Épître Très Utile de Marie Dentière

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par , traduit par Nicolas Santucci
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Épître Très Utile (Epistre tres utile, 1539) est une lettre ouverte rédigée par la réformatrice Marie Dentière (vers 1495-1561) à Marguerite de Navarre (1492-1549) plaidant pour un rôle plus important des femmes dans l’œuvre de la Réforme protestante. La lettre fut censurée par le conseil de la ville de Genève, et les arguments de Dentière furent ignorés par les réformateurs masculins.

Le titre complet de l'ouvrage en français est Epistre tres utile, faiste et composée par une femme chrétienne de Tornay et envoyée à la Royne de Navarre, sœur du Roy de France, Contre les Turcs, Juifs, Infidèles, Faulx Chrestiens, Anabaptistes et Luthériens. Toutefois, l'ouvrage est généralement désigné sous le titre abrégé d’Epître Très Utile ou Lettre Très Utile. Son objectif affiché était d'encourager Marguerite de Navarre à poursuivre l'œuvre de la Réforme en France. Cependant, publiée sous forme de livret à Genève, elle visait en réalité à influencer les réformateurs genevois ainsi que le conseil de la ville pour permettre aux femmes d'étudier, d'écrire et de prêcher les Ecritures.

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International Monument to the Reformation (Reformation Wall)
Monument International de la Réformation (Mur des Réformateurs MHM55 (CC BY-SA)

Les femmes étaient encouragées à lire la Bible sous la direction des hommes, mais conformément à des passages bibliques tels que I Timothée 2:12, elles n’étaient pas autorisées à prêcher ni à prétendre avoir une autorité sur les hommes. Dentière, à l’instar de l’écrivaine proto-féministe Christine de Pizan (1364-vers 1430), rejetait cette idée, affirmant que les femmes étaient tout aussi capables que les hommes d’interpréter les Écritures et de les enseigner aux autres. On ignore si Dentière avait les oeuvres de de Pizan, mais nombre de ses arguments font écho à ceux de Pizan dans Le Livre de la Cité des Dames (1405), qui plaidait également en faveur de l’égalité des femmes.

Tout comme l’ouvrage de de Pizan, la lettre ouverte de Dentière ne parvint pas à ébranler le patriarcat. L’œuvre fut censurée, et Dentière ainsi que son mari Antoine Froment (1508-1581) tombèrent en disgrâce auprès des réformateurs Guillaume Farel (1489-1565) et Jean Calvin (1509-1564). Le conseil de la ville de Genève interdit également la publication de tout autre ouvrage écrit par des femmes pour le reste du XVIe siècle et imposa une censure préalable sur toute œuvre n’ayant pas reçu son approbation avant publication.

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Contexte

LA LETTRE DE DENTIÈRE fut RÉDIGÉE EN 1539 EN RÉACTION À L'EXPULSION DE CALVIN ET DE FAREL.

Marie Dentière était abbesse dans couvent à Tournai (dans l'actuelle Belgique) lorsqu'elle découvrit les écrits de Martin Luther (1483-1546). Elle s'empara alors d'une somme d'argent provenant du trésor du couvent (prétendument "environ cinq cents ducats") et s'enfuit à Strasbourg. Elle épousa un prêtre réformé, Simon Robert, et ils eurent cinq enfants avant le décès de celui-ci en 1533. Elle épousa ensuite Antoine Froment. Le couple s'installa avec ses enfants dans une banlieue de Genève, où Froment s'engagea aux côtés de Jean Calvin et de Guillaume Farel entre 1536 et 1538. Ces derniers furent finalement contraints de quitter la ville après avoir refusé de se conformer aux exigences du conseil de la ville.

La lettre de Dentière fut rédigée en 1539 en réaction à l'expulsion de Calvin et de Farel. Il semble qu'elle entretenait une véritable correspondance avec Marguerite de Navarre, célèbre pour son soutien à la Réforme en France mais cette lettre semble avoir été en réalité destinée au conseil de la ville de Genève. Dentière y condamnait le traitement réservé à Calvin et à Farel et plaidait en faveur de l'égalité des femmes dans l'exercice de la prédication.

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Le Texte

Le texte ci-dessous omet la dernière partie de la lettre (pour des raisons d’espace), dans laquelle Dentière s'en prend au conseil de la ville, qu'elle qualifie de "chiens muets, chacun occupé à ronger son os", tandis que "les véritables pasteurs et ministres de Jésus sont persécutés, bannis et exilés" (Wilson, 280). Elle exhorte également avec vigueur Marguerite de Navarre à chasser le clergé catholique de France, le décrivant comme des "ânes, des loups et d'impudents libertins hypocrites au milieu des moutons", qui "séduisent le pauvre peuple par leur fausse doctrine et leurs discours mensongers" (Wilson, 279). La lettre se termine en abordant son argument principal: que les femmes se voient accorder les mêmes opportunités que les hommes pour faire avancer la cause de la Réforme et "l’édification de tous".

Portrait of Marguerite de Navarre
Portrait de Marguerite de Navarre Jean Clouet (Public Domain)

Le texte suivant est extrait de A Reformation Reader: Primary Texts with Introductions, édité par Denis R. Janz, et confronté à Women Writers of the Renaissance and Reformation, édité par Katharina M. Wilson. Le "Faustus" mentionné vers la fin du texte désigne le poète et érudit Publius Faustus Andrelinus (1462-1518), l'un des auteurs les plus populaires de son époque. Celui-ci défendait l'idée que les femmes étaient faibles par nature et davantage enclines au péché que les hommes.

À la très chrétienne princesse Marguerite de France, reine de Navarre, duchesse d'Alençon et de Berry: M.D. souhaite salut et croissance de grâce par Jésus-Christ.

Chacun, ma très honorée dame, et tout particulièrement les véritables amoureux de la vérité, désire savoir et entendre comment il convient de vivre en ces temps si dangereux. Ainsi, nous aussi, les femmes, devons également apprendre à fuir et à éviter toutes les erreurs, hérésies et fausses doctrines, aussi bien celles des faux chrétiens, des Turcs et des infidèles que celles d'autres personnes suspectes en matière de doctrine, comme cela a déjà été montré dans vos écrits.

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Bien que de nombreux serviteurs de Dieu, bons et fidèles, aient été inspirés, dans le passé, à écrire, à prêcher et à annoncer la loi de Dieu, la venue de son Fils Jésus Christ, ses œuvres, sa mort et sa résurrection, ils furent néanmoins rejetés et réprouvés, principalement par les sages de leur peuple.

Et non seulement ces serviteurs furent rejetés, mais aussi le propre Fils de Dieu, Jésus-Christ le Juste.

Par conséquent, Il ne faudrait donc pas s’étonner si, à notre époque, nous voyions des choses similaires arriver à ceux à qui Dieu accorda la grâce de vouloir écrire, parler, prêcher et répandre les mêmes paroles que Jésus et ses apôtres.

Nous voyons que le monde entier est rempli de malédiction et que ses habitants sont troublés à la vue des grands tumultes, débats, dissensions et divisions opposant les uns aux autres, plus graves que tous ceux qui se sont jamais produits sur la terre : envie, querelles, rancœur, malveillance, avidité, débauche, vol, pillage, effusion de sang, meurtre, émeutes, viol, incendie, empoisonnement, guerre, royaume contre royaume, nation contre nation.

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En un mot, toute sorte d'abominations règne. Le père s'oppose au fils et le fils au père, la mère à la fille et la fille à la mère; chacun cherche à trahir l'autre, la mère étant prête à livrer sa propre fille à tous les malheurs.

Il y a donc peu de personnes sur cette terre qui cherchent véritablement à savoir comment elles devraient vivre, puisque de telles choses se produisent parmi ceux qui se disent chrétiens. Et l'on n'ose dire un mot à ces gens, car l'un veut que l'on fasse ceci, l'autre cela; l'un vit bien (du moins le prétend-il), l'autre mal; l'un est sage, l'autre insensé; l'un possède le savoir, l'autre ne sait rien; l'un tient à une chose, l'autre à une autre.

En somme, il n'y a que division. Il faut nécessairement que l'un ou l'autre vive mal. Car il n'y a qu'un seul Dieu, une seule foi, une seule loi et un seul baptême.

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Toutefois, ma très honorée Dame, j'ai souhaité vous écrire, non pas dans le but de vous instruire vous-même, mais afin que vous veilliez, avec le roi votre frère, à remédier à toutes ces divisions qui règnent dans les pays, les villes et les peuples que Dieu lui a confiés pour régner et gouverner; et que vous veilliez également sur les terres que Dieu vous a données, afin de les surveiller et d’y maintenir l’ordre.

Car nous ne devons pas davantage que les hommes cacher et enfouir ce que Dieu vous a donné et nous a révélé à nous, les femmes. Bien qu'il ne nous soit pas permis de prêcher dans les assemblées et les églises publiques, il ne nous est cependant pas interdit d'écrire et de nous conseiller les unes les autres en toute charité.

J’ai souhaité écrire cette lettre non seulement pour vous, madame, mais aussi pour donner du courage à d’autres femmes maintenues captives, afin qu’elles ne craignent plus d’être exilées, comme moi, loin de leur pays, de leurs parents et de leurs amis pour la Parole de Dieu.

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Et surtout pour ces pauvres petites femmes qui désirent connaître la route, le chemin qu'elles doivent suivre. Ainsi elles ne seront plus si tourmentées et affligées, mais désormais se réjouiront, réconfortées et poussées à suivre la vérité, qui est l'Évangile de Jésus-Christ. Jusqu'à ce jour, cela a été si soigneusement caché que l’on n’osait en dire un mot, et il semblait que les femmes ne devaient ni lire ni entendre les Saintes Écritures. Voilà ma cause principale, ma Dame, qui m'a poussée à vous écrire, espérant en Dieu que désormais les femmes ne seront plus méprisées comme elles l'ont été par le passé. Car, de jour en jour, Dieu oriente le cœur des siens vers le bien. Je prie qu'il en soit bientôt ainsi dans le monde entier. Amen!

Conclusion

Dentière avait déjà publié un précédent ouvrage intitulé La guerre et la délivrance de la ville de Genève (1536), de manière anonyme, mais elle signa de son nom (ses initiales) Épître très utile. À cette époque, les imprimeurs publiaient des ouvrages protestants aussi rapidement qu’ils le pouvaient car ils se vendaient bien, et l’imprimeur Jean Gérard fit paraître 1 500 exemplaires de cette lettre sous forme de livret. Gérard envoya à Froment 450 de ces exemplaires, qui commencèrent à circuler, attirant l’attention du conseil de la ville, qui saisit le reste des livrets, emprisonna Gérard, puis le condamna à une amende et le relâcha. Froment fut convoqué devant le conseil afin de rendre compte du comportement de sa femme, ce qui accentua les tensions déjà présentes dans ses relations avec Farel et Calvin, lesquels prirent leurs distances avec lui et son épouse.

Reformation Wall
Mur des réformateurs, Genève Henri Bouchard and Paul Landowski  (CC BY-SA)

Comme indiqué précédemment, le conseil de la ville interdit toute publication n’ayant pas reçu son accord préalable et bannit toute œuvre écrite par des femmes. Ses arguments n’étaient pas considérés comme hérétiques, mais seulement mal avisés, et son mari ainsi que Gérard semblent avoir été jugés plus responsables que Dentière elle-même d’avoir permis à une femme de prendre ainsi publiquement la parole. Selon l'historien Thomas Head:

Marie Dentière ne se battit pas seulement pour le succès de la Réforme évangélique dans sa ville d’adoption, mais également pour la place des femmes au sein de ce mouvement. L’un des principaux attraits de la Réforme évangélique pour les groupes marginalisés de la société française du XVIᵉ siècle était son message d’accès universel à la vérité religieuse. Des groupes qui avaient longtemps été les simples destinataires d’un enseignement autoritaire se rallièrent à la promesse de pouvoir confronter l’interprétation des Écritures donnée par le clergé à ce qu’ils lisaient eux-mêmes dans la langue vernaculaire. Dentière exprime clairement l’aspiration des femmes à prêcher et à interpréter elles-mêmes le message de l’Évangile ; mais le droit de Dentière et des femmes comme elle de prêcher, d’écrire et d’interpréter les Écritures, droit qu’elles avaient exercé durant la période des luttes réformatrices, fut fortement restreint à mesure que la Réforme consolidait son pouvoir. (Wilson, p. 266)

Dentière continua à prêcher ouvertement aux coins des rues de Genève après la censure de Épître Très Utile, même après avoir été réprimandée par Calvin à son retour dans la ville en 1541. Il lui demanda plus tard de rédiger une préface à son ouvrage Un sermon sur l’habillement des femmes (également connu sous le titre Un sermon sur la parure des femmes, 1555), que certains chercheurs interprètent comme une réconciliation entre les deux, voire comme l’approbation finale par Calvin de ses prises de position franches.

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Il est toutefois bien plus probable que Calvin lui ait demandé de rédiger la préface d’un ouvrage s’appuyant sur le passage de I Timothée 2, et d’autres, selon lesquels les femmes doivent être obéissantes envers les hommes et ne pas être "effrontées" ni présumer prendre la parole en présence d’un homme, dans l’espoir qu’elle "apprenne sa place" conformément aux passages bibliques interdisant la participation des femmes aux affaires publiques, en particulier d’enseigner aux hommes. En lui demandant de rédiger la préface d’un tel ouvrage, Calvin la neutralisa efficacement en tant que théologienne et prédicatrice.

Marie Dentière mourut de causes naturelles en 1561 et ses écrits, notamment Épître Très Utile, semblent avoir été conservés par son mari, Antoine Froment, qui s’éloigna par la suite du mouvement de la Réforme, et exerça ensuite la profession de notaire, tout en étant périodiquement mêlé à divers scandales jusqu’à sa mort. La manière dont les écrits de Dentière furent préservés après cette période demeure cependant mal connue. Ses œuvres ne furent redécouvertes qu’au XIXᵉ siècle, et son action fut par la suite reconnue par son intégration au monument du Mur des Réformateurs à Genève. Aujourd’hui, sa lettre ouverte est fréquemment reproduite dans des anthologies consacrées à la contribution des femmes à la Réforme, bien que, de son vivant, son œuvre ait été largement incomprise, ignorée et même censurée.

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Questions & Réponses

De quoi traite Épître Très Utile de Marie Dentière?

Épître Très Utile plaide en faveur de l’égalité des femmes dans l'exercice de la de prédication et d’enseignement durant la Réforme protestante. Elle appelle également à l’expulsion du clergé catholique de France et dénonce le manque d’engagement de certains pasteurs.

Pourquoi Épître Très Utile fut-elle écrite?

Marie Dentière rédigea Épître Très Utile sous la forme d’une lettre ouverte à Marguerite de Navarre afin de dénoncer le traitement réservé par le conseil de la ville de Genève aux réformateurs Jean Calvin et Guillaume Farel, de défendre l’égalité des femmes et de s’élever contre ceux qu’elle tenait pour des adversaires de la Réforme.

Quel effet sur la société eut Épître Très Utile?

Lorsqu’elle fut publiée en 1539, Une Epître Très Utile n’eut que peu d’effet, voire aucun, sur la société. La majorité des exemplaires furent saisis et supprimés par les autorités. Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle que l’ouvrage fut redécouvert.

Épître Très Utile fut-elle censurée parce que son autrice était une femme?

Épître Très Utile fut interdite non seulement parce qu’elle avait été rédigée par une femme, Marie Dentière, et qu’elle plaidait en faveur de l’égalité des femmes dans les fonctions de prédication et d’enseignement, mais aussi parce qu’elle critiquait le conseil de la ville de Genève.

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Style APA

Mark, J. J. (2026, juin 24). Épître Très Utile de Marie Dentière. (N. Santucci, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1968/epitre-tres-utile-de-marie-dentiere/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Épître Très Utile de Marie Dentière." Traduit par Nicolas Santucci. World History Encyclopedia, juin 24, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1968/epitre-tres-utile-de-marie-dentiere/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Épître Très Utile de Marie Dentière." Traduit par Nicolas Santucci. World History Encyclopedia, 24 juin 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1968/epitre-tres-utile-de-marie-dentiere/.

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