Strabon

Auteur de la "Géographie" du Ier siècle de notre ère
Rosie Sykes
par , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Strabo (by Brian Boru, Public Domain)
Strabon Brian Boru (Public Domain)

Strabon d'Amasée (vers 64 av. J.-C. – vers 24 ap. J.-C.) est l’auteur de Géographie, un ouvrage en dix-sept livres qui décrit le monde tel qu’il était connu des Grecs et des Romains de l’époque, s’étendant de la péninsule ibérique et de la Maurétanie à l’ouest jusqu’à l’Inde, telle que l’avaient décrite les compagnons d’Alexandre le Grand, et de l’Éthiopie jusqu’à la "lointaine Thulé", une île non identifiée située au nord de la Grande-Bretagne. Strabon vécut au cours des Iers siècles av. J.-C. et ap. J.-C.; il fut donc un observateur extérieur de certains bouleversements politiques majeurs, notamment les guerres civiles romaines et l’accession d’Auguste au titre d’empereur.

Jeunesse

La ville natale de Strabon, Amasée (Amasya, en Turquie actuelle), était l’ancienne capitale de la région du Pont. Strabon fait état des liens étroits qui unissaient ses ancêtres à la famille royale du Pont, notamment leur amitié avec les rois Mithridate Evergète V et Mithridate Eupatore VI. Ces ancêtres avaient toutefois tenté à plusieurs reprises de trahir Mithridate au profit des Romains envahisseurs. Bien qu’ils aient finalement perdu la faveur des dirigeants pontiques et romains, le cognomen romain "Strabo" pourrait suggérer une adoption au sein d’une familia romaine ou l’octroi de la citoyenneté romaine à un moment donné, soit à Strabon proprement dit, soit à un membre de sa famille.

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Le nom romain de Strabon et son héritage aristocratique grec reflètent sa position entre deux mondes: l’un hellénistique et dominé par des monarchies de langue grecque, l’autre marqué par l’Empire romain, force désormais inégalée en Méditerranée et au-delà. Ces circonstances transparaissent également dans sa Géographie, dans laquelle l’auteur apparaît à la fois en tant que fier héritier de la tradition littéraire grecque, mais aussi comme quelqu’un disposé à faire de l’Italie le nouveau centre culturel et géographique d’un monde bouleversé.

La Géographie suit un parcours dans le sens des aiguilles d’une montre tout autour de la Méditerranée antique.

Strabon voyagea très loin d’Amasée au cours de sa vie. Il fut éduqué auprès de divers philosophes péripatéticiens dans des lieux tels que Nysa, bien qu’il ait finalement choisi de suivre la philosophie stoïcienne, qualifiant le stoïcisme de "notre école" et son fondateur de "notre Zénon". On peut déduire de son œuvre qu’il passa une partie de sa vie adulte à Rome et à Alexandrie, notamment en remontant le Nil au sein du cortège d’Aelius Gallus, le préfet d’Égypte qui organisa plus tard une expédition à travers la mer Rouge contre l’Arabie Heureuse (Arabia Felix), laquelle échoua lamentablement dans ses objectifs d’explorer la région et de faire de ses habitants des alliés ou des sujets. Strabon mentionne l’étendue de ses propres voyages:

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J’ai voyagé vers l’ouest depuis l’Arménie jusqu’aux régions de la Tyrrhénie, en face de la Sardaigne, et vers le sud depuis le Pont-Euxin jusqu’aux frontières de l’Éthiopie. Et vous ne pourriez trouver parmi les auteurs de géographie une autre personne qui ait parcouru des distances bien plus grandes que celles que je viens de mentionner…

(Géographie, 2.5.11)

Map of the Roman Republic on the eve of the Mithridatic Wars
Carte de la République romaine à l'aube des guerres de Mithridate Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

Le monde méditerranéen

Strabon avait donc une connaissance personnelle de nombreux lieux qu’il décrit. Pour d’autres, comme l’Ibérie et l’Inde, il s’appuie sur les récits d’autrui. Strabon répertorie des centaines de sources qu’il a utilisées pour rédiger sa Géographie, allant de l’épopée homérique à Ératosthène, géographe hellénistique et bibliothécaire en chef à Alexandrie. Son intérêt pour Homère transparaît à la fois dans sa tendance à considérer comme infaillibles les informations géographiques contenues dans Homère, et dans son recours à des commentateurs de la géographie homérique, tels qu’Apollodore d’Athènes, qui a analysé les implications géographiques du "Catalogue des navires" de l’Iliade, et Hestiaia d’Alexandrie, une érudite qui a écrit sur la topographie de l’Iliade d’Homère. La Géographie de Strabon conserve de nombreuses citations et paraphrases de ces auteurs, bien qu’il soit parfois difficile de distinguer les opinions et contributions propres à Strabon de celles rapportées.

La Géographie suit un parcours dans le sens des aiguilles d’une montre tout autour de la Méditerranée, commençant et se terminant aux colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar). Ce style s’inspire des guides de navigation écrits de l’époque, connus sous le nom de Periploi. Strabon s’intéressait de manière générale au "monde habité" (ou oikoumenē ou écoumène) tel qu’il le percevait, plutôt qu’à la configuration de la planète entière, qu’il considérait comme un sujet trop abstrait pour un ouvrage qu’il destinait à être pratique et utile aux dirigeants politiques et militaires:

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La majeure partie de la géographie répond à des besoins politiques: car le cadre des activités des États, c’est la terre et la mer, que nous habitons… De plus, les plus grands généraux sont des hommes capables de contrôler la terre et la mer, et d’unir les nations et les cités sous un seul gouvernement et une seule administration politique. Il est donc évident que la géographie dans son ensemble a une incidence directe sur les activités des commandants.

(1.1.16)

Le genre de la chorographie (description écrite d’un lieu ou d’une région particulière) s’inscrit également dans la démarche de Strabon: son ouvrage peut être considéré comme une succession de chorographies englobant le monde connu.

Corbita Sailing
Corbita en mer Jan van der Crabben (CC BY-NC-SA)

Géométrie, astronomie et sciences naturelles

Strabon considérait la géographie comme une discipline composite, constituée de divers volets. Ses principales composantes étaient la géométrie et l’astronomie, indispensables pour déterminer la taille et la position des lieux sur le globe en fonction de leur latitude, établie à partir de repères tels que les méridiens et le cercle arctique. Strabon considérait toutefois que la géographie était également étroitement liée à l’histoire: le monde habité revêtait, selon lui, une importance particulière car il constituait avant tout le théâtre de l’action humaine. À un moment donné, il explique comment des monuments suffisamment importants, auxquels sont associées des histoires marquantes, peuvent devenir presque un élément "naturel" d’un lieu:

Il peut se faire en outre que les lieux possèdent certaines vertus ou certains vices, certains avantages ou certains inconvénients, les uns naturels, les autres artificiels: or, le géographe mentionnera les premiers, ceux qui sont naturels et par cela même permanents, [quitte à négliger] les autres, qui, ajoutés par la main des hommes, sont sujets à changer. Éncore en est-il parmi ces derniers qui persistent davantage, ceux-là il devra les faire connaître égale-ment. Il en est même qui, à défaut d'une longue durée, ont eu une notoriété, une célébrité telle, que la postérité, sur leur renommée, a fini par faire de dispositions artificielles, qui ne sont plus, quelque chose d'inhérent à la nature des lieux

(2.5.17)

Strabon fait fréquemment référence à des sources historiques, telles que l’Histoire universelle d’Éphore et l’Histoire de l’ascension de Rome au pouvoir de Polybe. Strabon lui-même a rédigé des ouvrages historiques (aujourd’hui perdus) avant de se lancer dans sa Géographie: il précise que ses Esquisses historiques (Historika Hypomnemata) se voulaient une suite de l’œuvre de Polybe (11.9.3), dont le travail s’acheva en 146 av. J.-C.

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Carte des réseaux commerciaux de l'Empire romain
Carte des réseaux commerciaux de l'Empire romain Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

Pour Strabon, l’histoire englobait à la fois le mythe rationalisé et l’histoire plus récente. Sa Géographie comprend de courts récits sur les "grands hommes", d’Alexandre à Pompée, mais aussi sur des femmes puissantes à travers l’Histoire et jusqu’à son époque, y compris sa contemporaine Pythodoris, la reine cliente du Pont, de la Cilicie et de la Cappadoce:

Quant au territoire des Tibaréni et des Chaldaei, lequel s'étend jusqu'à la Colchide et aux villes de Pharnacie et de Trapézûs, il est aujourd'hui encore régi par Pythodoris, femme de grand sens, douée d'une véritable capacité administrative.…

(12.3.29, ibid)

Strabon ne considérait pas l’histoire humaine comme isolée du monde naturel. Son étude de la géographie portait sur l’influence réciproque de la nature et de la culture: son œuvre témoigne d’une curiosité pour les effets des facteurs environnementaux sur les communautés humaines, ainsi que pour l’impact des humains sur leur environnement. L’ethnographie et l’histoire naturelle constituent donc également des axes majeurs de son ouvrage, et Strabon rapporte une multitude de détails sur la flore et la faune. Ici, il relate l’anecdote selon laquelle les troupes d’Alexandre le Grand auraient pris un groupe de langurs à longue queue pour des hommes en armes dans les montagnes d’Emodi (probablement les régions les plus occidentales de l’Himalaya):

Ils racontent, par exemple, qu'un jour un détachement macédonien aperçut au haut de collines pelées et nues toute une armée de ces singes qui le regardaient venir rangés en bon ordre (on sait que le singe est avec l'éléphant l'animal qui se rapproche leplus de l'homme pour l'intelligence), les Macédoniens y furent trompés et les prirent pour des ennemis, au point qu'ils allaient les charger, quand le roi Taxilès qui accompagnait alors Alexandre les avertit de leur erreur et les arrêta..

(15.1.29, ibid)

Map of the Cities Named Alexandria by Alexander the Great
Villes qu'Alexandre le Grand baptisa Alexandrie Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

La Géographie fournit des informations sur l’Histoire de la recherche, l’état des connaissances géographiques à un lieu et à une époque importants, ainsi que sur les usages culturels auxquels ces connaissances étaient destinées. Elle constitue également une source importante sur les récits mettant en scène des humains et des animaux dans leur environnement naturel: Strabon qualifie cette sous-discipline d’« Histoire terrestre », désignant ainsi les variations de la flore et de la faune sur terre et en mer, qu’il considérait comme caractéristiques de différents lieux.

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Héritage

Bien que la Géographie semble être restée dans l’oubli, sans être publiée, pendant un certain temps après la mort de Strabon vers 24 apr. J.-C., on en trouve des références dans l’œuvre d’Athénée de Naucratis (IIe-IIIe siècle ap. J.-C.). Tout comme Claude Ptolémée, le géographe du IIe siècle ap. J.-C., Strabon exerça une grande influence sur les idées des écrits géographiques byzantins.

Strabon et Ptolémée furent tous deux largement consultés aux XVe et XVIe siècles, qui représentent respectivement les approches "historique" et "mathématique" de la géographie. Plusieurs éditions de la Géographie furent imprimées au XVIe siècle, notamment celles d’Alde Manuce à Venise, de Marcus Hopper à Bâle et d’Isaac Casaubon à Genève. Des érudits, de l’humaniste florentin Francesco Berlinghieri aux éditeurs de Strabon (Hopper et Casaubon), ont souligné l’intérêt pratique de la lecture d’un tel texte, faisant écho aux opinions de Strabon sur l’utilité de sa Géographie: Strabon correspondait clairement aux idéaux humanistes d’une vie civique éclairée et active, très répandus dans la pensée de la Renaissance. À cette époque, les administrations européennes recherchaient également des informations actuelles et historiques pour l’élaboration de chorographies régionales: les États allemands et suisses qui se lançaient dans de tels projets, en particulier, se tournaient vers la Géographie de Strabon comme modèle pour atteindre ces objectifs.

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Bibliographie

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Sykes, R. (2026, septembre 11). Strabon: Auteur de la "Géographie" du Ier siècle de notre ère. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-28931/strabon/

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Sykes, Rosie. "Strabon: Auteur de la "Géographie" du Ier siècle de notre ère." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, septembre 11, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-28931/strabon/.

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Sykes, Rosie. "Strabon: Auteur de la "Géographie" du Ier siècle de notre ère." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 11 sept. 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-28931/strabon/.

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