Stèle funéraire de Dexileos: Étude de l'aristocratie et de la démocratie dans l'art grec

James Lloyd
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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La stèle funéraire de Dexileos témoigne de la manière dont la pensée politique athénienne imprégnait toutes les couches de la société, illustrant le conflit auquel étaient confrontées les classes aristocratiques qui tentaient de trouver leur place au sein de la démocratie athénienne. En tant que document visuel, elle présente une image qui aurait été vue et comprise par ceux qui passaient devant elle; bien qu'il fût cavalier, un élément typiquement élitiste de l'armée, Dexileos faisait néanmoins partie intégrante du demos athénien. La stèle date d'une période troublée de l'histoire d'Athènes. Après avoir perdu la guerre du Péloponnèse, Athènes fut gouvernée par 30 tyrans, et lorsque la démocratie fut rétablie, les tyrans furent sévèrement punis et Athènes se retrouva en guerre avec Corinthe (c. 394 av. J.-C.). La stèle funéraire de Dexileos résume parfaitement les luttes et les idéologies changeantes qui régnaient à Athènes à l'époque. En tant que monument commémorant la mort du jeune homme, elle le représente tel que sa famille souhaitait qu'on se souvienne de lui.

Dexileos Stele
Stèle funéraire de Dexileos James Lloyd (CC BY-NC-SA)

Informations générales

La stèle de Dexileos mesure 1,86 m de haut et a été trouvée in situ dans le cimetière du Dipylon en 1863. Elle a été déplacée pendant la Seconde Guerre mondiale et se trouve actuellement au musée archéologique du Céramique à Athènes. Une réplique se trouve à son emplacement d'origine. Le monument est en marbre pentélique, une variété assez coûteuse.

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Le coût des sépultures athéniennes classiques variait entre 300 drachmes et 2 talents. Voici quelques exemples tirés de sources primaires grecques:

300 dr.

Elle hésitait à se confier à ses soins après sa mort, mais comme elle avait confiance en Antiphanes, qui n'avait aucun lien avec elle, elle lui donna trois mines d'argent pour ses funérailles, ignorant cet homme, qui était son propre fils. De toute évidence, elle était convaincue qu'il ne s'acquitterait pas de ses dernières obligations, même en raison de leur lien de parenté. (Lysias 31.21)

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1000 dr.

J'ai également emprunté mille drachmes supplémentaires à Lysistrate de Thoricus pour les funérailles de mon père, et j'ai personnellement remboursé cette dette. (Démosthène 40.52)

De plus, si ma propre mère venait à mourir, il ne faudrait pas plus de dix mines pour construire sa tombe. (Platon, Lettres, 13.361e)

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2500 ou 3000 dr.

Après avoir déclaré que la tombe coûtait 50 mines [5000 drachmes], il s'engagea à en payer la moitié lui-même et à imputer l'autre moitié à la succession des enfants: mais cette dernière moitié couvrait le coût réel. (Lysias 32.21)

2 talents

... celle à qui cet homme détesté des dieux a construit un monument près de celui de sa maîtresse, pour un coût de plus de deux talents. Et il ne voyait pas qu'une structure de ce genre serait un monument, non pas de sa tombe, mais du tort qu'elle avait causé à son mari à cause de lui. (Démosthène 45.79)

Nous sommes en mesure de dater avec précision non seulement le monument à proprement parler, mais aussi l'âge auquel Dexileos est mort, car ce monument est un exemple rare où la date de naissance du défunt est indiquée en même temps que la date de sa mort. Dexileos vit le jour sous l'archontat de Tisandre (414 av. J.-C.) et mourut sous celui d'Euboulidès (394 av. J.-C.), ce qui lui donnait environ 20 ans à sa mort. L'épigramme complet se lit comme suit:

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DEXILEOS, FILS DE LYSANIOS DE THORIKOS

NÉ L'ANNÉE DE TISANDRE

MORT L'ANNÉE D'EUBOULIDÈS À CORINTHE

L'UN DES CINQ CAVALIERS

Cependant, ce qui est encore plus intrigant, c'est l'inscription "l'un des cinq cavaliers", le seul exemple d'une telle phrase dans toutes les stèles funéraires attiques classiques existantes. Le fait qu'elle soit unique rend l'interprétation de cette ligne particulièrement difficile; la signification la plus probable de cette ligne se trouve dans Xénophon, Hipparque 8.23-5:

Si de plus, il peut laisser derrière lui, sans qu’on les voie, quatre ou cinq des cavaliers les meilleurs et les mieux montés, ils auront un grand avantage pour tomber sur l’ennemi, quand il revient à la charge.

Nous pouvons même postuler le contexte historique dans lequel Dexileos est réellement mort: le début de la deuxième campagne de la guerre de Corinthe. En fait, grâce à Xénophon et Diodore de Sicile, nous pouvons être encore plus précis: il est probable que Dexileos soit mort soit lors de la bataille de la rivière Némée (proche de Corinthe), soit lors d'une escarmouche avant ou après la bataille proprement dite (Xén. Hell. 4.2.9-23 & 4.3.1 ; Dio.Sic. 14.83).

Les personnages

À gauche :

  • Dexileos, âgé de 20 ans, dont la jeunesse est mise en évidence par son visage imberbe et ses vêtements, le chiton, la chlamyde et le pétase (qui, bien qu'il soit manquant, était très certainement présent sous la forme d'une attache métallique), qui deviendraient plus tard la tenue standard des éphèbes athéniens.
  • Ses chaussures sont manquantes, mais elles étaient probablement similaires à celles que l'on voit sur des stèles comparables: des crépides, le type de bottes décrit par Xénophon dans De l'Équitation 12. I0: "les jambes et les pieds se prolongeant visiblement au delà des cuissards, on les garnira de bottes du cuir dont on fait les semelles. Par là les jambes seront défendues et les pieds chaussés."
  • Les armes, les rênes et les pétases ont disparu, ne laissant derrière eux que des taches et des trous. La polychromie a également disparu, mais elle aurait pu aider à fournir des caractéristiques attribuables. Étant cavalier, il est monté sur un étalon, qui a été réduit pour s'adapter à la scène. Le cheval se cabre.

À droite :

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  • Un ennemi hellénique tombé (probablement un Corinthien, compte tenu du contexte de l'épigramme), encore jeune, lève le bras droit pour se protéger, incapable de manier le bouclier qu'il porte. Il est nu, contrairement à l'"uniforme" de Dexileos, et est coincé sous le cheval de Dexileos.

Le bras droit de Dexileos est levé, sa lance s'abat sur son ennemi (il y a un trou percé dans le cou de l'ennemi; la position du cheval rendrait physiquement impossible qu'il soit réellement transpercé par le cavalier). Les lignes entre les personnages sont principalement linéaires et parallèles, une rigidité qui se reflète également dans le regard impassible de Dexileos. Sur le plan stylistique, ce type de scène (cavalier se dressant au-dessus de son ennemi tombé) remonte aux scènes de l'Amazonomachie du Parthénon; malgré cela, elle est toujours appelée "motif de Dexileos".

Dexileos Stele (detail)
Stèle de Dexileos (détail) James Lloyd (CC BY-NC-SA)

Détails architecturaux

La scène est encadrée par un fronton avec des acrotères, qui ne peuvent pas servir à protéger le relief, car des éléments dépassent de celui-ci. Ils ne peuvent pas non plus servir à représenter une scène intérieure. Nous pouvons donc en déduire des connotations religieuses en rapport avec le naïskos, le sanctuaire et le culte des héros (l'architecture à fronton n'existait pas dans les habitations grecques).

Cependant, malgré son excellent état de conservation, certains éléments de ce monument n'ont pas survécu, tels que les bras et les détails métalliques, ainsi que la polychromie, qui aurait très certainement illustré une scène sur le fronton.

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Contexte

Bien que ce monument soit ostensiblement aristocratique, représentant le jeune Dexileos en cavalier, il l'est sans être intrinsèquement antidémocratique. L'épigramme est unique en ce sens qu'il indique l'année de sa naissance, précisant ainsi que Dexileos était trop jeune pour avoir participé aux tyrannies antidémocratiques de la fin du Ve siècle avant J.-C. De plus, il indique clairement que Dexileos était encore un éphèbe, en passe de devenir un citoyen démocratique. En outre, le fait de mentionner que le père de Dexileos, Lysanios, venait de la trittys Thorikos, contribue à placer Dexileos dans un autre contexte démocratique. La présence d'un vase dans la concession du cimetière représentant les tyrannicides est également révélatrice, car il s'agit d'une image ouvertement démocratique.

Ce monument est toutefois l'un des trois qui commémorent Dexileos d'une manière ou d'une autre. Le premier monument est le Polyandron, érigé en l'honneur de tous les soldats athéniens morts au cours d'une année particulière (en l'occurrence 395/4 av. J.-C.). Dans le cadre de ce rituel rendant hommage à ceux qui sont morts pour la ville, leurs cendres étaient brûlées et placées ensemble dans le Demosion Sema; dans la mort, tous étaient égaux: les cendres des riches cavaliers étaient mélangées à celles des fantassins moins fortunés. Ce mélange d'individus pour former une démocratie complète est visible dans l'imagerie du Polyandron de 395/4 avant J.-C., où un cavalier et un hoplite sont unis dans leur combat contre un ennemi. Le deuxième monument est celui qui fut érigé pour les cavaliers tombés au combat; onze d'entre eux sont répertoriés. Bien que ce monument sépare l'ordre aristocratique de la démocratie dans son ensemble, il montre que ceux qui ont survécu voulaient que leur sacrifice pour la démocratie soit commémoré. C'est un élément clé: la cavalerie souhaitait être considérée comme faisant partie de la démocratie, plutôt que comme en étant séparée. Cela s'explique notamment par les tyrannies qui sévirent à Athènes à la fin du Ve siècle avant J.-C., auxquelles participèrent de nombreux membres de la cavalerie. Après le rétablissement de la démocratie, ceux qui avaient survécu à l'exil ou pire encore souhaitèrent se distancier de ce qui s'était passé avant eux. En gardant cela à l'esprit, il est important de noter que l'année de naissance de Dexileos est mentionnée, indiquant qu'il avait dix ans sous le règne des 30 tyrans, trop jeune pour avoir pris part à des actions antidémocratiques.

Cette date révèle également que Dexileos était également un éphèbe au moment de sa mort. Devenir éphèbe était le "rite de passage" athénien, qui permettait à un jeune Athénien de devenir un citoyen athénien à part entière. Cela impliquait trois ans de service militaire, dont les deux derniers en patrouille. Ce détail épigraphique est corroboré par les vêtements que porte Dexileos, la chlamyde, qui flotte derrière lui:

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Leur service de patrouille dure deux ans; l'uniforme est une chlamyde.
(Aristote, Constitution athénienne 42)

En gardant cela à l'esprit, nous pouvons supposer que Dexileos, qui présente un trou pour une attache métallique sur la tête, portait le pétase, le chapeau à large bord porté par les voyageurs et qui, sur le plan iconographique, allait devenir partie intégrante de l'uniforme des éphèbes à partir du milieu du IVe siècle avant J.-C. Cette hypothèse est corroborée par le NMA 3708, un socle comportant deux reliefs sculptés presque identiques sur le plan iconographique à Dexileos, où l'on voit clairement le cavalier se cabrer, coiffé d'un pétase. Si cette supposition concernant le couvre-chef de Dexileos est correcte, elle contribue à l'identifier en tant qu'éphèbe, un jeune homme faisant partie du système démocratique athénien, ce qui permet de replacer sa mort dans le contexte d'un sacrifice démocratique.

Cependant, nous ne pouvons ignorer les preuves écrites. Il existe deux idéologies distinctes derrière la mort au combat qui étaient avancées dans l'Athènes classique. Pendant la guerre du Péloponnèse, le discours funèbre de Périclès place la mort des citoyens athéniens dans le contexte plus large de la démocratie athénienne, plutôt qu'en tant que sacrifice personnel afin d'obtenir l'honneur, comme on peut le voir dans l'Éloge funèbre (80) de Lysias, qui loue plutôt la gloire et l'héroïsme que l'individu tire d'une telle action:

Par la loi de leur nature, ils sont pleures comme mortels; mais par leurs vertus, ils obtiennent des hymnes comme les dieux. On les honore d'une sépulture publique; on ouvre en leur gloire une lice, où combattent la force, le génie, la richesse, afin de montrer qu'il est juste que ceux qui ont terminé leurs jours dans la guerre reçoivent les mêmes honneurs que les immortels.

Étant plus proche de Lysias dans le temps, il est donc surprenant que cette stèle ne soit pas plus individualiste, compte tenu des tendances changeantes qui se manifestaient dans les stèles funéraires au tournant du siècle, lorsque les scènes familiales se sont multipliées, mais aussi compte tenu du fait qu'il s'agit du troisième monument commémorant Dexileos, érigé par sa famille. Il est certes plus présent ici que sur les monuments érigés par l'État et la cavalerie, mais cette stèle souhaite montrer qu'il correspond à un modèle idéal de citoyen (et, ce faisant, le montrer victorieux au combat, un acte louable - un compromis entre les idéologies exposées par Périclès et Lysias). Il est révélateur que, bien qu'il ne fût pas un citoyen à part entière de la démocratie athénienne, ces attributs puissent néanmoins lui être attribués, ce qui suggère l'importance accordée à cette époque à l'inclusion de l'aristocratie dans la démocratie athénienne.

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Bibliographie

  • Hurwitt. "The Problem with Dexileos: Heroic and Other Nudities in Greek Art." AJA, 111, 1, 2007, pp. 35-60.
  • Leader. "In Death Not Divided: Gender, Family, and State on Classical Athenian Grave Stelae." AJA, 101, 4, 1997, pp. 683- 699.
  • Morey. "The "Arming of an Ephebe" on a Princeton Vase." AJA, 11, 2, 1907, pp. 143- 149.
  • Wassermann. "Serenity and Repose: Life and Death on Attic Tombstones." The Classical Journal, 64, 5, 1969, pp. 193- 202.

Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

James Lloyd
Le principal domaine de recherche de James est la musique de la Grèce antique, mais il s'intéresse aussi à la mythologie, à la religion ainsi qu'à l'art et à l'archéologie en général. Malgré une passion assumée pour tout ce qui vient de Grêce, James n'est pas insensible à la Rome antique pour autant.

Citer cette ressource

Style APA

Lloyd, J. (2025, décembre 19). Stèle funéraire de Dexileos: Étude de l'aristocratie et de la démocratie dans l'art grec. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-631/stele-funeraire-de-dexileos-etude-de-laristocratie/

Style Chicago

Lloyd, James. "Stèle funéraire de Dexileos: Étude de l'aristocratie et de la démocratie dans l'art grec." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, décembre 19, 2025. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-631/stele-funeraire-de-dexileos-etude-de-laristocratie/.

Style MLA

Lloyd, James. "Stèle funéraire de Dexileos: Étude de l'aristocratie et de la démocratie dans l'art grec." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 19 déc. 2025, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-631/stele-funeraire-de-dexileos-etude-de-laristocratie/.

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