La magie était omniprésente dans le monde gréco-romain. Sortilèges et herbes, esprits et dieux, malédictions et bénédictions, prophéties et oracles, tout cela relevait du domaine de la magie et des arts du magicien pour les peuples qui vivaient dans la Méditerranée antique et tardive (Ier-VIIe siècles de notre ère). Les personnes qui pratiquaient la magie faisaient partie des communautés les plus persécutées de l'Empire romain et ont souvent été présentées comme vivant en marge et dans le secret, méprisées par les élites culturelles et les politiciens de l'Empire romain.
Pourtant, malgré toutes les calomnies, les soupçons et les persécutions, les magiciens étaient profondément impliqués dans la vie personnelle des populations locales et jouissaient d'une renommée et d'une popularité auprès des laïcs, qui leur rapportaient de l'argent. En se présentant en tant que médiateurs entre le peuple et les dieux, ils sont devenus des figures crédibles et fiables dans leurs communautés, car la magie qu'ils pratiquaient était efficace, tant sur le plan psychologique que dans la vie réelle. Les magiciens écoutaient les gens et jouissaient d'une grande autorité auprès de ceux qui venaient leur demander de l'aide.
De plus, dans le contexte gréco-romain, la magie désignait également un système de valeurs auquel adhéraient les magiciens et leurs fidèles, en prétendant avoir accès à un autre monde. Être un magicien brillant signifiait exploiter avec perspicacité les sentiments psychologiques des gens et offrir la magie comme un refuge spirituel à ceux qui recherchaient l'amour et la haine, qui désiraient et souhaitaient plus que ce qu'ils possédaient déjà, et c'était quelque chose dans lequel Alexandre d'Abonotique (105-170) excellait.
Alexandre d'Abonotique
Alexandre d'Abonotique était peut-être l'un des magiciens les plus célèbres de l'Empire romain. Il était l'apprenti d'un certain médecin égyptien, ce qui renforçait sa crédibilité en tant que magicien, car l'Égypte était le pays de la magie dans l'imaginaire populaire du peuple romain. Il s'agissait peut-être d'un stéréotype typique, mais cela a également établi ses références dans le domaine. La "sagesse étrangère" n'était pas accessible au grand public, et à ce titre, elle signifiait qu'il était un magicien érudit et crédible. Les topos égyptiens étaient certainement courants; Thessalos de Tralles (De virtutibus herbarum 12-28) mentionne une étrange rencontre avec "des grands prêtres érudits et âgés, experts dans de nombreux domaines de connaissance", et Lucien écrit avoir rencontré quelqu'un dont "la sagesse était merveilleuse et qui avait reçu une formation égyptienne complète" (Philopseudès 34).
Après ses études, Alexandre cofonda un oracle avec une autre personne, et ensemble, non seulement ils firent fortune, mais ils jouissaient également d'un grand prestige. Lui et son oracle étaient si célèbres que même l'empereur romain Marc Aurèle (r. de 161 à 180 de notre ère) l'employa pour prédire le cours de la guerre. Sa prophétie échoua, mais il fut assez habile pour offrir à l'empereur une réponse satisfaisante, car il "eut l'humilité de citer la défense de Delphes dans l'affaire de l'oracle donné à Crésus, selon laquelle le dieu avait bien prédit la victoire, mais n'avait pas indiqué si elle reviendrait aux Romains ou à l'ennemi" (Lucien, Vie d'Alexandre, 48).
Avant cela, alors que la peste antonine ravageait l'empire entre 165 et 180, il envoya des oracles et des vers protecteurs à de nombreuses villes, promettant qu'il leur apporterait lui-même une aide infaillible afin qu'aucune de ces calamités ne s'abatte sur elles. Il sembla également échouer dans cette entreprise, car le vers "était visible partout, écrit au-dessus des portes comme un talisman contre la peste, mais dans la plupart des cas, il eut l'effet contraire. Par le plus grand des hasards, ce sont précisément les maisons sur lesquelles le verset était inscrit qui furent dépeuplées" (Lucien, Vie d'Alexandre, 36).
Néanmoins, le charisme et les paroles vagues d'Alexandre lui valurent quelques partisans dans la haute société romaine, suffisamment pour maintenir son autorité parmi ses fidèles. Il mourut à l'âge respectable de 70 ans, bien qu'il ait lui-même prédit qu'il vivrait jusqu'à 150 ans.
Une grande partie de ce que nous savons d'Alexandre provient de la biographie écrite par Lucien de Samosate (125-180 de notre ère), qui était un satiriste et un rhéteur, mais ouvertement hostile à la religion et aux superstitions telles que la magie. Lucien se moquait des tours qu'Alexandre jouait aux autres et déplorait ceux qui se laissaient prendre. Il souhaitait présenter un personnage qui avait trompé le monde, un menteur célèbre qu'il allait démasquer. Ce faisant, il témoigna également de la popularité dont Alexandre avait joui à son époque.
Les paroles sévères de Lucien ont certes révélé la vie trompeuse d'Alexandre, mais comme le dit le vieil adage, Mundus vult decipi, ergo decipiatur ("Le monde veut être trompé, alors qu'il soit trompé"). L'illusion et l'aspect très illusoire de la vie sont exactement ce que les magiciens cherchaient à exploiter. Il ne faut pas s'étonner que beaucoup de ceux qui ont enduré des souffrances et des épreuves sans fin aient choisi de les croire. À travers l'Empire romain, de nombreux autres magiciens pratiquaient leur art au niveau local: nous ne connaissons ni leurs noms, ni les personnes qui sollicitaient leur aide. Ce que nous savons, cependant, c'est comment ils pratiquaient la magie grâce aux papyrus magiques grecs excavés dans le désert égyptien.
Les papyrus magiques grecs
Les papyrus magiques grecs (Papyri Graecae Magicae ou PGM) est le nom conventionnel donné à une collection de textes magiques, dont certaines parties furent vendues à Jean-François Mimaut, consul français en Égypte, dans les années 1820, qui les déposa à la Bibliothèque nationale de France, tandis que d'autres parties furent vendues à Giovanni Anastasi, dont les collections ont été acquises par de grands musées européens tels que le Louvre et le British Museum. La traduction du texte complet commença dès l'arrivée des papyrus dans les musées; la traduction anglaise la plus complète à ce jour est celle de Hans Dieter Betz et date des années 1980.
Les PGM offrent un aperçu rare du monde spirituel et religieux de l'Égypte romaine à la fin de l'Antiquité. Dans ces textes, les divinités de l'ancienne religion égyptienne, les dieux païens gréco-romains et le Dieu chrétien ne font pas toujours l'objet d'une vénération, mais sont plutôt considérés comme les exauceurs des souhaits quotidiens, des désirs érotiques et des malédictions maléfiques. Les dieux et les esprits, lorsqu'ils sont invoqués correctement, peuvent apporter à la fois fortune et malheur aux mortels et à leur monde. En tant que manuel pratique, l'approche de la magie des PGM aborde les problèmes de ses utilisateurs et fournit des conseils aux magiciens afin qu'ils puissent se présenter comme des guérisseurs, des méditants et des intercesseurs, entre autres rôles, et promouvoir leur autorité de manière monopolistique grâce à un processus qui implique à la fois le magicien et les êtres puissants qu'il invoque.
Les PGM sont essentiellement un recueil de sorts qui offre également des instructions sur la manière de les lancer: quels matériaux il faut préparer, quel charme utiliser et quel effet potentiel il produira. Pour réussir un rituel magique, il est essentiel de connaître le bon moment, le bon endroit, les bons supports et les bonnes choses à faire, mais la formulation flexible des textes invite également à une interprétation ouverte et s'adapte à diverses pratiques, offrant aux magiciens plusieurs options parmi lesquelles choisir. Cela laisse également une marge pour les échecs compréhensibles, ce qui est bien pratique.
Cela explique également les instructions contradictoires: si un rituel à la pleine lune n'a pas abouti au résultat souhaité, il faut réessayer lorsque la lune n'est pas pleine: "Faites cela lorsque la lune est dans un signe stable... pas lorsqu'elle est pleine...", alors que dans une autre copie, on peut lire "lorsqu'elle est pleine" (PGM V. 45-52). De même, lorsque l'on ne trouve pas les bons ingrédients, il est également acceptable de trouver une alternative ou d'utiliser une méthode différente: "Mais si vous ne pouvez pas vous procurer de chouette, utilisez un œuf d'ibis et des plumes de faucon" (PGM IV. 45-51).
De plus, la poésie, les mots dénués de sens et les lettres puissantes contribuent également à une cérémonie magique. Il est assez courant d'invoquer Homère, par exemple. Pour se faire un ami, on pouvait utiliser: "Que... agisse, pour ne pas devenir une joie pour nos ennemis" (PGM IV. 469-479). Ou pour contenir la colère: "Oserez-vous lever votre puissante lance contre Zeus?" (PGM IV.467-468).
Outre Homère, la répétition de voyelles (PGM I.15-20), les palindromes (PGM IV.180-4) et les lettres grecques sont également utilisés pour créer un univers inconnu. D'autres langues étaient parfois utilisées, mais la traduction était inutile, car elle aurait privé les mots originaux de leur pouvoir, comme expliqué ici:
Car les termes, lorsqu'ils sont traduits, ne conservent pas toujours le même sens qu'auparavant; et d'ailleurs, il existe dans chaque nation certaines expressions idiomatiques qu'il est impossible d'exprimer à une autre nation dans un langage intelligible. Par conséquent, même s'il est possible de les traduire, elles ne conservent plus la même force.
(Jamblique, Les mystères d'Égypte, 7.5.)
L'effet sonore oral ainsi que l'effet visuel suggèrent une connaissance cachée dans l'invocation, et ces mots créent une distance au-delà de la vie quotidienne. L'une des choses que les mots et les sons étranges pouvaient accomplir était d'attirer l'attention des esprits: "Élevez vos amis, je vous en supplie, je vous implore. Ne me jetez pas à terre, ô seigneurs des dieux, ô accordez-moi le pouvoir, je vous en supplie, et donnez-le-moi" (PGM IV. 194-7). Lorsque les supplications ne suffisaient pas à invoquer les esprits, il fallait recourir à la magie coercitive: "Utilise ceci pour le sortilège de coercition... mais ne l'utilise pas fréquemment pour Séléné, à moins que la procédure que tu accomplis ne soit digne de son pouvoir" (PGM IV. 2569-2573).
Les PGM s'assuraient également que les magiciens connaissent le sort le plus efficace à utiliser, car ils comprennent des commentaires sur la qualité du charme, tels que "Il n'existe pas de procédure plus efficace que celle-ci" (PGM III. 439), ou "Je n'ai pas trouvé de sort plus puissant que celui-ci dans le monde" (PGM IV. 776-778), ou encore "J'ai utilisé ce sort à de nombreuses reprises et je m'en suis grandement émerveillé" (PGM IV. 790)
La magie n'était pas censée être partagée avec des étrangers et ne pouvait être transmise qu'aux apprentis ou aux descendants des magiciens. Dans les PGM, le secret était sans cesse souligné:
Comme je te l'ai fait jurer, mon enfant, dans le temple de Jérusalem, lorsque tu as été rempli de la sagesse divine, débarrasse-toi du livre afin qu'il ne soit pas trouvé.
(PGM XIII. 232-234).
En raison de la curiosité des masses, ils ont inscrit les noms des herbes et d'autres choses... afin qu'ils ne puissent pas pratiquer la magie... Mais nous avons rassemblé... à partir de nombreux exemplaires... tous les secrets.
(PGM XII. 403-408)
De cette manière, le secret, partie inconnue de la magie, a contribué à construire l'image d'un groupe de personnes capables de négocier avec les immortels au nom des mortels. Le monopole était nécessaire non seulement pour éviter la concurrence, mais aussi pour maintenir le caractère sacré de la magie, en interdisant aux autres de transgresser la frontière.
Fin de la magie dans le monde romain tardif
C'est l'exploration et l'exploitation de la psyché humaine au-delà des limites scientifiques et rationnelles qui ont défini les PGM, les autres pratiques magiques et les magiciens eux-mêmes.. Ils étaient à la fois une main secourable pour ceux qui se noyaient et un faux espoir, mais c'est cette dualité qui caractérisait les magiciens et leur conférait pouvoir et autorité. En prétendant avoir accès à quelque chose d'un autre-monde, les magiciens ont créé une classe sociale et se sont définis par leur connaissance de la magie et leur maîtrise des pratiques magiques.
Alors que la magie s'imposait comme une force faisant autorité dans les sociétés locales du début de l'empire, les successeurs d'Alexandre d'Abonotique détenaient toujours le pouvoir social à la fin de l'Antiquité. Cependant, les autorités laïques et religieuses adoptèrent une attitude hostile envers les utilisateurs de magie, et au lieu de s'attaquer à la magie nuisible, c'est la magie proprement-dite qui fut rejetée. Les ritualistes et les magiciens continuaient à jouer le rôle de mentors spirituels dans leurs petites communautés, mais ils ne jouissaient plus du succès économique. Même après la propagation du christianisme dans l'Empire romain, les pratiques magiques persistèrent. Les magiciens ont tout simplement changé la manière dont ils conduisaient les rituels, justifiaient leurs actions, voire ont christianisé leurs pratiques.
