Hymne à Ninkasi, Déesse de la Bière

Article

Joshua J. Mark
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 11 novembre 2022
Disponible dans ces autres langues: anglais, espagnol, suédois
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L'Hymne à Ninkasi est à la fois un chant de louange à Ninkasi, la déesse sumérienne de la bière, et une ancienne recette de brassage. Rédigé vers 1800 avant J.-C., l'hymne est sans doute beaucoup plus ancien, comme en témoignent les techniques qu'il décrit et qui, selon les chercheurs, étaient utilisées bien avant sa rédaction.

Le spécialiste Paul Kriwaczek affirme que l'hymne reflète "les techniques d'un millier d'années plus tôt" et note comment, au moment où l'œuvre a été écrite, il existait de nombreuses variétés de bière en Mésopotamie et de nouvelles méthodes de brassage (83).

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Il est fort probable que l'Hymne à Ninkasi ait été conservé sous forme orale parce qu'il était devenu une chanson populaire et qu'il a finalement été mis par écrit. Le ton léger des vers et l'éloge d'une boisson et d'une déesse admirées par beaucoup ont sans doute contribué à sa préservation.

Les débuts de la bière en Mésopotamie

Les preuves du brassage de la bière dans la région mésopotamienne remontent à 3500-3100 avant notre ère, sur le site sumérien de Godin Tepe, dans l'actuel Iran, où, en 1992, des archéologues ont découvert des traces chimiques de bière dans une jarre fragmentée datant du milieu du IVe siècle avant notre ère. Le même site a également livré des preuves de la fabrication précoce de vin et l'on pense que l'idée de brasser de la bière était née de la boulangerie. Le processus de fermentation des céréales, qui ont pu être laissées sans surveillance, pourrait avoir inspiré la création du vin et de la bière.

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Mesopotamian Beer Rations Tablet
Tablette de rations de bière mésopotamienne
Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Bien que cette théorie ait été acceptée depuis longtemps, le spécialiste Stephen Bertman note que les céréales ont peut-être été cultivées spécifiquement pour le brassage de la bière. Il écrit:

Bien que le pain ait fait partie intégrante du régime alimentaire des Mésopotamiens, le botaniste Jonathan D. Sauer a suggéré que sa fabrication n'était peut-être pas la motivation initiale de la culture de l'orge. Selon lui, la véritable motivation était plutôt la bière, découverte pour la première fois lorsque des grains d'orge ont été trouvés en train de germer et de fermenter dans un entrepôt. (292)

Quelle que soit la manière dont elle a été découverte, comme le note Bertman, "la bière est rapidement devenue la boisson préférée des anciens Mésopotamiens" (292). Bien que l'art du brassage ait fini par être pratiqué dans toute la région, il a commencé dans le petit village de Godin Tepe et, presque certainement, a été initié et cultivé par des femmes.

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Godin Tepe était un avant-poste sumérien, habité pour la première fois vers 5000 avant notre ère, qui est par la suite devenu une ville et une forteresse importantes le long de la célèbre route commerciale de la soie. Il n'est pas surprenant que l'on y ait découvert des preuves du brassage de la bière, car la bière était la boisson de prédilection des anciens Sumériens ; l'un des pictogrammes les plus courants du cunéiforme sumérien est celui de la bière.

Les tablettes d'Ebla (découvertes en Syrie en 1974), datant de 2500 avant J.-C., prouvent qu'Ebla, un autre avant-poste sumérien, brassait à cette époque d'importantes quantités de bière en utilisant de nombreuses recettes différentes. Comme seule l'eau douce était utilisée dans la bière, et qu'elle devait être bouillie, elle était plus saine à boire que l'eau des canaux qui pouvait être polluée par des déchets animaux. Le spécialiste Jeremy Black écrit :

La bière était une denrée de base en Mésopotamie et dans ses environs depuis la préhistoire, car le processus de fermentation était une méthode efficace pour tuer les bactéries et les maladies transmises par l'eau. Sa fabrication était enregistrée et contrôlée par des scribes, même dans les plus anciens documents écrits, datant de la fin du quatrième millénaire avant notre ère. La bière était consommée par des personnes de tous les niveaux de la société et offerte aux dieux et aux morts lors de rituels de libation. (297)

La bière contenait également des nutriments que d'autres boissons ne contenaient pas et, comme le note Black, elle était un élément de base du régime quotidien des habitants de toute la Mésopotamie. Les ouvriers recevaient de la bière dans le cadre de leurs rations quotidiennes (une pratique également observée en Égypte) et, d'après les œuvres d'art et les écrits, cette boisson était appréciée du plus petit ouvrier au plus grand noble et était consommée avec une paille. Kriwaczek note :

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Il semble qu'il y ait eu de nombreuses variétés de bière mésopotamienne, brassées à des degrés différents et, en l'absence de houblon, aromatisées avec différents ingrédients. Elle n'a généralement pas bonne presse dans la littérature académique. Le fait qu'elle était souvent bue à l'aide d'une paille dans de grands récipients suggère à de nombreux universitaires - qui peuvent, en tant que classe, avoir une expertise particulière en matière de bière - qu'elle était pleine de particules et de gravillons qui étaient éliminés par la paille... C'est sûrement injuste. La bière sumérienne était soigneusement filtrée. (83)

La paille, développée par les Babyloniens, avait d'abord été inventée par les Sumériens dans le but spécifique de boire de la bière et, quel que soit le soin apporté au filtrage de cette bière, il semble bien que la paille ait été utilisée pour éviter au buveur l'expérience désagréable de consommer des sédiments présents dans la bière. D'après les œuvres d'art trouvées dans toute la Mésopotamie, il est clair que la bière était consommée quotidiennement en grandes quantités par la population, sédiments ou non, et qu'elle s'est transformée d'une industrie artisanale en une entreprise commerciale lucrative. La commercialisation de la bière est attestée par la Tablette d'Alulu de la ville d'Ur, un ancien reçu pour la livraison de bière par le brasseur Alulu, daté de 2050 avant notre ère.

La boisson des dieux

La bière était aussi la boisson des dieux et Ninkasi était à la fois la brasseuse de bière et la bière à proprement parler.

La bière était aussi la boisson des dieux. C'est ce qui ressort d'un certain nombre de mythes, comme le poème Inanna et le dieu de la sagesse, dans lequel la déesse Inanna et le dieu de la sagesse Enki s'enivrent ensemble et Inanna parvient à le duper pour qu'il lui donne les éléments puissants dont elle a besoin pour sa ville.

Dans ce poème, Enki perd la face à cause de l'ivresse et, dans le poème Enki et Ninmah, la déesse Ninhursag perd son prestige lorsqu'elle est battue par Enki dans un jeu à boire. L'incapacité à "tenir l'alcool" est régulièrement décrite comme une faiblesse, mais la bière en soi n'est jamais critiquée; c'est la faute du buveur s'il est incapable de se maîtriser pendant qu'il boit. La bière a été créée pour rendre le cœur léger et la déesse responsable de cette élévation était Ninkasi.

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Comme dans le cas de déesses telles que Nisaba (patronne des céréales, des comptes, de l'écriture et de l'érudition), Ninkasi était à la fois la brasseuse de bière et la bière à proprement parler. Nisaba n'était pas seulement la déesse du grain mais le grain en soi et, une fois devenue déesse de l'écriture, elle n'était pas seulement une surveillante impartiale de l'artisanat mais l'artisanat à proprement parler ; il en va de même pour Ninkasi. Son esprit et son essence ont infusé la bière produite sous sa direction.

Ninkasi, et donc la bière, était associée à la guérison car elle était née grâce aux soins de la déesse mère Ninhursag alors qu'elle soignait Enki qui était malade et proche de la mort. Au fur et à mesure que Ninhursag retire les afflictions d'Enki, une nouvelle divinité naît et, parmi celles-ci, se trouve Ninkasi. Chacun des êtres surnaturels nés de cette façon continue à produire un grand bénéfice pour l'humanité, comme Nanshe - déesse de la justice sociale et de la divination - et, conformément à la tradition mésopotamienne dans laquelle le clergé qui servait la divinité était du même sexe que la divinité, le clergé des déesses comme Nisaba, Nanshe et Ninkasi était des femmes.

Les prêtresses de Ninkasi étaient les premières brasseuses, ce qui n'est guère surprenant puisque les femmes, en général, avaient brassé la bière à la maison jusqu'à ce que la production commerciale de la boisson ne commence et que les hommes ne prennent le relais. La plupart des représentations anciennes de brasseurs montrent clairement des femmes en Mésopotamie et en Égypte, même si, une fois que le brassage était devenu une entreprise commerciale, des hommes supervisaient les brasseuses.

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La personne qui supervisait ou brassait la bière n'avait pas d'importance pour la déesse ; sa responsabilité était de faire en sorte que le résultat final soit la meilleure boisson possible. On dit que Ninkasi fabriquait chaque jour de la bière fraîche à partir des meilleurs ingrédients et que ses prêtresses faisaient de même, car l'hymne n'est pas seulement un chant de louange, mais aussi des instructions sur la façon de brasser la bière.

L'hymne à Ninkasi

À une époque où peu de gens savaient lire et écrire, l'hymne à Ninkasi, avec sa cadence régulière, permettait de se souvenir facilement de la recette du brassage de la bière. Il fallait commencer par faire couler de l'eau, puis préparer du bappir (pain d'orge cuit deux fois) et le mélanger avec du miel et des dattes. Une fois le pain refroidi sur des nattes de roseaux, on le mélangeait avec de l'eau et du vin avant de le mettre dans le fermenteur. Une fois que le brassin avait terminé le processus de fermentation, il était placé dans la cuve de filtrage "qui fait un bruit agréable", puis placé "de manière appropriée sur une cuve collectrice" d'où la bière filtrée était ensuite versée dans des jarres. Selon l'hymne, le versement de la bière était "comme la montée du Tigre et de l'Euphrate", ce qui signifie que, comme ces deux fleuves, la bière apportait la vie à ceux qui la buvaient.

La traduction suivante de l'Hymne à Ninkasi est de Christian Guernes :

Hymne à Ninkasi

Née de l'eau qui s'écoule...
Ninhursaga en prend tendrement soin !
Ninkasi, née de l'eau qui s'écoule...
Ninhursaga en prend tendrement soin !

Après avoir fondé votre ville sur la cire
Elle a achevé ses grands murs pour vous.
Ninkasi, après avoir fondé votre ville sur la cire
Elle a achevé ses grands murs pour vous.

Votre père est Enki, le seigneur Nudimmund
Et votre mère est Ninti, la reine des eaux d'Apsu.
Ninkasi, votre père est Enki, le seigneur Nudimmund
Et votre mère est Ninti, la reine des eaux d'Apsu.

C'est vous qui manipulez la pâte avec une grande pelle
Mélangeant dans un puits le pain bappir avec les aromates doux.
Ninkasi, c'est vous qui manipulez la pâte avec une grande pelle
Mélangeant dans un puits le pain bappir avec les aromates doux.

C'est vous qui cuisez le pain bappir dans le grand four,
Et mettez en ordre les piles de gruau.
Ninkasi, c'est vous qui cuisez le pain bappir dans le grand four,
Et mettez en ordre les piles de gruau.

C'est vous qui arrosez d'eau le malt recouvert de terre ;
Les chiens nobles le protègent même des potentats.
Ninkasi, c'est vous qui arrosez d'eau le malt recouvert de terre ;
Les chiens nobles le protègent même des potentats.

C'est vous qui trempez le malt dans une jarre ;
Les vagues montent, les vagues tombent.
Ninkasi, c'est vous qui trempez le malt dans une jarre ;
Les vagues montent, les vagues tombent.

C'est vous qui étalez le malt cuit sur de grands tapis de roseau ;
Le froid le recouvre...
Ninkasi, c'est vous qui étalez le malt cuit sur de grands tapis de roseau ;
Le froid le recouvre...

C'est vous qui tenez dans vos deux mains le moût sucré,
Le brassant avec du miel et du vin.
Ninkasi, c'est vous qui tenez dans vos deux mains le moût sucré,
Le brassant avec du miel et du vin.

Vous...
Le moût sucré dans le récipient.
Ninkasi, .... Vous...
Le moût sucré dans le récipient.

Vous placez la cuve en fermentation, qui produit un son agréable,
Justement au-dessus d'une grande cuve de collecte.
Ninkasi, vous placez la cuve en fermentation, qui produit un son agréable,
Justement au-dessus d'une grande cuve de collecte.

C'est vous qui déversez la bière filtrée dans la cuve de collecte ;
Cela ressemble au torrent que forment le Tigre et l'Euphrate.
Ninkasi, c'est vous qui déversez la bière filtrée dans la cuve de collecte ;
Cela ressemble au torrent que forment le Tigre et l'Euphrate.

(Texte traduit depuis la version anglaise de l'institut d'études orientales de l'université d'Oxford. Source: http://www.lafdv.fr/std/998-la-plus-vieille-recette-au-monde-est-une-recette-de-biere)

Conclusion

Cet hymne était très probablement chanté pendant que les anciens Sumériens brassaient leur bière et était transmis par les maîtres brasseurs à leurs apprentis. La bière était très appréciée dans l'ancienne Mésopotamie et un brasseur expert aurait vécu assez confortablement une fois la bière fabriquée commercialement. Toutefois, même avant cette époque, un brasseur artisanal pouvait gagner sa vie en échangeant de la bière de qualité contre d'autres articles. Bertman le souligne en citant le proverbe sumérien qui affirme que "Celui qui ne connaît pas la bière ne sait pas ce qui est bon" et en expliquant qu'il existait plus de 70 variétés de bière rien qu'à Babylone (292).

La bière était consommée quotidiennement, comme nous l'avons vu, mais en grande quantité lors des fêtes et célébrations religieuses. L'orientaliste Samuel Noah Kramer note comment "la bière avait ses qualités divines et sublimes pour les poètes et les sages sumériens" et était, comme nous l'avons noté, la boisson des dieux (111). Le nom de Ninkasi se traduit littéralement par "la dame qui remplit la bouche" et l'on pensait que la bière avait des qualités de guérison et d'élévation qui ne pouvaient qu'améliorer la vie de chacun.

Kramer écrit : "bien qu'elle soit la déesse 'née dans l'eau fraîche et pétillante', c'est la bière qui était son premier amour" (111). L'amour de Ninkasi pour la bière et l'attention qu'elle portait à son art ont permis aux mortels de bénéficier de la boisson des dieux, et c'est encore le cas aujourd'hui. En 2006, la Ninkasi Brewing Company, qui produit une bière haut de gamme très respectée, a été fondée à Eugene, dans l'Oregon (États-Unis) par Jaimie Floyd et Nikos Ridge, preuve que le nom de Ninkasi et son breuvage sont toujours aussi pertinents et populaires aujourd'hui qu'ils ne l'étaient dans l'ancienne Mésopotamie.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth s'est consacrée à la traduction après avoir enseigné l'anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l'anglais et l'italien et a 25 ans d'expérience dans le domaine de l'éducation. Elle aime voyager et découvrir l'histoire et le patrimoine d'autres cultures.

Auteur

Joshua J. Mark
Auteur indépendant et ex-Professeur de Philosophie à temps partiel au Marist College de New York, Joshua J. Mark a vécu en Grèce et en Allemagne, et a voyagé à travers l'Égypte. Il a enseigné l'histoire, l'écriture, la littérature et la philosophie au niveau universitaire.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2022, novembre 11). Hymne à Ninkasi, Déesse de la Bière [The Hymn to Ninkasi, Goddess of Beer]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-222/hymne-a-ninkasi-deesse-de-la-biere/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Hymne à Ninkasi, Déesse de la Bière." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le novembre 11, 2022. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-222/hymne-a-ninkasi-deesse-de-la-biere/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Hymne à Ninkasi, Déesse de la Bière." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 11 nov. 2022. Web. 23 mai 2024.

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