À la mort du roi numide Massinissa (vers 241-148 av. J.-C.), les habitants de Dougga (ou Thugga) décidèrent de construire un monument en son honneur. Une inscription bilingue (RIL 2, KAI 101) indique que le bâtiment fut érigé au cours de la dixième année du règne de son successeur Micipsa (139/8 av. J.-C.). Une partie de l'inscription était rédigée en punique. L'autre partie ressemble à une série de formes géométriques (traits, cercles, points, etc.). Ce type d'écriture peu connu, déjà mentionné par Fulgence le Mythographe et Corippe dans l'Antiquité (Chaker), est généralement appelé alphabet "libyen". Les archéologues ont découvert plus d'un millier d'inscriptions "libyennes" à travers toute l'Afrique du Nord.
Malheureusement, le texte de Massinissa n'est pas très représentatif de l'ensemble de la collection. Il n'existe que quelques textes bilingues (libyen-punique ou libyen-latin) à étudier. De plus, la plupart des documents sont très courts: "ici repose X". Pour compliquer encore les choses, l'alphabet "libyen" existe en plusieurs variantes (contenant pour la plupart environ 23 symboles), et il est loin d'être certain qu'un même symbole ait la même valeur phonétique partout. Même la datation de nombreux textes pose problème. Ainsi, seule une partie de cet ensemble d'inscriptions (la partie "orientale") peut être déchiffrée avec une certitude raisonnable.
Il va sans dire que les chercheurs modernes sont curieux de savoir quelle langue ancienne correspond à ce type d'écriture. (Peut-être faudrait-il même dire: quelles langues, car on en sait peu avec certitude.) Il est tentant d'émettre l'hypothèse que ces inscriptions "libyennes" furent en fait écrites dans une forme ancienne de berbère (ou dans une langue supposée antérieure). Après tout, on sait que les Berbères habitent la région depuis très longtemps. De plus, leur langue (c'est-à-dire l'ensemble des dialectes "berbères" ou "tamazight" mutuellement inintelligibles) semble avoir pris naissance en Afrique du Nord même, contrairement aux langues "importées" que sont le punique, le latin, l'arabe et le français. Une ancienne variante de la langue berbère était peut-être déjà parlée dans l'Antiquité, car l'ensemble des dialectes berbères constitue une branche distincte de ce qu'on appelle les langues afro-asiatiques [note: le terme plus ancien "chamito-sémitique" doit être évité. Il suggère à tort que cette famille linguistique serait composée de deux branches. En réalité, pas moins de six branches ont été distinguées.] (tout comme l'ensemble des langues sémitiques ou l'égyptien ancien, par exemple).
Il y a encore plus de raisons de supposer que le "libyen" était en fait (une sorte de) berbère. Les Touaregs (c'est-à-dire les tribus berbères nomades vivant dans le sud de l'Algérie et les pays adjacents) ont traditionnellement l'habitude d'échanger des messages courts et amicaux dans ce type d'alphabet, qu'ils appellent tifinagh [note: depuis 2003, une version (artificiellement) modernisée et standardisée de cet alphabet tifinagh est utilisée dans l'enseignement scolaire de la langue berbère au Maroc]. (qui est vraisemblablement dérivé du "punique" (sc. lettres)). En fait, il est largement admis que le célèbre alphabet consonantique punique servit de "modèle" aux écritures libyennes de l'Antiquité. De plus, les chercheurs modernes (comme Werner Pichler) ont tendance à parler d'"écriture libyco-berbère", c'est-à-dire des écritures "libyennes" et/ou tifinagh.
Mais il faut être prudent. L'existence d'une "écriture libyco-berbère" n'implique pas nécessairement une continuité linguistique libyco-berbère. Tout d'abord, le berbère n'a pas été consigné avant le Moyen Âge. Ainsi, dans le meilleur des cas, il faut recourir à des mots et expressions non attestés et reconstruits au lieu du "vrai" berbère, et on peut se demander si ces reconstructions reflètent la situation linguistique réelle de la Maurétanie et/ou de la Numidie à l'époque romaine. (Comparez, par exemple, le scepticisme et la critique méthodologique de Robert Kerr (2010: 21-22) avec l'optimisme modéré de Salem Chaker). Néanmoins, l'idée que MSNSN GLDT W GJJ correspondrait à quelque chose comme "Massinissa le roi (berbère tashelhit: agellid), fils de (TB : u) Gaia", est passionnante.
Abréviations
KAI = Donner, H. & W. Röllig (1962-4) : Kanaanäische und aramäische Inschriften (3 volumes). Wiesbaden : Harrassowitz.
RIL = Chabot, J.-B. (1940) : Recueil des inscriptions libyques. Paris, Imprimerie nationale.