Construit par l'industriel Otto Herman Kahn (1867-1934), le château d’Oheka est de nos jours l’un des hôtels de luxe les plus connus de Long Island, à New York, aux États-Unis. À l'époque où il s’agissait d’une résidence privée, il abritait le genre de fêtes somptueuses qui ont inspiré Gatsby le Magnifique, le roman de F. Scott Fitzgerald. De nos jours, il continue d'offrir la même expérience.
Vous entrez dans l’immense vestibule. Devant vous se trouve le grand escalier dont la balustrade en fer forgé se courbe depuis le palier en pierre, sur celui-ci, des fleurs fraîches reposent sur un autel en marbre. Vos pas résonnent bruyamment sur le sol de pierre, puis sur les marches qui mènent au premier étage, où un long tapis vient les étouffer. Là, vous passez devant des tableaux de différentes tailles accrochés aux murs et des statues posées sur des piédestaux. Une douce lumière dorée se répand tranquillement dans le couloir.
À mi-chemin, vous ouvrez la porte sur votre gauche et entrez dans une pièce décorée avec soin: un canapé en soie brodée sous un miroir orné de dorures, ainsi que des fleurs dans un vase posé sur un piédestal en marbre. La lumière du soleil pénètre par la fenêtre située sur le mur du fond. Vous passez du vestibule et son canapé à la chambre à coucher, où vous tirez les rideaux et contemplez les jardins et les fontaines bien entretenus. Au-delà des jardins, vous apercevez le Long Island Sound (détroit de Long Island) et, dans le silence, vous pouvez entendre le grondement profond des moteurs de navire et le long mugissement de la corne d'un remorqueur.
Si vous vous sentez comme un personnage de Gatsby le Magnifique, vous n'êtes pas loin du compte. Le roman de Fitzgerald prend place dans les années 20, sur la célèbre Gold Coast des États-Unis, aux alentours de Long Island à New York où les riches élites construisaient leurs résidences d’été entre 1900 et 1920. De nombreuses célébrités, telles que Vanderbilt, Phipps ou Woolworth y possédaient de grandes propriétés. Certaines d’entre elles ont été préservées et peuvent être visitées. Celle dans laquelle vous êtes entré est toutefois différente des autres pour de multiples raisons, notamment le fait qu’il soit possible d’y séjourner. Vous vous trouvez dans le château d'Oheka, l’ancienne demeure du banquier d'affaires et philanthrope Otto Herman Kahn, aujourd'hui reconverti en hôtel de luxe à Huntington.
Retour dans les années 1920
Bien qu’il soit connu sous le nom de "château", ce bâtiment du début du XXe siècle est en réalité de style Château. Conçu par le célèbre cabinet des frères Olmstead (dont faisait partie Frederic Law Olmstead, l’architecte derrière le Central Park de New York) qui s’est également occupé des pelouses et des jardins. À l'origine, le domaine s'étendait sur 175 hectares, mais aujourd’hui, il n'en compte plus que 9. Bien que les jardins à la française et la plupart des statues aient été conservés, la majeure partie du domaine accueille désormais un terrain de golf.
Un week-end au château d'Oheka, c'est un voyage dans le temps jusqu'aux années 1920. Le propriétaire, Gary Melius, a soigneusement rénové et préservé le bâtiment afin de refléter les intérêts et les goûts du propriétaire d'origine. Des œuvres d'art anciennes sont accrochées aux murs et l'on passe devant des statues et des bustes de Socrate, Platon, Épictète et Épicure dans le couloir du premier étage. En descendant l'escalier en colimaçon arrière, du premier étage jusqu'au bar, on a l'impression que Gatsby s'apprête à organiser l’une de ses célèbres fêtes. Les grandes portes-fenêtres de la bibliothèque lambrissée aux étagères remplies d’ouvrages donnent sur les jardins et la pelouse. On ne peut s'empêcher de penser qu'Hemingway, Gertrude Stein ou Thomas Stearns Eliot pourraient nous rejoindre d’un instant à l’autre.
Nous devions y passer un week-end à l’occasion d’un mariage et sommes arrivés le vendredi. On conseille aux clients d’entrer par la porte principale, mais il est également possible d'accéder au domaine par une route secondaire. Le gardien annonce l'arrivée d'une personne par radio et ouvre les portes. Le trajet jusqu'au parking est déjà assez impressionnant. On passe devant des haies taillées, des statues, du lierre soigneusement entretenu qui pousse sur le porche, mais une fois que l'on s'arrête sur le vaste parking, la vision de l'hôtel est stupéfiante. Le château d’Oheka a une présence imposante, avant même d'y mettre les pieds, on comprend que l'on vit quelque chose d'exceptionnel.
Lors de ce voyage, comme d’habitude, ma femme Betsy et ma fille Emily étaient présentes. Dès que les hautes portes d'entrée en bois se sont ouvertes pour nous et que nous avons pénétré dans le vestibule, nous avons tous eu la sensation de remonter le temps. La lumière du somptueux lustre suspendu au plafond et des appliques murales illumine le grand vestibule d’un doux reflet d’or, comme le feraient des bougies ou des lampes à huile.
Après nous être enregistrés au petit bureau, nous avons été dirigés vers notre chambre au premier étage et avons pris l’ancien ascenseur. Il faut garder à l'esprit que l'on séjourne dans un hôtel d'époque et que l'ascenseur n’est pas aussi rapide qu’au XXIe siècle. N'oubliez pas, vous êtes remonté dans le temps,tout allait un peu plus lentement dans les années 20. L’ascenseur s’ouvre sur le long couloir décoré de tableaux et de sculptures baigné d’une douce lumière, décrit précédemment.
Notre chambre, décrite précédemment, était spacieuse et disposait d'une salle de bain privée avec une baignoire à pied d'époque et une douche moderne. Dans la chambre, il y a une télévision et un téléphone, mais nous ne les avons pas utilisés. Il y a également un WIFI privé réservé aux clients. Lorsque nous voyageons, les équipements modernes ne sont pas notre priorité. Nous optons toujours pour une expérience authentique lorsque nous le pouvons. Par la fenêtre de ma chambre, sous le ciel bleu du mois de juin, j’apercevais les superbes jardins, les fontaines et les statues. J’ai alors pensé au propriétaire d'origine et aux personnes qui s’étaient trouvées à ma place.
Le rêve de Kahn: le Château d’Oheka
Cette magnifique demeure était autrefois la résidence privée de l'un des banquiers les plus prospères de New York. Comme beaucoup de membres de l'élite new-yorkaise entre le XIXe et le XXe siècle, Otto Kahn a dépensé une somme considérable (estimée à 11 millions de dollars, soit 110 millions de dollars actuels) pour acheter ce terrain et construire son domaine sur la prestigieuse rive nord de Long Island Sound. Comme beaucoup d'autres, Kahn voulait que sa maison et ses jardins impressionnent, mais sa motivation était toute autre: il était juif, une religion dédaignée par la société de l’époque. Il voulait que sa maison et son domaine de Huntington prouvent qu'il était l'égal de toute l'élite new-yorkaise qui le méprisait, et il y est parvenu.
Le château d'Oheka a été construit entre 1914 et 1919, un peu plus tard que la plupart des grandes demeures du nord-est de l'Amérique. Son nom est un acronyme d'Otto Hermann Kahn. Comme expliqué précédemment, lors de la période dite "Gilded Age" (l'Âge d'or), de nombreuses personnes fortunées firent construire de somptueux domaines à Long Island. Si Oheka n’en était qu’un de plus – sans compter sa reconversion en hôtel – nous ne ferions que le mentionner. Après tout, le domaine de Vanderbilt est beaucoup plus luxueux et offre une vue plus impressionnante. C'est l'histoire derrière Oheka, le refus d’un homme d’accepter d’être mis de côté et ignoré, qui rend le site si intéressant.
Otto Hermann Kahn était un banquier juif. À cette époque, en Amérique, être juif signifiait être exclu. Entre la fin du XIXe et le XXe siècle, les Juifs étaient souvent exclus des country clubs, des complexes touristiques et des hôtels de luxe. Le Mur invisible, un film de 1947 basé sur le roman de Laura Z. Hobson, met en scène Gregory Peck et expose l'hypocrisie de la société américaine qui prétend être le pays de la liberté et de l'égalité des chances alors qu'elle ne l’offre en réalité qu'aux riches protestants blancs anglo-saxons.
Les producteurs du film étaient inquiets à l'idée de le réaliser en 1947, car ils craignaient qu'il ne cause des problèmes aux Juifs. L'agent de Peck lui dit de ne pas jouer ce rôle. Selon lui, incarner un journaliste qui se fait passer pour un Juif afin d’exposer l’antisémitisme de la société américaine mettrait fin à sa carrière. Le fait que ces considérations existent en 1947 montre à quel point l’antisémitisme faisait partie intégrante de la société américaine et à quel point il était répandu à cette époque. Pourtant, la situation était bien pire auparavant.
Kahn avait vu le jour en 1867 à Mannheim, en Allemagne. Issu d’une fratrie de huit enfants, il souhaitait devenir musicien. Dans sa jeunesse, bien qu’il ait maîtrisé de nombreux d’instruments, son père lui interdit de faire carrière dans la musique. Pour lui, son fils devait devenir banquier. À l’âge de dix-sept ans, Kahn commença à travailler dans une banque comme employé subalterne et apprit les ficelles du métier. Ses compétences dans ce domaine étaient si impressionnantes qu’il fut engagé par une succursale de Londres où il gravit rapidement les échelons. En 1893, alors âgé de 26 ans, il fut invité à rejoindre la prestigieuse société bancaire Speyer and Company à New York.
Faisant preuve du même talent pour les finances qu’il montrait depuis sa jeunesse, Kahn connut aux États-Unis le même succès qu’en Angleterre. En 1986, il épousa la jeune mondaine Addie Wolff et rejoignit la société de son père, Kuhn, Loeb, & Co. Kahn ne devait son succès qu’à lui-même et il fut accueilli chaleureusement au sein de l’entreprise, où il était considéré comme un atout majeur. En poursuivant sa carrière, il devint de plus en plus riche et connut en réorganisant l’Union Pacific Railroad et se distingua en prenant part à d’autres stratégies d’organisation et de restructuration de réseaux ferrés à travers les États-Unis.
En tant qu'un des industriels les plus prospères de son époque, Kahn aurait dû être accueilli dans les cercles les plus fermés de la haute société, mais ce ne fut pas le cas. L’antisémitisme était si répandu que Kahn se sentait mal à l’aise aussi bien dans ses appartements urbains que dans sa maison de campagne à Morristown, dans le New Jersey. Il espérait que les choses s’amélioreraient pour lui et sa famille à Long Island et acheta 179 hectares à Huntington, où il commença à construire son immense domaine.
On pourrait penser que, si votre voisin est assez riche pour acheter 179 hectares de terrain et y construire un domaine avec des bassins et des jardins reprenant le style de Versailles, il serait agréable de faire sa connaissance, de l’inviter à prendre le thé, à jouer au tennis ou à rejoindre votre country club. Cependant, à l’époque, aucune de ces idées ne vint à l’esprit des membres de la haute société de Huntington, à Long Island. Kahn était juif, et ils ne voulaient pas d’un Juif comme voisin, encore moins qu’il ne devienne membre de leur country club. Kahn était un grand mécène: il finança des projets de films hollywoodiens, fit des dons généreux à des associations caritatives et planifia de grands projets de construction, mais rien de tout cela ne toucha ceux qu'il espérait impressionner.
En réalisant que son succès ne signifiait rien pour la communauté antisémite qui l’entourait, Kahn consacra son énergie à créer l’une des résidences privées les plus élaborées et luxueuses du pays. Il fit de son domaine une propriété si somptueuse qu’elle reste aujourd’hui la deuxième plus grande demeure privée de l’histoire des États-Unis (après le domaine Biltmore de George Vanderbilt, en Caroline du Nord). Ce domaine de style Château s’étend sur plus de 10 000 m²: il possède 127 pièces, une piscine intérieure, des étables, des vergers, des terrains de tennis, l’un des plus grands complexes de serres des États-Unis et même une piste d’atterrissage privée. Comme l’accès au club et au terrain de golf attenant lui était refusé, il décida de faire construire son propre terrain: un parcours de 18 trous ultramoderne conçu par l’architecte de golf Seth Raynor. Si l’élite de Huntington ne le laissait pas jouer sur leur terrain de golf, il jouerait sur le sien.
Après avoir terminé ses ambitieux projets de construction et d’aménagement paysager, les notables de Huntington vinrent lui demander s'ils pouvaient jouer sur son parcours de 18 trous, qui s'avérait bien plus attrayant que le leur; ils l'invitèrent également à rejoindre leur country club.
Si l’on s’en tient aux archives, Kahn ne critiqua jamais publiquement ces personnes pour leur immense stupidité et leurs préjugés. On lui avait fait très clairement comprendre qu’il était de trop, mais au lieu de se soumettre aux brimades, il força les responsables à l’accepter. Il est peu probable que les riches élitistes de Huntington aient un jour considéré Kahn comme leur égal. Il est d’ailleurs plus que probable qu’ils le critiquaient derrière son dos, mais Kahn parvint à obtenir ce qu’il désirait de la société de l’époque: le respect. De tous les financiers et industriels de l’époque, Kahn est aujourd’hui le seul à être mondialement reconnu. C’est d’ailleurs lui qui a inspiré le personnage du banquier du Monopoly. Le château d’Oheka, quant à lui, apparaît dans la scène d’ouverture du célèbre film Citizen Kane, sorti en 1941.
Histoire récente
Après la mort de Kahn en 1934, Oheka connut le même sort que la plupart des domaines de la période de l'Âge d'or: ses héritiers ne souhaitaient pas, ou n’avaient pas les moyens, de s’en occuper, et le château changea de propriétaires à maintes reprises. En 1948, il finit par héberger l’EMA, une académie militaire. À cette époque, la plus grande partie du terrain fut vendue et le terrain de golf fut annexé par le même country club qui avait refusé l’adhésion de Kahn.
L’académie, qui avait scindé les chambres pour accueillir plus d’étudiants et nivelé la plupart des jardins, conserva le domaine jusqu’en 1979, date à laquelle elle ferma ses portes. Par la suite, Oheka commença à se détériorer. Le bâtiment resta vacant et tomba petit à petit dans l’oubli, ce qui en fit l’objet de plusieurs tentatives d’incendie criminel et de vandalisme jusqu’en 1984. À cette date, le promoteur Gary Melius racheta la propriété et débuta des travaux de restauration afin de transformer Oheka en hôtel de luxe.
Il dépensa 30 millions de dollars pour que la propriété originale de Kahn soit méticuleusement restaurée et recréée jusque dans les moindres détails de l’architrave et de l’ornementation de la demeure. Oheka est un lieu populaire pour les séances photos de la télévision et des magazines, on peut aussi l’apercevoir dans des documentaires et des clips musicaux et héberge des mariages huppés tout au long de l’année. C’est justement un mariage de ce genre qui nous a conduits au château. La fête était grandiose, ce qui aurait sûrement fait la fierté de Kahn.
Après la cérémonie de mariage, qui s’est déroulée dans les jardins jusqu’au crépuscule, la réception s’est poursuivie toute la soirée. Debout sur la pelouse près de l’escalier du jardin, j’ai levé les yeux vers les fenêtres illuminées de la demeure. Oheka était magnifiquement éclairé de l’intérieur, toutes ses lampes allumées, et résonnait de rires et de musique. Les invités sortaient par les portes-fenêtres de la bibliothèque, un verre à la main pour fumer et discuter sur la pelouse. Au loin, le vrombissement des bateaux résonnait dans l’obscurité depuis le détroit de Long Island.
C'est à l’âge de 20 ans que j’ai lu Gatsby le Magnifique pour la première fois et que j’ai rêvé de ce à quoi pouvait ressembler les somptueuses fêtes de Jay Gatsby dans le Long Island des années 20. Ce soir-là, j’ai eu l’impression de m’y trouver et de remonter dans le temps, chaque détail y contribuant, jusqu’aux tenues de soirée des invités qui riaient, discutaient et buvaient sur la vaste pelouse au pied de l’imposante demeure. Kahn avait construit son domaine pour qu’il soit impressionnant, mais il voulait également que ce soit un refuge contre le monde extérieur, un endroit où sa famille et lui pourraient se sentir en sécurité et prendre du bon temps. Il réalisa son rêve au cours de sa vie et, grâce à la vision de l'actuel propriétaire, l’opulent hôtel de Kahn est ouvert à ceux qui, à notre époque, ont leur propres rêves à accomplir.
