Pendant la Seconde guerre des Boers (1899-1902) en Afrique australe, les autorités britanniques firent usage de camps de concentration pour civils, ce qui suscita une vive controverse. L'objectif était de priver les guérilleros boers de tout soutien logistique et d'offrir quelque sorte d'hébergement aux familles boers qui avaient perdu leur maison et leurs moyens de subsistance. Un manque de planification conduisit à des camps surpeuplés où les rations étaient maigres et les conditions sanitaires encore pires, une situation qui entraîna des épidémies de maladies telles que la typhoïde. Pendant la guerre, jusqu’à 28 000 Boers (dont 80 % étaient des enfants) et 20 000 Africains noirs périrent dans les camps de concentration à cause de la malnutrition et des maladies.
Rivalité entre Britanniques et Boers
Les causes du conflit en Afrique australe connu sous le nom de Seconde guerre des Boers (ou guerre d’Afrique du Sud), qui opposa les Boers (colons d’origine néerlandaise et de certains autres pays européens) aux colonies britanniques de la colonie du Cap et du Natal, étaient multiples. Les deux camps voulaient des terres pour l’agriculture et le contrôle de riches ressources naturelles telles que les mines de diamants de Kimberley et les mines d’or du Witwatersrand. Un autre sujet de discorde était le traitement discriminatoire réservé aux colons britanniques dans les deux républiques boers du Transvaal et de l'État libre d'Orange. La tentative non officielle de coup d’État britannique au Transvaal, avec le raid manqué de Jameson en 1895, attisa la méfiance mutuelle entre les deux camps. À la suite de ce raid, le gouvernement du Transvaal commença à acheter des armes à l’étranger et signa un traité avec l’Allemagne, au grand désarroi de la Grande-Bretagne, car une implication allemande en Afrique australe risquait de compromettre les intérêts et la domination britanniques dans toute la région. Les deux camps s’étaient déjà affrontés lors de la première guerre des Boers (1880-1881), remportée par ces derniers. Principalement constituée d’escarmouches, cette première guerre allait être complètement éclipsée par l’ampleur et la sauvagerie de la seconde.
La première action de la Seconde guerre des Boers eut lieu le 11 octobre 1899, lorsqu’une force de cavalerie boer mit en déroute une unité britannique. Bien qu’ils n’aient pas reçu d’entraînement formel, les Boers disposaient d’excellents fusils et s’en servaient tout aussi bien. Les Boers formèrent des unités appelées "commandos", qui remportèrent plusieurs victoires au début de la guerre, en grande partie grâce à la médiocrité du commandement britannique et à l’excellente connaissance et maîtrise du terrain local par les Boers. Contrairement à la guerre précédente, le gouvernement britannique envoya cette fois-ci des troupes britanniques pour renforcer celles déjà présentes dans les colonies. Ainsi, les effectifs de l’armée britannique, qui comprenaient 30 000 soldats coloniaux venus d’Australie, de Nouvelle-Zélande et du Canada, passèrent rapidement de 25 000 à 250 000 hommes. Cet avantage numérique aida les Britanniques à s’emparer des principales villes boers qu'étaient Pretoria, Bloemfontein et Johannesburg.
En réponse à ces revers militaires, les Boers adoptèrent des tactiques de guérilla, auxquelles les Britanniques ripostèrent par une tactique de la terre brûlée, efficace mais controversée, consistant à détruire les récoltes et à confisquer le bétail. Des milliers de fermes et de maisons civiles furent réduites en cendres au cours de la campagne. Le commandant en chef britannique, Herbert Kitchener, limita les mouvements des Boers en divisant "les deux anciennes républiques en un immense damier d’acier constitué de lignes de barbelés, gardé par des casemates en béton" (Pakenham, 577).
Les camps
Au début, les Boers capturés et les sympathisants présumés étaient envoyés dans des camps de prisonniers à Sainte-Hélène et à Ceylan (Sri Lanka), mais ils étaient néanmoins traités conformément aux conventions européennes. À l’été 1900, cependant, la guerre s’éternisant bien plus longtemps que prévu, l’attitude des Britanniques envers les prisonniers et les civils boers en général se durcit. Les Boers combattants étaient approvisionnés en nourriture et en fourrage pour leurs chevaux par des fermes civiles, très souvent tenues par les épouses de ces mêmes hommes qui combattaient les Britanniques. Pour priver l’ennemi de cette aide, Kitchener ordonna non seulement la tactique de la terre brûlée, mais aussi l’arrestation des femmes, des enfants et des domestiques (qui étaient des Africains noirs), qui furent ensuite envoyés dans des camps si surpeuplés qu’ils furent surnommés "camps de concentration".
La politique de détention des civils avait deux objectifs: priver les Boers combattants de leur soutien logistique et, selon l’argumentation britannique, tout simplement fournir un hébergement à ceux qui avaient perdu leur maison et leurs moyens de subsistance pendant la guerre. Tout le monde n’était pas d’accord avec cette approche. Un soldat de la Yeomanry déclara que c'était "la chose la plus répugnante que nous ayons eu à faire" (James, 130), mais les soldats étaient largement convaincus que c'était le seul moyen de mettre fin à la guerre. Il y avait deux types de détenus: les civils qui avaient aidé les Boers et ceux qui avaient collaboré avec les Britanniques mais dont les fermes avaient été incendiées, soit par erreur, soit par des commandos boers. Les réfugiés pro-britanniques étaient également détenus dans des camps de concentration, mais recevaient des rations légèrement meilleures que les autres détenus. Quant aux Boers combattants qui avaient été capturés, ils étaient désormais envoyés dans des camps de prisonniers de guerre distincts, situés en Afrique du Sud.
Au total, les Britanniques établirent 46 camps de concentration où les détenus étaient enfermés dans des bâtiments rudimentaires ou des rangées de tentes entourées de barbelés infranchissables. En 1902, 117 000 femmes et enfants boers et 119 000 Africains noirs étaient détenus dans ces camps. Les Blancs et les Noirs étaient détenus dans des camps séparés. Contrairement aux Boers blancs, les Africains noirs détenus devaient travailler comme manœuvres. Kitchener ne visita aucun de ces camps et rassura allègrement les autorités à Londres en affirmant que, malgré le nombre croissant de rapports indiquant le contraire, tout le monde était "heureux" dans les camps. Comme la plupart des commandants militaires avant et après lui, Kitchener souhaitait éloigner les civils du théâtre des opérations, mais le fait qu'il ait négligé les détails concernant leur hébergement eut des conséquences catastrophiques.
Les rations pour tous les occupants des camps de concentration étaient maigres, comme le décrit ici l’historien T. Pakenham:
Il n’y avait ni légumes, ni confiture; pas de lait frais pour les bébés et les enfants; juste une livre [450 g] de farine et environ une demi-livre de viande par jour, avec quelques miettes de sucre et du café; bien pire que le régime alimentaire des casernes ou que le régime officiel des troupes en campagne.
(494)
La situation était encore pire dans les camps pour Africains noirs, où de nombreux détenus étaient contraints de manger des insectes pour survivre. Les vêtements étaient rationnés dans tous les camps, et il y avait peu de protection contre les extrêmes de chaleur ou de froid. Il n’y avait pas assez de médecins ni d’infirmières – un seul médecin par camp et quelques infirmières pour l’assister. Les camps pour Africains noirs n’avaient aucune infirmière. Les fournitures médicales s’épuisèrent rapidement. L’eau était souvent contaminée et les conditions sanitaires extrêmement mauvaises; certains camps ne disposaient même pas de savon. Des maladies telles que la typhoïde, la dysenterie et la rougeole se propagèrent rapidement dans ces camps surpeuplés. La pneumonie était une autre cause fréquente de décès.
Rina Viljoen, une mère détenue, décrit l’impact de ces conditions sur les enfants:
Il y avait beaucoup de maladies dans le camp. Les gens étaient souvent malades et beaucoup mouraient, surtout les enfants… et quand les autorités apprenaient qu’il y avait un enfant malade dans votre tente, elles emmenaient cet enfant à l’hôpital. Et les femmes boers étaient convaincues que cet enfant serait mort dans les trois jours. On n’avait pas non plus le droit de rendre visite à cet enfant à l’hôpital. Alors, si un enfant tombait malade, on le cachait simplement dans la tente et on le gardait là.
(Jackson, 153)
Dans les camps, "on estime qu'entre dix-huit mille et vingt-quatre mille personnes sont mortes d'hypothermie, de typhoïde et de maladies" (Corey, 54). L’historien L. James avance un chiffre encore plus élevé, soit 28 000 Boers, et note que 80 % d’entre eux étaient des enfants. À ce nombre s’ajoutent entre 14 000 et 20 000 Africains noirs morts dans les camps. Ces chiffres sont à comparer aux quelque 7 000 Boers tués au combat pendant la guerre.
Les autorités britanniques n’avaient pas l’intention de voir tant de personnes, ni même quiconque, mourir dans les camps, malgré les accusations de génocide délibéré formulées par certains du côté boer. Comme le note James: "Ils furent victimes d’une combinaison d’incompétence bureaucratique et d’ignorance médicale plutôt que de malveillance: 28 000 soldats britanniques moururent également des mêmes infections qui tuèrent les détenus" (130). L'enquête officielle de la Commission Fawcett nota que la majorité des décès dans les camps auraient pu être évités si des mesures médicales adéquates avaient été prises dès le début. La bureaucratie, l’indifférence envers les civils et l’incompétence générale étaient des caractéristiques bien trop familières de l’armée britannique dans ses guerres coloniales tout au long du XIXe siècle. Le corps médical de l’armée ne pouvait pas faire face de manière adéquate aux maladies dans ses propres rangs, sans parler d’un nombre considérable de civils maintenus dans des conditions propices à la propagation des maladies.
Lorsque la nouvelle de cette catastrophe humanitaire parvint en Grande-Bretagne, l’indignation publique fut grande et la presse exigea des réponses. Le Parlement débattit de la question. Le chef du Parti libéral, Henry Campbell-Bannerman, dénonça le gouvernement et, dans un discours public, qualifia les camps de "méthodes barbares" (Fage, 479). Des personnalités indépendantes menèrent leur propre enquête sur la catastrophe. Emily Hobhouse (1860-1926) était l’une de ces militantes des droits sociaux et, après avoir parcouru les deux républiques boers pendant quatre mois, elle rédigea en avril 1901 un rapport accablant sur l’incompétence du gouvernement. Hobhouse décrit un camp à Bloemfontein, visité le 26 janvier 1901:
Imaginez la chaleur à l’extérieur des tentes, et la sensation de suffocation à l’intérieur! Nous nous sommes assis sur leurs couvertures kaki, enroulées, à l’intérieur de la tente de Mme Botha; le soleil brûlait à travers la toile, et les mouches formaient une épaisse couche noire sur tout – pas de chaise, pas de table, ni même de place pour en mettre; seule une caisse en bois, posée sur la tranche, servait de minuscule garde-manger. Dans cette minuscule tente vivent Mme Botha, cinq enfants (dont trois déjà bien grands) et une petite servante caffre. De nombreuses tentes comptent davantage d’occupants…
(Fremont-Barnes, 79)
Le rapport de Hobhouse et d’autres, ainsi que l’indignation internationale exprimée dans la presse française et allemande, poussèrent le gouvernement, bien que très lentement, à améliorer la situation dans les camps qu’il qualifiait par euphémisme de "camps de refuge". La première mesure prise pour améliorer les conditions dans les camps fut de retirer le contrôle à l’armée et de confier la responsabilité aux autorités civiles. Kitchener mit fin à la politique de la terre brûlée en décembre 1901 et ordonna qu’aucune femme ni aucun enfant boers ne soient plus arrêtés.
La seconde guerre des Boers prit fin en mai 1902 avec le traité de Vereeniging. Même alors, de nombreux détenus des camps de concentration durent endurer plusieurs mois supplémentaires d’incarcération avant d’être autorisés à rentrer chez eux, s’ils avaient un foyer vers lequel retourner.
La Grande-Bretagne s’empara du Transvaal et de l’État libre d’Orange et, en 1910, ces deux États, ainsi que la colonie du Cap et le Natal, de même que plusieurs anciens royaumes africains, furent unifiés en une seule colonie: l’Union sud-africaine (alias Union d'Afrique du Sud). Les Britanniques n’avaient pas été les premiers à recourir aux camps de concentration; l’armée espagnole les avait utilisés lors de la guérilla contre les rebelles à Cuba quelques années auparavant. Ce ne serait pas non plus la dernière fois qu’ils seraient utilisés. Les camps de concentration allaient faire un retour indésirable sur d’autres théâtres de conflit du XXe siècle, comme dans le Sud-Ouest africain allemand au début des années 1900, lorsque l’Italie fasciste occupa la Libye au début des années 1930, et, pire encore, par l’Allemagne nazie dans l’Europe occupée pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).