Entretien avec Gordon Campbell

Kelly Macquire
par , traduit par Yves Palisse
publié le
Translations
Version Audio Imprimer PDF

Au cours de cet entretien, World History Encyclopedia explore le nouvel ouvrage de Gordon Campbell, Norse America: The Story of a Founding Myth [l'Amérique scandinave: histoire d'un mythe fondateur] publié chez Oxford University Press, en compagnie de son auteur.

Norse America: The Story of a Founding Myth by Gordon Campbell
Norse America: The Story of a Founding Myth par Gordon Campbell Oxford University Press (Copyright)

Kelly (WHE) : Merci de vous joindre à moi aujourd'hui. Pourriez-vous commencer par nous expliquer quel est le sujet de votre livre?

Supprimer la pub
Publicité

Gordon Campbell (auteur) : Avec plaisir! Il raconte deux histoires. La première est celle des Vikings qui, aux Xe et XIe siècles, ont quitté la Scandinavie continentale pour les îles Féroé, l'Islande et le Groënland, puis ont navigué depuis le Groënland, souvent pour chasser, jusqu'à ce qui est aujourd'hui l'est de l'Arctique canadien. Comme nous le savons depuis les années 1960, ils avaient une sorte de camp de base dans le nord de Terre-Neuve, à un endroit appelé L'Anse aux Meadows. Voilà pour la première histoire.

L'autre histoire est l'appropriation de la première histoire par les Canadiens et les Américains qui préfèrent avoir été découverts par des personnes d'origine nord-européenne blanche plutôt que par Christophe Colomb, qui était Italien, naviguait pour le compte de l'Espagne et a commis toutes sortes d'actions suspectes. Il y a donc là un narratif racialisé, potentiellement pernicieux, dans l'énorme attrait que suscite la découverte de l'Amérique par les Vikings. Je me suis intéressé à cet attrait autant qu'aux voyages eux-mêmes.

Supprimer la pub
Publicité

Kelly : Je n'ai jamais entendu parler d'un livre qui réunisse ces deux voyages. C'est donc formidable.

les Américains souhaitaient être découverts par les Vikings, par les Islandais, bien plus que les Islandais n'étaient intéressés par lEUR découverte de l'Amérique.

Gordon : Tout cela est le fruit du hasard. Je me trouvais au Canada dans les années 1960. J'ai entendu parler des fouilles à Terre-Neuve et de la découverte d'une colonie viking. Puis, dans les années 70, j'ai obtenu mon premier poste universitaire au Danemark. Je me suis intéressé au monde nordique et aux Vikings. Cependant, ce qui a véritablement donné naissance à ces deux récits, c'est une journée passée à Reykjavik, en Islande. Je me suis d'abord rendu au Musée national, un lieu remarquable consacré à l'Islande, mais qui ne mentionnait pas Erik le Rouge, Leif Erikson (Leif le Chanceux), le Groënland et la découverte de l'Amérique. Puis, en me promenant en ville, j'ai découvert une immense statue de Leif le Chanceux devant la cathédrale nationale. Je ne parvenais pas à relier ces deux éléments, et en contournant la statue, j'ai lu l'inscription "un cadeau du peuple des États-Unis d'Amérique". C'est à ce moment-là que j'ai compris que les Américains souhaitaient être découverts par les Vikings, par les Islandais, bien plus que les Islandais n'étaient intéressés par leur découverte de l'Amérique. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé qu'il y avait deux narratifs différents et que je me devais de trouver un moyen de les démêler.

Supprimer la pub
Publicité

Kelly : Avez-vous trouvé cette tâche plutôt difficile ou cela vous a-t-il semblé relativement simple?

Gordon : C'est une entreprise qui m'a surpris de plusieurs manières. Il y avait un site au Groënland, qui était censé être la ferme d'Erik le Rouge. Je m'y suis rendu avec l'intention de trouver des preuves archéologiques d'activité agricole, qui s'y trouvaient effectivement. Cependant, sur le flanc de la colline on pouvait voir une grande statue de Leif Erikson érigée par la Société norvégienne de Seattle et inaugurée en présence d'une chorale venue spécialement pour l'occasion. Ça a été un moment incroyable, mais je me suis rendu compte qu'il y avait là un cas flagrant d'appropriation culturelle. Bien entendu, les partisans de Christophe Colomb nient cette appropriation, car ils considèrent, de manière assez étrange, que le Groënland ne fait pas partie de l'Amérique du Nord. C'est une question tout ce qu'il y a de plus sensible, car si politiquement, le Groënland est une région autonome du Danemark, à sa partie la plus étroite, il n'est séparé du Canada que par 25 kilomètres. D'ailleurs, il suffit de regarder une carte pour constater qu'il fait clairement partie de l'Amérique du Nord. Mais même s'il a été colonisé pendant des centaines d'années par les Vikings, cela ne compte pas! Pour eux, rien ne compte avant l'arrivée de Christophe Colomb en 1492. Alors, je me suis dit : "C'est vraiment une histoire incroyablement farfelue."

Kelly : Je trouve cela d'autant plus intéressant que, personnellement, je suis persuadée que Christophe Colomb n'a jamais mis les pieds en Amérique du Nord.

Supprimer la pub
Publicité

Gordon : Il a toujours nié l'existence du Nouveau Monde. Il a insisté jusqu'à sa mort sur le fait qu'il avait bel et bien atteint l'Asie. Bien sûr, nous savons qu'il s'était établi dans les Caraïbes. Il n'a jamais envisagé que l'Amérique du Nord puisse exister, cela ne lui est même jamais venu à l'idée. Et pourtant, c'est son nom qui lui a été donné. C'est une chose qui parait des plus paradoxales, mais une fois devenue une nation indépendante, l'Amérique avait besoin d'origines non-anglaises. Elle avait besoin de se distancier de la perfide Albion et soudain: Colomb. Du reste, on l'a trouvé formidable pendant bien longtemps, car il était profondément non-anglais. Comme on le voit ici, tout cela n'est qu'une histoire de mythes fondateurs.

Kelly : Quelles types de sources avez-vous utilisées? Disposiez-vous de vestiges matériels pour vous guider dans ce travail de démêlage?

Gordon : Oui, et bien, les preuves que l'on utilise le plus souvent sont les sagas. Or, pour ma part, je ne présume pas qu'il y ait quoi que ce soit d'historique dans les sagas. Il est bien possible qu'il ait existé un chef appelé Erik le Rouge, mais l'idée qu'il ait eu un fils appelé Leif le Chanceux semble peu probable. Ce ne sont pas des personnages historiques, mais ils sont traités comme tels. Pensez à l'intérêt de Schliemann pour l'Iliade. Il était convaincu qu'il s'agissait d'une histoire vraie et il s'est rendu sur la côte turque où il a fouillé un site qu'il pensait être la cité de Troie. Il a trouvé des traces de bois brûlé et s'est exclamé: "Ah, nous-y voilà! C'est la preuve de l'incendie de la ville." Il a également découvert un certain nombre d'objets en or, les a assemblés et a déclaré qu'il s'agissait du trésor de Priam. Tout cela n'est toutefois que pure invention. On part du principe que ces fictions anciennes sont vraies, puis on cherche des preuves pour corroborer ces hypothèses. On rencontre fréquemment des preuves de ce genre. D'ailleurs, les preuves archéologiques, en particulier aux États-Unis et dans les régions maritimes du Canada, sont toutes fausses. En d'autres termes, à défaut de preuves réelles, on en fabrique de fausses.

Supprimer la pub
Publicité

À ce propos, il existe des pierres sur lesquelles sont gravées des inscriptions runiques. La plus célèbre d'entre elles est appelée la pierre runique de Kensington, qui a été trouvée en 1898 dans les campagnes du Minnesota. Je suis donc allé la voir. L'inscription indique qu'en 1362, un groupe de Vikings y est arrivé, qu'ils ont livré bataille et que certains d'entre eux ont trouvé la mort. Elle véhicule l'image des indigènes sauvages opposés aux nobles Vikings. Ils seraient ensuite repartis sur leurs bateaux. C'est une imposture, mais certains croient sincèrement à la pierre de Kensington. Il y a également des éléments qui sont mal interprétés. Il existe des tumuli en Amérique et dans divers autres endroits. Les plus récents que j'ai vus se trouvaient dans le haut Mississippi. Ils ont été construits par des peuples autochtones, mais le mythe veut qu'ils aient été construits par les Vikings, car les peuples autochtones sont considérés comme trop primitifs (envoyez les stéréotypes racistes) pour avoir réalisé ce genre de choses. Par conséquent, il doit s'agir d'une civilisation supérieure, qui doit donc être européenne. Dans ce cas, les preuves citées sont donc quelque peu discutables.

Kelly : Donc, non seulement nous sommes confrontés à de nombreuses contrefaçons, mais également à une multitude de récits qui ont été inventés dans le seul but de justifier les croyances et les idées que l'on souhaite propager.

Gordon : C'est tout à fait exact. Le seul site légitime en dehors du Groënland – les sites du Groënland sont importants et très intéressants, mais le site qui attire l'attention des gens parce qu'il est plus proche des États-Unis – est L'Anse aux Meadows. Il a récemment été daté à l'an 1021 grâce à des éruptions solaires. Il s'agissait d'une colonie éphémère, qui a peut-être duré dix ans, pas plus. Il y a trois huttes pour trois équipages de bateaux. Il n'y a pas de sépultures, il n'y a pas d'église. Il s'agit clairement d'une station côtière, une simple étape vers une autre destination. On y trouve des traces de travail du métal, notamment des clous qui y ont été fabriqués. Il s'agit donc d'un chantier de réparation navale. Pourquoi était-il là ? Eh bien, il semble qu'il se soit agi d'une sorte de relais d'étape menant à une colonie éphémère située quelque part sur la côte continentale de l'Amérique du Nord.

Vous aimez l'Histoire?

Abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire gratuite!

Kelly : Exactement, en quelque sorte une escale.

Gordon : Tout à fait. Après quelques années, ils ont plié bagage, bien qu'il n'y ait aucune preuve de contact à cet endroit. Ils étaient tout seuls. Mais on y a découvert trois coquilles de noix et, en effet, du bois de noyer cendré sculpté. Or, la noix n'a jamais poussé à Terre-Neuve, elle ne pousse toujours pas à Terre-Neuve. En revanche, elle pousse dans la vallée du Saint-Laurent au Canada et sur la côte de la Nouvelle-Angleterre, à l'endroit où les fleuves se précipitent dans la mer. Cependant, il est impossible que les courants aient transporté ces trois noix jusqu'à Terre-Neuve, car ils ne vont pas dans cette direction. Les Vikings ont donc acquis ces trois noix d'une manière ou d'une autre. L'explication la plus simple est donc qu'ils se soient rendus sur le continent nord-américain pour une raison quelconque. Toutefois, c'est la seule preuve dont nous disposons.

Leif Erikson Sighting America
Leif Erikson aperçoit ce qui est aujourd'hui la côte du continent américain Nasjonalgalleriet Oslo (Public Domain)

Kelly : Ce n'est pas énorme, mais c'est suffisant pour faire croire que quelqu'un a voyagé d'un endroit à un autre. C'est l'explication la plus logique pour le déplacement des coquilles de noix.

Gordon : C'est tout à fait exact.

Kelly : C'est vraiment fascinant. Donc, nous ne savons pas d'où elles viennent ni où elles sont allées.

Gordon : Non! Nous n'en savons rien. Il existe un vestige authentique aux États-Unis. Il s'agit du Maine Penny, dans l'État du Maine, découvert dans les années 1950. Il s'agit d'une pièce de monnaie nordique datant du Xe siècle. Elle a été trouvée sur un site archéologique qui est sans doute le plus dense au monde. Environ 30 000 vestiges y ont été mis au jour. Ce site a été occupé par les Amérindiens pendant des siècles, et il n'y a qu'une seule pièce de monnaie. Cependant, il n'existe aucune preuve permettant d'étayer cette théorie. Bien sûr, on peut imaginer une histoire extraordinaire dans laquelle les Vikings sont arrivés et ont échangé la pièce contre ce qu'ils recherchaient. Mais cette pièce présente une particularité intéressante: un trou a été percé sur l'une de ses faces, ce qui suggère qu'il s'agissait d'un pendentif. Les pièces n'avaient aucune valeur, mais celle-ci était portée en pendentif. Cela suggère l'existence d'un réseau commercial qui descendait du Labrador, passait d'un groupe autochtone à un autre, et aboutissait dans ce site entièrement autochtone. C'est un objet authentique, mais il ne prouve pas la présence de Vikings, car on ne se contente jamais un seul objet en archéologie.

Supprimer la pub
Publicité

Kelly : Ça me laisse sans voix!

Tout ce que l'on écrit sur ce sujet fait polémique.

Gordon : Curieusement, il n'est pas exposé, ce que je trouve étonnant. La politique des musées est un grand mystère. Lorsque le Smithsonian a organisé une exposition sur les Vikings en l'an 2000, ils ont réussi à mettre la main sur la pièce et à l'exposer. Lorsque je suis allé la voir il y a cinq ou six ans, ils ont farfouillé dans un entrepôt et ont fini par la trouver, mais elle était toujours dans la boîte dans laquelle le Smithsonian l'avait renvoyée. Elle n'avait donc jamais été exposée.

Kelly : Ils possèdent cette pièce qui est légitimement une pièce nordique, et ils ne l'exposent pas?

Gordon : Et c'est la seule chose, c'est vrai.

Kelly : Mais cela ne rime à rien! On pourrait penser: Voici notre preuve. Voici la preuve que nous avons en notre possession.

Gordon : Le lobby pro-nordique en parle tout le temps, mais je ne comprends pas pourquoi elle n'est pas exposée.

Supprimer la pub
Publicité

Kelly : Donc, on en connaît l'existence, mais on ne l'expose pas? Pourtant, on n'hésite pas à exposer des contrefaçons?

Gordon : Oh, alors ça, absolument. La dernière contrefaçon que j'ai vue, c'était en Nouvelle-Écosse, où je me suis rendu il y a quelques années. On prétendait qu'il s'agissait d'une inscription runique. Cela aurait pu être n'importe quoi. Cela ressemble à du charabia, mais il est traduit de différentes manières, dont l'une fait référence à Leif Erikson. À la suite de cette inscription entièrement fausse, on a crée un sentier Leif Erikson. Je l'ai parcouru, on y voit des hôtels qui s'appellent le Vinland Hotel. Cela finit par intégrer l'histoire touristique locale. Mais là encore, cela alimente de manière assez sinistre l'histoire de la province en tant que province créée par et pour les Blancs, alors que c'est la province qui abrite la plus ancienne communauté noire du Canada. Elle compte un groupe très intéressant de Premières Nations. Leur ethnographie est très riche, mais ils sont tous exclus de l'histoire touristique, qui met en avant les Vikings, qui ont la bonne couleur de peau et l'ethnicité qui convient.

Je parle de ce genre de choses dans le livre, cela est devenu un sujet de guerre culturelle. Certaines personnes affirment que c'est la meilleure chose qui soit arrivée depuis l'invention du pain en tranches, tandis que d'autres disent que c'est complètement absurde, que ce n'est pas vrai et que c'est Christophe Colomb qui est arrivé le premier. Elles ne prennent pas la peine de lire le livre, cela les ralentirait trop. Mais elles sont très fermes sur ce point. Tout ce que l'on écrit sur ce sujet fait polémique.

Map of Viking Exploration, 8th-11th Century
Étendue de l'exploration viking dans le monde Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

Kelly : Et j'imagine qu'en écrivant un livre que vous avez qualifié d'histoire d'un mythe fondateur, avec le mot "mythe" dans le titre, puis en examinant ces deux récits, vous allez au-devant d'une grande controverse. Je suis certaine que vous avez écrit ce livre en sachant qu'il ne serait pas bien accueilli par tous ceux qui le liraient.

Gordon : Au moment où j'ai commencé à écrire, j'en étais parfaitement conscient, mais cela ne me dérange pas. J'ai la peau dure.

Kelly : J'allais vous poser des questions sur certaines des personnes que vous avez mentionnées, pour ceux qui ne les connaissent pas. Pouvez-vous nous présenter Leif le chanceux et Erik le Rouge?

Supprimer la pub
Publicité

Gordon : Bien sûr! Erik le Rouge est le chef mythique d'une famille qui a peut-être existé. Ce n'était pas quelqu'un de très sympathique. Je pense qu'aujourd'hui, on pourrait même le considérer comme un tueur en série. Il a été banni à plusieurs reprises pour meurtre. Il ne s'entendait pas très bien avec ses voisins, et selon les deux sagas, il a d'abord été banni pour trois ans, puis il est parti pour le Groënland. Il y a fondé une colonie et son fils, Leif Erikson, également appelé le chanceux, non pas parce qu'il était chanceux, mais parce que la chance semblait être une caractéristique inhérente à sa personne. Ce n'est pas qu'il ait eu de la chance, c'est une remarque sur son caractère. Je doute qu'il ait réellement existé. Cependant, il est parti et a découvert divers endroits, dont le Vinland. Le Vinland était un endroit où poussait du raisin sauvage et du blé qui se semait tout seul, c'était un endroit fabuleux. C'est pourquoi aujourd'hui, nombreux sont ceux qui s'amusent à tenter de localiser le véritable Vinland.

Gordon Campbell
Gordon Campbell Kelly Macquire (Copyright)

Vous vous en doutez, les candidats sont nombreux. Ce sont les personnages principaux. Mais les sagas mentionnent également la femme d’Erik, qui se serait convertie au christianisme. On trouve les fondations d’une église au Groënland, la première église du Nouveau Monde. On attribue sans hésitation cette découverte à son épouse, qui n’a très certainement jamais existé, mais qu’importe. Il a quatre enfants, qui participent tous aux expéditions d’une manière ou d’une autre. Ce sont de belles histoires, mais leurs liens avec les faits réels sont très difficiles à établir. On ne peut pas vraiment déterminer quelle proportion de la réalité vient s'imbriquer dans le mythe.

L'unique signe attestant de la réalité d'un contact est une pointe de flèche. Elle est aujourd'hui conservée au Musée national du Danemark. Je suis allé la voir. Elle a été découverte dans un cimetière du Groënland, un cimetière qui a été abandonné vers 1350. Elle est donc antérieure à cette date. Cette pointe de flèche est faite d’une sorte de quartz et présente un style qui permet de l’attribuer avec certitude à ce qu’on appelle la culture de Point Revenge, un site spécifique situé sur la côte du Labrador.

Je suppose qu’ils se rendaient au Labrador pour y collecter du bois, car il n’y a pas beaucoup d’arbres au Groënland. Et ce Viking a peut-être ramené la flèche dans ses bagages, mais au vu de l'endroit où elle a été trouvée, il semble plus probable qu'elle ait terminé sa course dans son crâne. C'est donc bien une preuve de contact, pas d'un contact très amical, mais ce sont les faits. Il s'agit en quelque sorte d'une oeuvre de fiction historique : on ne peut tout simplement pas distinguer le vrai du faux, mais ces récits ne reposent sur aucune preuve tangible.

Oseberg Viking Ship
Le bateau d'Oseberg Vassia Atanassova - Spiritia (CC BY-SA)

Kelly : En fait, lorsqu’on pense en termes de sagas et de Vikings les plus populaires, on s’imagine qu’un certain Béorn a peut-être existé, mais il pourrait aussi bien s’agir de huit personnages différents, tous nommés Béorn, dont les récits auraient été fusionnés pour ne former qu'un seul personnage légendaire. Est-ce le même genre de situation?

Gordon : Eh bien, cela aurait pu être le cas. Mais ce qui est frappant, c’est qu’au Groënland, les fouilles archéologiques ont donné d’excellents résultats. Certains objets portent des noms inscrits, et aucun des noms figurant sur les objets mis au jour par les archéologues au Groënland ne correspond à un nom mentionné dans les sagas. Un jour, quelqu’un trouvera peut-être un morceau de bois sur lequel sont gravés les noms de Leif Erikson ou d’Erik le Rouge, mais pour l’instant, nous n’avons rien. C’est une histoire curieuse: ce que le pubilc gnore, c’est que les colonies vikings du Groënland ont perduré pendant 500 ans. Les Vikings s'y sont installés vers 985 et ont disparu au milieu du XVe siècle. Et puisque personne ne sait pourquoi, les théories les plus fantaisistes ont vu le jour.

La colonie comptait entre 2 000 et 3 000 habitants. On y parlait une variante distincte du norrois, et elle comprenait une immense cathédrale en pierre. J'ai visité l'église paroissiale; elle possède un chœur surélevé. Des offices y étaient célébrés en latin, et tout cela en Amérique du Nord. Elle n'a rien de très sophistiqué. C'est une communauté de paysans, mais l'église est bien là. Il y a aussi un monastère et un couvent. C'est un endroit plutôt civilisé. On ne s'en rend pas vraiment compte, et ceux qui veulent faire croire que les Vikings sont venus en Amérique, ou même au Canada, n'y accordent aucune importance. Le Groënland est complètement gommé de l'histoire, et cela m'attriste beaucoup. De bien des façons, c'est un endroit des plus merveilleux. Il possède une histoire inuite intéressante, et d'ailleurs, d'autres groupes autochtones y vivaient également. Il possède une grande histoire viking, et pourtant, rien de cela n'est présent dans l'imaginaire populaire.

Erik the Red Statue, Greenland
Statue d'Eric le rouge, Groënland Claire Rowland (CC BY)

Kelly : Comme c'est triste. Espérez-vous que ce livre puisse jeter un éclairage différent sur le Groënland, simplement en rappelant aux gens à quel point c'est un endroit génial et ce que l'on peut y trouver?

Supprimer la pub
Publicité

Gordon : Tout à fait! Il y a une pancarte merveilleusement combative au Musée national de la capitale – qui est Nuuk – qui dit que ces colons prétendent que le Groënland fait partie de l’Europe, mais que nous, les Inuits, parlons la même langue que nos cousins d'en face au Canada, et que nous partageons les mêmes valeurs. Nous partageons de nombreux aspects de notre culture, et nous faisons partie de l’Amérique du Nord. Le découvreur de l’Amérique du Nord, le découvreur européen, n’était pas Leif le Chanceux, qui s’est simplement rendu sur le continent pour une excursion d’une journée, mais Erik le Rouge. C’est le seul endroit où j’ai vu Erik le Rouge être reconnu. Quoi qu’il en soit, c’est un panneau percutant, et il est important car il affirme que nous nous sommes trompés. On ignore le point de vue autochtone, qui est parfaitement raisonnable et tout à fait convaincant. Il n’a rien d’absurde, et dès qu'on lit le panneau, on se rend compte qu’ils ont raison. C'est un aspect qui m’intéresse beaucoup. C’était d'ailleurs nouveau pour moi car je ne savais que très peu de choses sur le Groënland. Je trouve que c’est un sujet d'études très enrichissant.

Une des choses qui me frappent à propos des faux vestiges, c'est qu'ils apparaissent souvent dans des zones de peuplement scandinave aux États-Unis et au Canada. En d'autres termes, ils sont fabriqués dans le but de renforcer une identité ethnique. Et il est intéressant de noter que la pierre runique de Kensington, par exemple, que j'ai décrite, a fait son apparition dans une communauté agricole scandinave de la campagne du Minnesota. Aujourd'hui, les Scandinaves ne sont plus de simples Américains de raccroc, ce sont de véritables Américains. Mais au XIXe siècle, ils formaient un groupe marginal et étaient considérés comme des cul-terreux, des gens un peu demeurés, par les habitants sophistiqués de la Nouvelle-Angleterre.

Kelly : Cela semble être un livre génial, qui risque de bouleverser la vision conventionnelle que l'on a de l'Amérique, de son histoire, ainsi que les diverses théories sur Christophe Colomb et les Vikings.

Gordon : Je souhaite simplement que cela serve à alimenter le débat. Il s'agit, comme vous le dites, d'un argument qui n'avait jamais été avancé auparavant. Il comporte peut-être des failles, et la seule façon pour les gens de s'en rendre compte est de le lire, mais moi en tout cas, ça m'a beaucoup intéressé.

Kelly : Merci beaucoup de vous être joint à moi!

Gordon : Trop aimable. Merci beaucoup.

Supprimer la pub
Publicité

Traducteur

Auteur

Citer cette ressource

Style APA

Macquire, K. (2026, mai 11). Entretien avec Gordon Campbell. (Y. Palisse, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1876/entretien-avec-gordon-campbell/

Style Chicago

Macquire, Kelly. "Entretien avec Gordon Campbell." Traduit par Yves Palisse. World History Encyclopedia, mai 11, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1876/entretien-avec-gordon-campbell/.

Style MLA

Macquire, Kelly. "Entretien avec Gordon Campbell." Traduit par Yves Palisse. World History Encyclopedia, 11 mai 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1876/entretien-avec-gordon-campbell/.

Soutenez-nous Supprimer la pub