Insurrection de Janvier

La rébellion polonaise contre la domination russe en Pologne
Reha Mert
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Polonia 1863 (by Jan Matejko, Public Domain)
Pologne 1863 : La Pologne enchaînée Jan Matejko (Public Domain)

L'insurrection de janvier 1863 fut un conflit entre la Russie tsariste et les insurgés polonais qui luttaient pour leur indépendance. Le soulèvement se poursuivit jusqu'en octobre 1864, date à laquelle il fut réprimé par les forces russes, effaçant ainsi l'autonomie déjà limitée du royaume de Pologne.

L'insurrection échoua en raison de facteurs tels que l'incapacité des factions radicales rouges et modérées blanches à assumer un leadership efficace et l'absence d'une armée régulière – comme lors de l'insurrection de novembre 1830 – qui obligea la plupart des combats à se dérouler sous la forme de guérilla. Le soulèvement entraîna la disparition totale de la Pologne en tant qu'entité politique et, tout comme après le soulèvement de novembre 1830, le peuple polonais fut à nouveau contraint à l'exil en Sibérie, cette fois sans perspective d'une quelconque amnistie. L'indépendance de la Pologne resterait inaccessible pendant encore 50 ans.

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Contexte

En 1856, Alexandre II s'adressa au peuple avec sa célèbre phrase "Pas de rêveries, messieurs".

La République des Deux Nations fut partitionnée puis finalement abolie par l'Autriche, la Prusse et la Russie en 1795. À partir de ce moment, les Polonais se livrèrent à de nombreux soulèvements et guerres dans le but de retrouver leur indépendance et de rétablir leur État. Pendant les guerres napoléoniennes, ils combattirent aux côtés des armées de Napoléon Bonaparte sous le commandement de Józef Poniatowski (1763-1813), avançant jusqu'à Moscou. Ils prirent de nouveau pris les armes lors du soulèvement de novembre 1830. Comme les autres, ce soulèvement se solda également par la défaite des forces polonaises. Pendant les révolutions de 1848, de nombreux Polonais rejoignirent l'armée hongroise dans sa lutte contre l'Autriche. Certains furent capturés, d'autres contraints à l'exil, et plusieurs trouvèrent refuge à Constantinople.

La guerre de Crimée (1853-1856) marqua une défaite importante pour la Russie tsariste. Le soutien combiné de la Grande-Bretagne, de la France et du Piémont-Sardaigne à l'Empire ottoman conduisit à la défaite finale de la Russie. Vers la fin de la guerre, le tsar Nicolas Ier (r. de 1825-1855) mourut et fut suivi d'Alexandre II de Russie (r. de 1855 à 1881). Lors de la Conférence de Paris, qui se réunit pour conclure la guerre de Crimée, le ministre russe déclara qu'il n'avait jamais entendu le mot "Pologne" (Davies, 256).

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Ascension d'Alexandre II

Conscient que l'Empire russe ne fonctionnait plus avec la même efficacité qu'auparavant, Alexandre II reconnut la nécessité impérative de réformes globales dans les domaines militaire, financier et bureaucratique. Bien qu'Alexandre ait été moins sévère avec la Pologne que son prédécesseur, il indiqua clairement lors de sa visite en 1856 que ses concessions avaient des limites lorsqu'il s'adressa au peuple avec sa célèbre phrase «Pas de rêveries, messieurs» (Davies, 257).

Alexandre II autorisa les Polonais à participer à la bureaucratie de l'État tsariste russe, soutint les initiatives économiques et abolit les barrières tarifaires, accordant ainsi aux Polonais l'accès aux marchés russes. Collectivement, ces mesures retardèrent temporairement un soulèvement polonais. Alexandre autorisa également la création d'institutions dont le peuple polonais avait un besoin urgent. Parmi les plus importantes figurait la création de la Szkoła Główna, ou "École principale", à Varsovie, qui, bien que n'étant pas une université, fonctionnait comme son substitut et visait à former des loyalistes au service tsariste au sein de la bureaucratie. En outre, l'Académie polonaise de médecine et de chirurgie fut rouverte.

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Polish Insurgents
Insurgés polonais Artur Grottger (Public Domain)

Le tsar ne pouvait accomplir tout ce travail seul et avait donc besoin de la collaboration de personnalités éminentes. Parmi celles-ci figuraient Leopold Kronenberg (1812-1878), banquier et industriel juif de Varsovie, et le comte Andrzej Zamoyski (1800-1874). Kronenberg fonda la Délégation municipale, qui vit le jour à Varsovie en 1861 avec pour mission de transmettre les opinions des personnalités influentes de la ville aux décideurs. L'un des défis auxquels était confrontée la Russie tsariste était l'amélioration de l'agriculture et des conditions de vie des paysans. Afin de recueillir les informations nécessaires à ces réformes, la Société agricole fut créée en Pologne en 1857. Ces deux organisations étaient, en quelque sorte, des entités politiques. L'importance de la Société agricole fut soulignée en 1858 lorsque le gouvernement russe lui demanda de préparer une série de propositions de réforme agraire. À cette époque, l'abolition du servage, un système déjà obsolète dans une grande partie de l'Europe et qui constituait un obstacle majeur à la modernisation de la Russie, était au cœur des débats. En 1860, la Société agricole avait été effectivement reconnue en tant que Sejm (parlement) de facto.

En 1861, la Russie décida finalement d'abolir le servage, et les effets se firent rapidement sentir en Pologne. La Société agricole de Varsovie demanda l'octroi de pleins droits de propriété au sein du royaume. Les troubles croissants cédèrent peu à peu la place à des formes de protestation plus violentes; en octobre 1860, lors d'une représentation théâtrale au Grand Théâtre en présence du tsar Alexandre et de l'empereur François-Joseph Ier d'Autriche (r. de 1848 à 1916), des bombes explosèrent. Le 25 février 1861, un groupe de Polonais organisa un rassemblement pour commémorer le soulèvement de 1830, qui fut dispersé par la police tsariste. Deux jours plus tard, lors d'une procession religieuse, des coups de feu furent tirés sur la foule, causant la mort de cinq personnes. Loin de s'apaiser, les troubles s'intensifièrent de jour en jour. Une manifestation similaire en avril fit des centaines de morts. L'état d'urgence fut déclaré en octobre. L'historien Jerzy Lukowski décrit ainsi la situation:

Les autorités russes... se retrouvèrent dans une situation délicate, caractéristique des régimes impériaux autoritaires qui se lancent dans des réformes libérales: la répression ne ferait qu'attiser les sentiments patriotiques des Polonais, tandis que les concessions ne feraient que les encourager à en demander davantage.

(Lukowski, 174)

Afin de réprimer les troubles persistants à Varsovie, le tsar fit appel à Aleksander Wielopolski (1803-1877), un aristocrate polonais dont il avait précédemment rejeté les propositions à plusieurs reprises. En mars, Wielopolski fut nommé responsable de l'éducation et des affaires religieuses à Varsovie. Wielopolski gravit rapidement les échelons, assumant des pouvoirs de plus en plus importants. En avril 1861, il fut nommé commissaire à la justice et, en 1862, il accéda au poste de chef de l'administration civile. Ces nominations, intervenues alors que les troubles persistaient à Varsovie, avaient un objectif clair: le rétablissement de l'ordre. Mais il était évident que le rétablissement de l'ordre ne serait pas une tâche facile.

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Aleksander Wielopolski
Aleksander Wielopolski Karol Beyer (Public Domain)

En octobre 1861, le Comité municipal fut créé par les Rouges, un groupe radical composé de personnalités cherchant à mener une révolution sociale et à libérer la Pologne de la domination tsariste. En décembre, une faction plus modérée, les Blancs, fut formée sous la direction de Leopold Kronenberg et du comte Andrzej Zamoyski. En 1862, Zamoyski soumit une proposition au grand-duc Constantin, exigeant le rétablissement de la Pologne dans son statut d'avant 1815, la réintroduction de la constitution, la réinstauration du Sejm et le rétablissement d'une armée indépendante. Peu de temps après, cependant, il fut convoqué à la capitale impériale, Saint-Pétersbourg, par le tsar Alexandre II pour rendre compte de ses actions, puis exilé.

Branka

Les troubles à Varsovie persistaient et Wielopolski, déterminé à tenir sa promesse de rétablir l'ordre, n'hésita pas à recourir à des mesures sévères. Estimant que l'identification et l'élimination des insurgés nécessitaient une action préventive, Wielopolski élabora un plan prévoyant la conscription de 30 000 hommes, dans l'espoir de piéger les jeunes perturbateurs. Comme les conscrits seraient déjà intégrés dans l'armée et donc incapables de provoquer de nouveaux troubles, cette mesure impliquait que toute personne qui parvenait à échapper à la conscription pouvait devenir une cible potentielle. La date fixée pour cette Branka, "la conscription forcée", était le 14 janvier 1863. Les représentants de la faction des Rouges, Stefan Bobrowski (1841-63) et Zygmunt Padlewski, avaient en fait envisagé le printemps 1863 comme le moment propice pour un soulèvement; cependant, la Branka les contraignit à agir sans délai.

Le mouvement se propagea non seulement à travers les terres polonaises, mais atteignit également certaines parties de l'Ukraine et de la Biélorussie.

Le 22 janvier 1863, le gouvernement national provisoire fut proclamé, déclarant la guerre à la Russie tsariste et exigeant que la Pologne retrouve ses frontières de 1772 (année de la première des trois partitions de la Pologne en 1772, 1793 et 1795). Dès le début, le soulèvement semblait voué à l'échec, car contrairement au soulèvement de novembre 1830, la Pologne ne disposait plus d'une armée régulière. Il ne restait plus qu'une vingtaine de milliers de bandes dispersées, mal armées et éparpillées à travers le pays: "leur nombre augmentait périodiquement, et au total, quelque 100 000 personnes allaient combattre au cours des dix-huit mois suivants, mais elles ne faisaient pas le poids face aux 300 000 soldats réguliers russes concentrés contre elles" (Zamoyski, 244). Le manque de participants, l'absence d'artillerie, la fragmentation des forces et l'échec de la prise de Płock, centre désigné de l'insurrection, firent que le soulèvement prit la forme d'une guérilla.

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Le mouvement avait besoin d'un leader, et Ludwik Adam Mierosławski (1814-1878), vétéran du soulèvement de 1830 et commandant lors du soulèvement de Grande-Pologne en 1846, était impatient d'assumer ce rôle. Largement considéré comme "le Garibaldi de Pologne", Mierosławski arriva pour prendre le commandement de l'insurrection et devint son premier naczelnik (dictateur). Cependant, après une série de défaites, il démissionna de la dictature.

Son successeur, Marian Langiewicz (1827-1887), ne resta en fonction que neuf jours avant de subir une défaite et de se replier en Galicie, pour finalement se retrouver à Constantinople, où il mourut. Les disputes prolongées entre les rouges radicaux et les blancs modérés empêchèrent de parvenir à un consensus sur la personne qui devait assumer le leadership. La question resta en suspens jusqu'en octobre 1863, lorsque le commandement fut pris par Romuald Traugutt (1825-1864), un propriétaire terrien lituanien et officier expérimenté qui avait servi comme colonel pendant la guerre de Crimée. "Maigre, silencieux, calme, discipliné, efficace, il possédait la plupart des qualités qui faisaient cruellement défaut à ses prédécesseurs immédiats" (Davies, 264). Il réussit à relancer un soulèvement qui était sur le point de s'effondrer et, sans lui, l'insurrection de 1863 aurait probablement pris fin en octobre.

Romuald Traugutt
Romuald Traugutt Unknown Photographer (Public Domain)

En consolidant l'autorité des structures de commandement dispersées sous sa direction, Traugutt s'assura que l'aile militaire du soulèvement était dirigée à partir d'un centre unique. De plus, le mouvement s'étendit non seulement à travers les terres polonaises, mais atteignit également certaines parties de l'Ukraine et de la Biélorussie, tandis qu'en Lituanie, il obtint un soutien particulièrement important. Pourtant, même Traugutt fut incapable d'assurer l'indépendance tant désirée des Polonais. Les rouges le considéraient comme un général trop proche des blancs et lui refusèrent donc leur soutien crucial. Afin de protéger le secret de l'organisation, très peu de personnes connaissaient la véritable identité du naczelnik, et seules six personnes étaient autorisées à lui rendre visite. Un système de communication codé fut mis en place, s'inspirant de vers tirés du Pan Tadeusz d'Adam Mickiewicz et de De Imitatione Christi. Malgré ce réseau élaboré de secret et de cryptage, l'identité de Traugutt fut découverte; en avril 1864, il fut soudainement arrêté par la police armée alors qu'il était couché dans son lit.

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Conclusion

Alexandre II comprit alors que les mesures militaires seules ne suffiraient pas à éteindre l'insurrection. Ainsi, en mars 1864, le servage fut aboli en Pologne, suite à la persuasion de l'un des hauts fonctionnaires du tsar, Nikolay Alekseyevich Milyutin (1818-1872). Le servage avait déjà été aboli en Russie en 1861, et afin de gagner le soutien des paysans polonais, il fallait l'étendre également aux terres polonaises. Les propriétaires terriens furent indemnisés directement par l'État. Entre-temps, le 5 août 1864, Traugutt fut exécuté. La dernière unité insurgée, sous le commandement de Stanisław Brzóska, résista jusqu'en 1865. Avec sa défaite, les derniers vestiges de l'insurrection furent éteints.

L'insurrection de novembre 1830 avait abouti à la Wielka Emigracja (Grande Émigration) et à l'exil en Sibérie. Les Polonais qui se soulevèrent en 1846-1848 finirent également en Sibérie, et quelque 50 000 hommes qui avaient participé, soutenu ou simplement été soupçonnés de soutenir l'insurrection de janvier les rejoignirent par la suite. Bien qu'Alexandre II ait précédemment gracié plusieurs exilés encore en Sibérie pour des soulèvements antérieurs, ces nouveaux déportés ne furent jamais graciés. Cette fois-ci, la Russie tsariste ne fit preuve d'aucune clémence envers les insurgés polonais, à tel point que même Vladimir Lénine (1870-1924) rencontra des exilés polonais lors de son propre exil en Sibérie entre 1897 et 1900. Le Królestwo Polskie (Royaume de Pologne), créé lors du Congrès de Vienne en 1815, fut officiellement aboli en 1866 et rebaptisé province de Vistule. Le rétablissement de l'indépendance de la Pologne n'aurait lieu qu'à la fin de la Première Guerre mondiale (1914-18), un demi-siècle plus tard.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Reha Mert
Reha Mert, is a history teacher who graduated from Istanbul Medeniyet University. He studies Turkology at Bonn University. Besides studying history, he enjoys learning languages ​​and is interested in philology.

Citer cette ressource

Style APA

Mert, R. (2025, octobre 06). Insurrection de Janvier: La rébellion polonaise contre la domination russe en Pologne. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-25133/insurrection-de-janvier/

Style Chicago

Mert, Reha. "Insurrection de Janvier: La rébellion polonaise contre la domination russe en Pologne." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, octobre 06, 2025. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-25133/insurrection-de-janvier/.

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Mert, Reha. "Insurrection de Janvier: La rébellion polonaise contre la domination russe en Pologne." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 06 oct. 2025, https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-25133/insurrection-de-janvier/.

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