Parménide et le Chemin de la Vérité

Joshua J. Mark
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Parménide (c. 485 av. J.-C.) vécut et enseigna à Élée, une colonie grecque du sud de l'Italie. Il est connu pour être le fondateur de l'école moniste (bien qu'elle ait pu être fondée par Xénophane de Colophon, c. 570-478 av. J.-C.), qui affirmait que toute la réalité est Une. Selon Parménide, le monde observable est en réalité uniforme et singulier (mono) dans son être.

Bust of Parmenides
Buste de Parménide BjörnF (CC BY-SA)

Les gens croient à tort qu'il existe une différence entre, par exemple, un chien et un cheval, car ils se fient à leurs sens pour percevoir correctement la réalité, porter des jugements et tirer des conclusions basées sur leur perception. En réalité, affirme Parménide, le chien et le cheval - ainsi que l'être humain, les bâtiments, les villes et tout le reste - font tous partie d'une réalité unique, indifférenciée, qui n'admet aucune pluralité. Ce que les gens interprètent comme "le multiple" n'est qu'une apparence déformée par les sens. L'essence réelle du chien, du cheval et de tout le reste est la même; ces choses ne semblent différentes qu'à ceux qui ne comprennent pas que leur forme sous-jacente est identique.

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Parménide soutient que l'on peut penser que le monde dans lequel on vit est composé de multiples éléments, mais qu'en réalité, il est Un et immuable.

Il a peut-être écrit plusieurs ouvrages sur ce sujet, mais il est surtout connu pour un fragment d'un long poème, conservé par des écrivains postérieurs, sur le thème du Chemin de la Vérité et de la Voie de l'Erreur, bien que le titre original du poème ait été perdu. La philosophie de Parménide était réputée difficile à comprendre et rejetée par certains publics, ce qui a obligé son élève, Zénon d'Élée (c. 465 av. J.-C.), à rédiger 40 paradoxes logiques prouvant mathématiquement que le changement, le mouvement et toute pluralité étaient une illusion et que la réalité était uniforme.

La philosophie de Parménide

Parménide était probablement un élève de Xénophane de Colophon, bien que cela ait été contesté, tout comme l'affirmation selon laquelle Xénophane serait le fondateur de l'école éléatique. Il est toutefois probable que Parménide ait étudié avec Xénophane, car la vision de ce dernier d'un dieu unique et tout-puissant, différent des êtres humains ou des conceptions humaines des divinités, ainsi que les autres fragments de son œuvre défendant un domaine supérieur de compréhension mal interprété par les êtres humains, sont similaires à bien des égards à la vision de Parménide.

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Xénophane affirmait que les gens se trompaient sur la nature des dieux et, par conséquent, sur la nature du monde, et Parménide disait la même chose, et écrivit:

Il existe une voie qui est et une voie qui n'est pas [une voie de vérité et une voie d'opinion]. Il n'y a rien d'autre que ce qui est, et il n'y aura rien d'autre, car le Destin l'a enchaîné pour qu'il reste entier et immuable. Par conséquent, les choses que les mortels ont établies, croyant qu'elles sont vraies, ne seront que de simples noms: "naître et mourir", "être et ne pas être", "changement de lieu"... (Robinson, 116)

Parmenide soutient ici que l'on peut penser que le monde dans lequel on vit est composé de multiples éléments, mais qu'en réalité, il est Un et immuable. Il insistait sur le fait que la réalité devait être Une, car toutes les choses tiraient leur existence et leur substance d'elle. Le chien et le cheval, bien qu'ils puissent sembler être des animaux différents, participaient à la forme et à la fonction des êtres vivants, tout comme les êtres humains, et donc, en substance, tous trois étaient identiques. Selon lui, rien n'est capable de changer de manière significative, car la substance même de la réalité est immuable.

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Contemporain d'Héraclite (c. 500 av. J.-C.) et de Socrate (c. 470/469-399 av. J.-C.), Parménide avait des croyances qui contredisaient celles du premier et influençaient celles du second. Héraclite fondait sa philosophie sur le concept du feu comme cause première de l'existence et du changement, synonyme de la vie elle-même. Pour Héraclite, la vie était changement dans le sens où elle était en mouvement constant, où rien n'était permanent et où une personne ou une expérience cédait continuellement la place à d'autres. Parménide rejetait l'argument d'Héraclite, le jugeant fondé sur les sens et donc erroné.

Heraclitus of Ephesus
Héraclite d'Éphèse Wellcome Images (CC BY)

L'insistance de Parménide sur une vérité ultime allait influencer de manière significative le jeune élève de Socrate, Platon (428-427-348-347 av. J.-C.), qui développa le monisme de Parménide à travers sa propre théorie des formes et rendit hommage au philosophe plus âgé en consacrant trois de ses dialogues à la pensée éléatique, le Parménide, le Politique et le Sophiste. Dans le Parménide, Parménide et son élève Zénon d'Élée viennent à Athènes et enseignent la sagesse au jeune Socrate. C'est peut-être là la reconnaissance la plus directe de Platon envers la pensée de Parménide.

Le chemin de la vérité

Dans le passage suivant, Parménide explique de manière poétique au lecteur que tout est Un et qu'il existe effectivement une voie qui est et une voie qui n'est pas, et que croire le contraire revient simplement à se tromper sur la nature de l'univers. Comme rien ne peut venir de rien et que "l'être" est indestructible, l'affirmation selon laquelle nous sommes nés d'un autre royaume ou que nous mourons doit être une fausse impression. Selon les Éléates, on ne peut se fier aux sens pour révéler la vérité. La vérité ne peut être reconnue que par la raison.

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Cette traduction du célèbre poème de Parménide est l'œuvre d'Arthur Fairbanks, 1898. Ici, Parménide raconte comment il est conduit en char jusqu'aux portes de la sagesse et à la citadelle de la déesse Sophia (la sagesse). Sophia lui enseigne la véritable nature de l'existence et lui recommande de rester sur le chemin de la vérité, même si ses sens tentent de le tromper.

Les coursiers qui me portent m’ont amené aussi loin que me poussait mon ardeur, puisqu’ils m’ont conduit sur la route glorieuse de la divinité qui introduit le mortel savant au sein de tous les secrets. C’était là que j’allais, c’était là que mes habiles coursiers entraînaient mon char. Notre course était dirigée par des vierges, par des filles du soleil, qui avaient abandonné les demeures de la nuit pour celles de la lumière, et qui, de leurs mains, avaient rejeté les voiles de dessus leurs têtes.

L’essieu brûlant dans les moyeux faisait entendre un sif-flement; car il était pressé de deux côtés par le mouvement circulaire des roues, quand les coursiers redou-blaient de vitesse. C’était aux lieux où sont les portes des chemins de la nuit et du jour, entre un linteau et un seuil de pierre; situées au milieu de l’Ether, elles se ferment par d’immenses battants: c’est l’austère justice qui en garde les clés. Les vierges, s’adressant à elle avec des paroles, donc, lui persuadèrent, habilement d’enlever sans retard pour elles les verrous des portes ; et aussitôt, les battants s’ouvrirent au large en faisant rouler dans leurs écrous les gonds d’airain fixés au bois de la porte par des barres et des chevilles: à l’instant, par cette ou-verture, les vierges lancèrent à l’aise le char et les coursiers.

La déesse m’accueillit favorablement, et me prenant la main droite, elle me parla ainsi: "Jeune homme, accompagné de conductrices immortelles, toi que les coursiers amènent dans ma demeure, réjouis-toi; car ce n’est pas un destin funeste qui t’a poussé sur ce chemin si éloigné de la route ordinaire des hommes, mais bien la loi suprême et la justice. Il faut que tu connaisses tout, et les entrailles incorruptibles de la vérité persuasive, et les opinions des mortels qui ne renferment pas la vraie conviction, mais l’erreur; et tu apprendras comment, en pénétrant toutes choses, tu devras juger de tout d’une manière sensée.

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Parmenides of Elea
Parménide d'Elée Raphael (Public Domain)

Hé bien! je vais parler, et toi, écoute mes paroles: je te dirai quels sont les deux seuls procédés de recherche qu’il faut reconnaître. L’un consiste à montrer que l’être est, et que le non-être n’est pas: celui-ci est le chemin de la croyance; car la vérité l’accompagne. L’autre consiste à prétendre que l’être n’est pas, et qu’il ne peut y avoir que le non-être; et je dis que celui-ci est la voie de l’erreur complète. En effet, on ne peut ni connaître le non-être, puisqu’il est impossible, ni l’exprimer en paroles. Car la pensée est la même chose que l’être.

Peu importe par où je commencerai, puisque je reviendrai sur mes pas.

Il faut que la parole et la pensée soient de l’être; car l’être existe, et le non-être n’est rien. N’oublie pas ces paroles; et d’abord, éloigne ta pensée de cette voie. Ensuite, laisse de côté celle où errent incertains les mortels ignorants, dont l’esprit flotte agité par le doute ils sont emportés, sourds, aveugles, et sans se connaître, comme une race insensée, ceux qui regardent l’être et le non-être à la fois comme une même chose et comme une chose différente; ils sont tous engagés dans une route sans issue.

Mais toi, éloigne ta pensée de cette route, et que la coutume ne te précipite pas dans ce chemin vague, où l’on consulte des yeux aveugles, des oreilles et une langue retentissantes; mais examine, avec ta raison, la démonstration savante que je te propose.

Il ne reste plus qu’un procédé; c’est celui qui consiste à poser l’être. Dans cette voie, bien des signes se présentent pour montrer que l’être est sans naissance et sans destruction, qu’il est un tout d’une seule espèce, immobile et infini; qu’il n’a ni passé, ni futur, puisqu’il est maintenant tout entier à la fois, et qu’il est un sans discontinuité. Quelle origine, en effet, lui chercheras-tu? D’où et comment le feras-tu croître? Je ne te laisserai ni dire, ni penser qu’il vient du non-être; car le non-être ne peut se dire ni se comprendre. Et quelle nécessité, agissant après plutôt qu’avant, aurait poussé l’être à sortir du néant? Donc il faut admettre, d’une manière absolue, ou l’être, ou le non-être.

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Et jamais de l’être la raison ne pourra faire sortir autre chose que lui-même. C’est pourquoi le destin ne lâche point ses liens de manière à permettre à l’être de naître ou de périr, mais le maintient immobile. La décision à ce sujet est tout entière dans ces mots: l’être ou le non-être. Il a donc été conclu, comme cela devait être, qu’il faut laisser là ce procédé inintelligible, inexprimable; car il n’est pas le chemin de la vérité, et que l’autre est réel et vrai. Comment, ensuite, l’être viendrait-il à exister? Et comment naîtrait-il? S’il vient à naître, c’est qu’il n’est pas, et de même s’il doit exister un jour. Ainsi se détruisent et deviennent inadmissibles sa naissance et sa mort.

Il n’est pas divisible, puisqu’il est en tout semblable à lui-même, et qu’il n’y a point en lui de côté plus fort ni plus faible, qui l’empêche de se tenir uni et cohérent; mais il est tout plein de l’être, et de la sorte il forme un tout continu, puisque l’être touche à l’être.

Mais l’être est immuable dans les limites de ses grands liens; il n’a ni commencement ni fin, puisque la nais-sance et la mort se sont retirés fort loin de lui, et que la conviction vraie les a repoussées. Il reste donc le même en lui-même et demeure en soi: ainsi il reste stable; car une forte unité le retient sous la puissance des liens et le presse tout autour.

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C’est, pourquoi il n’est pas admissible qu’il ne soit pas infini; car il est l’être qui ne manque de rien, et s’il ne l’était pas, il manquerait de tout.

Or, la pensée est identique à son objet. En effet, sans l’être, sur lequel elle repose, vous ne trouverez pas la pensée; car rien n’est ni ne sera, excepté l’être, puisque la nécessité a voulu que l’être fût le nom unique et immobile du tout, quelles que fussent à ce sujet les opinions des mortels, qui regardent la naissance et la mort comme des choses vraies, ainsi que l’être et le non-être, le mouvement, et le changement brillant des couleurs.

Or, l’être possède la perfection suprême, étant semblable à une sphère entièrement ronde, qui du centre à la circonférence serait partout égale et pareille; car il ne peut y avoir dans l’être une partie plus forte, ni une partie plus faible que l’autre.

En effet le non-être, n’étant pas, ne saurait empêcher l’être de former un tout homogène, et l’être ne saurait être privé d’être, ici davantage, là moins, puisqu’au contraire il est tout entier incorruptible; car il demeure égal de tous côtés dans ses limites.

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Je termine ici ma démonstration et mes réflexions au sujet de la vérité: apprends ensuite les opinions des mortels, en écoutant la trompeuse harmonie de mes vers.

Les hommes ont prétendu signaler deux espèces d’objets, dont l’une ne peut être admise, et en cela ils se sont trompés ils les ont jugées de nature contraire, et leur ont appliqué des désignations entièrement séparées. Ils ont distingué d’une part le feu éthéré de la flamme, léger, très peu consistant, entièrement semblable à lui-même et différent de l’autre espèce; d’autre part celle-ci, qui a également sa nature propre, savoir, à l’opposé, la nuit obscure, matière épaisse et lourde.

Je t’exposerai l’arrangement de tout cela, afin que tu n’ignores rien des opinions des mortels.

Mais comme tout s’appelle lumière et nuit, et reçoit les noms divers qui appartiennent, suivant leur valeur propre, soit à l’une, soit à l’autre de ces deux choses, tout est plein en même temps de la lumière et de la nuit obscure, puisque toutes les deux sont égales, et qu’il n’y a aucun vide dans aucune des deux.

(Remacle.org)

Conclusion

Le seul chemin de la vérité que Sophia invite Parménide à suivre est celui de l'unité et de la reconnaissance de l'interconnexion sous-jacente de toutes choses. Vers la fin du poème, lorsqu'il écrit que "les hommes ont décidé dans leur esprit de nommer deux principes" et qu'en agissant ainsi, ils se sont trompés, il met en évidence ce qu'il considère comme le problème essentiel des gens dans leur perception de la réalité: la croyance en la pluralité.

Tant que l'on se considère comme distinct des autres, que l'on considère chaque personne comme une entité à part entière, que l'on considère la terre sous nos pieds comme séparée de nous-mêmes et des autres, et que l'on considère les animaux comme encore plus différents de la terre ou des êtres humains, on aura tendance à traiter tout ce qui est extérieur à soi comme séparé, étranger, laissant l'individu seul pour naviguer dans le monde.

Comprendre l'unité essentielle de la réalité - comment tous les êtres humains, les animaux, la terre et le ciel sont de la même substance fondamentale et connectés au niveau le plus profond - encourageait la pleine participation de chacun à la vie, car chaque individu apparent n'était pas une entité isolée, mais faisait partie de tout le reste.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Joshua J. Mark
Joshua J. Mark est cofondateur et Directeur de Contenu de la World History Encyclopedia. Il était auparavant professeur au Marist College (NY) où il a enseigné l'histoire, la philosophie, la littérature et l'écriture. Il a beaucoup voyagé et a vécu en Grèce et en Allemagne.

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Mark, J. J. (2025, octobre 15). Parménide et le Chemin de la Vérité. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-175/parmenide-et-le-chemin-de-la-verite/

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Mark, Joshua J.. "Parménide et le Chemin de la Vérité." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, octobre 15, 2025. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-175/parmenide-et-le-chemin-de-la-verite/.

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Mark, Joshua J.. "Parménide et le Chemin de la Vérité." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 15 oct. 2025, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-175/parmenide-et-le-chemin-de-la-verite/.

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