Lincoln "devait et allait être saluée comme un triomphe antiesclavagiste", tandis que les Sudistes dénonçaient le nouveau président élu comme "un voyou des régions frontalières des États libres, implacable et tenace… un vulgaire démagogue et un ennemi du Sud" (cité dans McPherson, 228).
Pour de nombreux Sudistes, l'élection de Lincoln fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase, la preuve qu'ils perdaient leur pouvoir et leur influence au sein du gouvernement fédéral – s'ils n'agissaient pas rapidement, ils perdraient à jamais l'institution de l'esclavage. C'est ainsi qu'un peu plus d'un mois après l'élection, le 20 décembre 1860, la Caroline du Sud fit sécession de l'Union. Six autres États lui emboîtèrent le pas au cours de cet hiver, puis quatre autres au printemps suivant. Après des années de conflits acharnés, l'Union avait finalement été dissoute. La crise, l'apocalypse que beaucoup redoutaient depuis longtemps, était là. La guerre de Sécession était sur le point de commencer.
