Les Hypaspistes dans les Sources Anciennes

Mark Passehl
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Le terme "hypaspiste" est la translittération du mot grec signifiant "porte-bouclier" ou "porte-armure" (ὁ ὑπασπιστής). Ce nom est dérivé du verbe ὑπασπίζειν, qui signifie "porter le bouclier pour quelqu’un d’autre" ou "servir de porte-bouclier". Les porte-boucliers des rois argéades Philippe II et Alexandre III formaient le corps d'élite de l'infanterie macédonienne, jouant un rôle important dans l'armée et à la cour royale, où ils semblent avoir constitué la garde de la cour (à distinguer des sômatophylaques, le corps de jeunes aristocrates qui formaient la garde personnelle du roi).

Arrien les appelle une fois "les hypaspistes des compagnons" (L'Ascension d'Alexandre, I 14.2 : οἱ ὑπασπισταὶ τῶν ἑταίρων, dans la ligne de bataille près du fleuve Granique en 334 av. J.-C.). Il s'agit peut-être du titre officiel de l'ensemble du corps, et cela semble décrire leur fonction d'origine. Lors de la campagne de massacre contre les Malli en Inde (326 av. J.-C.), Arrien décrit des individus appartenant à une colonne d'assaut d'hypaspistes comme des compagnons (ἑταίροι), et ils étaient également connus sous le nom de compagnons à pied (πεζέταιροι), probablement une innovation apparue sous le règne d'Alexandre.

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Macedonia under Philip II
La Macédoine sous Philippe II Marsyas (GNU FDL)

Sous le règne d'Alexandre, ils étaient organisés différemment des unités de phalange de l'armée principale, en trois régiments millénaires appelés chiliarques. Ils semblent également avoir été recrutés "au niveau national", au-delà des frontières régionales, pour servir à la cour royale et au quartier général de l'armée, alors que les régiments de la phalange ordinaire (taxeis) étaient recrutés au niveau régional. Conformément à leur fonction particulière, indissociable du roi et de la cour, l'ensemble des hypaspistes fut emmené en Asie lors de l'invasion de 334 av. J.-C. (plusieurs des taxeis de la phalange restèrent dans les domaines européens sous le commandement du strategos autokrator, ou "vice-roi", Antipater).

L'organisation technique et les effectifs des régiments d'hypaspistes semblent avoir été basés sur des compagnies de 256 hommes, chacune commandée par un syntagmatarchos, les compagnies étant regroupées en bataillons de 512 hommes sous les ordres d'un pentakosiarchos, et les bataillons regroupés en un régiment millénaire complet de 1 024 hommes sous les ordres d'un chiliarchos.

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L'une des chiliarchies, l'élite de l'élite, était appelée le Corps royal (τό ἄγημα βασιλικόν). Elle semble avoir été en permanence au service du roi en personne et constituait la présence physique réelle d'une garde royale composée de troupes vétérans, complétant le rôle plus symbolique et politique des jeunes gardes du corps. Chaque fois que les Port-boucliers sont mentionnés, l'agéma royale est traitée plus ou moins comme une formation distincte, soulignant ainsi son importance particulière.

Arrien, AA I, 8.3: l’agéma et les hypaspistes et 8.4: l’agéma des Macédoniens et les hypaspistes royaux (tous deux tirés de l’Assaut de Thèbes, 335 av. J.-C.) ; AA II, 8.3: l’agéma et les hypaspistes menés par Nikanor, fils de Parménion (tiré de la ligne de bataille à Issos); AA V, 13.4 : parmi les fantassins qu’il aligna à côté de la cavalerie, il plaça d’abord les hypaspistes royaux commandés par Séleucos, puis l’agéma royale, et tout près de celle-ci les autres hypaspistes, selon les ordres qui avaient été assignés à chaque formation à ce moment-là (tiré de la traversée de l’Hydaspe, 326 av. J.-C.).

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Hypaspist
Un hypaspiste Johnny Shumate (Public Domain)

Les trois régiments formaient néanmoins un seul corps sous un commandant général, comme mentionné explicitement dans le contexte de l'ordre de bataille à Gaugamèles (Arrien AA III, 11.9 : "l’agéma des hypaspistes et, à côté de celle-ci, les autres hypaspistes, menés par Nikanor, fils de Parménion", cf. également III 25.4 décrivant Nikanor comme archonte des hypaspistes: ὁ τῶν ὑπασπιστῶν ἄρχων).

Étant donné que les agéma étaient également des hypaspistes, la base de la distinction entre l'agéma royale et les hypaspistes royaux n'est pas claire. La référence d'Arrien à Thèbes à l'agéma des Macédoniens pourrait signifier que l'agéma était composée uniquement de ressortissants macédoniens originaires des plaines traditionnelles et des terres côtières du domaine argéade, tandis que les autres régiments étaient recrutés parmi les meilleures troupes d'infanterie de toutes les formations, qu'il s'agisse de plaine, de montagne ou d'étrangers plus lointains. Cela représenterait une évolution logique de l'institution traditionnelle sous Philippe II, qui développa considérablement l'armée macédonienne, et aurait ainsi très bien pu tripler les effectifs des hypaspistes et, ce faisant, rebaptiser le régiment de garde de la cour d'origine en agéma de Macédoine. Cela expliquerait également pourquoi Alexandre, lorsqu’il était pris de panique ou qu’il déclarait l’état d’urgence, s’adressait à ses gardes de la cour en macédonien plutôt qu’en koinè attique, qu’il encourageait pourtant si vigoureusement par ailleurs. Les informations sont trop rares pour être certain de ces détails organisationnels, et celles dont nous disposons sont compliquées par l'évolution constante des institutions militaires et de la cour sous Philippe et Alexandre. Les 3 000 hypaspistes du début du règne d'Alexandre étaient 6 000 sous les premiers Diadoques, répartis en 3 000 Boucliers d'Argent (argyraspides) et 3 000 porte-boucliers plus ordinaires. Il semble que cette expansion ait commencé lors des préparatifs intensifs de l’invasion de l’Inde et que les insignes et les armes distinctifs qui donnèrent plus tard leur nom aux "Boucliers d’Argent" (apparemment à Suse ou à Opis en 324 av. J.-C.) aient déjà été distribués au début de l’expédition en Inde (Curtius ......) afin de maximiser l’esprit de corps. Par conséquent, les différentes formations d'hypaspistes mentionnées par Arrien lors de la bataille de l'Hydaspe comptaient peut-être cinq régiments millénaires, voire déjà l'effectif complet de six.

Ce qui est clair, c'est que sous Philippe et Alexandre, les hypaspistes assuraient des fonctions de garde de la cour par rotation en bataillons de 500 hommes. Cette responsabilité semble avoir incombé exclusivement au régiment millénaire de l'agéma pendant la majeure partie de cette période, mais elle avait été étendue à l'ensemble de la division des Boucliers d'Argent avant la fin du règne d'Alexandre (fragment de Phylarchos, cité ci-dessous). À ce titre, et en particulier lors des grandes occasions d'État, les hypaspistes étaient étroitement associés au corps des gardes du corps royaux proprement dit (les jeunes sômatophylaques). Si étroitement, en effet, que cela causait une confusion quant aux rôles et au personnel, notamment en ce qui concerne les officiers et les commandants des deux corps. Cela peut être illustré par la description que fait Diodore de Sicile de l'assassinat de Philippe par le jeune somatophylaque Pausanias d'Orestide. Lors de cet événement dramatique, les gardes du corps royaux et les hypaspistes se rassemblèrent tout naturellement, certains s'occupant du corps du roi, les autres poursuivant Pausanias qui avait déjà à ses trousses les princes Perdiccas, Léonnatos et Attalos. Les soldats qui tuèrent Pausanias sont décrits comme des gardes du corps (Diod. XVI, 94.4 : οἱ σωματοφυλάκοι). Léonnatos était assez jeune pour faire encore partie des jeunes compagnons en formation, ce qui n'était pas le cas de Perdiccas, le chef de ces soldats. Il est attesté comme commandant d’un régiment de phalange (les taxeis des hautes terres de Lyncestide et d’Orestide) depuis le siège de Thèbes en 335 jusqu’à Gaugamèles en 331, et donc bien trop âgé pour être un jeune sômatophylaque à l’automne 336, alors qu’il ne devint l’un des maîtres des sômatophylaques qu’après Gaugamèles. Il semblerait donc qu'au mariage de Cléopâtre à Aigai, le 1 Dios 336, Perdiccas se trouvait soit à proximité du lieu du crime et prit spontanément la tête de la poursuite, soit qu'il était le commandant en poste du bataillon des hypaspistes ce jour-là, et qu'il fut nommé à sa taxiarchie au cours de la première année du règne d'Alexandre.

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Philip II of Macedon (Artist's Impression)
Philippe II de Macédoine (impression d'artiste) Mohawk Games (Copyright)

On peut raisonnablement supposer que les hypaspistes commencèrent en tant que petite force de gardes royaux pour le roi et ses compagnons en campagne (à l’instar de la cohorte prétorienne romaine d’origine qui protégeait un commandant romain et son état-major en campagne), avec une solde supplémentaire et des tâches de campagne qui comprenaient à l’origine le port des boucliers des cavaliers nobles chaque fois que ces derniers combattaient à pied; que ce rôle antique survécut dans les cérémonies de cour; et que lorsque Philippe réorganisa sa cour et confia des tâches de garde quotidiennes aux jeunes nobles (compagnons royaux en formation et otages garantissant la loyauté de leurs pères barons), il réorganisa et élargit les hypaspistes pour qu'ils assument des rôles tant à la cour qu'en campagne, à l'instar de la célèbre Garde impériale de Napoléon, recrutée parmi les phalangites les plus distingués.

Le fait que certains des porte-boucliers percevaient une double solde ressort de la version de Ptolémée concernant la grave blessure d'Alexandre en Inde en 326 av. J.-C., à l'intérieur des murs d'une ville mallienne. Alexandre, Peucestas, Léonnatos et un certain Abreas, l'un des hommes à double solde servant comme soldats, furent les seuls à franchir les remparts malliens avant que les deux échelles d'assaut ne soient brisées. Les troupes d'assaut qui se bousculaient et qui brisèrent ces échelles étaient des hypaspistes (Arrien, An. VI 9.4). Le terme désignant un homme à double solde était ho dimoirites, "celui qui a une double part" – cf. Arrien, An. VI 9.3, 10.1, 11.7).

Greek Phalanx
Phalange grecque CA (Copyright)

Les porte-boucliers portaient la sarisse et pouvaient attaquer en formation de phalange (comme ce fut le cas dans la plupart des grandes batailles de l'invasion de l'Asie) et être inclus avec les taxeis réguliers sous le terme générique de "phalange" (par exemple, Arrien, An. I 3-4: la "phalange" forte de 4 000 hommes qui traversa le Danube sous les ordres de Nicanor, fils de Parménion, en 335 av. J.-C. semble avoir été composée d’une chiliarchie d’hypaspistes et des taxeis de Méléagre et de Philippe, fils de Balakros). Mais il semble que, contrairement aux phalangites, leur entraînement et leur expertise s’étendaient à d’autres formes de combat et d’armement plus flexibles, de sorte qu’ils pouvaient laisser leurs sarisses derrière eux et servir de lanceurs de javelots ou d’épéistes mobiles pour des poursuites rapides ou des colonnes d’assaut. En effet, lors de la même campagne de 335 dans les Balkans, Alexandre forma à une occasion une colonne de secours rapide, pour venir en aide à Philotas, qui se composait des porte-boucliers, des archers, des Agrianes et d’environ 400 cavaliers (Arrien, An. I 5.10). Toutes ces formations constituaient le cœur des "colonnes volantes" commandées par Alexandre en personne tout au long de la conquête de l'Asie (Arrien, passim, en particulier les livres III et IV).

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Certains ont cherché à retrouver leurs caractéristiques dans l’agéma royale d’infanterie du roi antigonide Persée (Tite-Live 42.51, 44.41), qui était une force de 2 000 fantassins légers d’élite appelés peltastes (portant la pelte, ou petit bouclier rond). Il existe certainement un lien entre eux, mais probablement uniquement au niveau de la méthode de recrutement. Les peltastes de Persée étaient choisis pour leur force physique et leur condition physique, mais il s’agissait sans aucun doute d’infanterie légère lanceuse de javelots qui ne portait ni cuirasse ni plastron et dont le rôle tactique remontait clairement aux régiments d’élite des akontistai tels que les Agrianes.

La distinction claire entre l’agéma royale et les autres hypaspistes explique probablement l’existence ultérieure d’unités distinctes appelées "Boucliers d’argent" et "Porteurs de boucliers" à l’époque des successeurs d’Alexandre. Il semble que les Boucliers d’argent constituaient la "Vieille Garde" la plus élitiste de l’agéma royale, tandis que le reste des hypaspistes conservait simplement son ancien nom. Une autre possibilité est que les Boucliers d'Argent étaient les troupes macédoniennes et que les Porteurs de Boucliers de la période des Diadoques étaient l'infanterie d'élite iranienne recrutée par Peucestas sur les ordres d'Alexandre.

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Bibliographie

  • Arrian of Nikomedeia. Anabasis of Alexander, bks.I-VII. Loeb Classical Library, Harvard U.P., 1976
  • Athenaios of Naukratis. The Deipnosophists, bk. XII. Loeb Classical Library, Harvard U.P., 1933, Vol.5 (L274),.
  • Diodorus of Sicily. Library of History, bks.XVI-XX. Loeb C.L., Harvard U.P., 1947
  • Jane Hornblower. Hieronymus of Cardia. Oxford U. P., 1981, 35-8, 190-3.
  • R. A. Billows. Antigonos the One-Eyed and the Creation of the Hellenistic State. California U. P., 1990, 32-4, 84-106, 2.
  • W. W. Tarn. Alexander the Great, vol.II. Sources and Studies. Cambridge U. P., 1948, 79, 116-24, 148.

Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction pour WHE, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

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Passehl, M. (2026, mars 28). Les Hypaspistes dans les Sources Anciennes. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-160/les-hypaspistes-dans-les-sources-anciennes/

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Passehl, Mark. "Les Hypaspistes dans les Sources Anciennes." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, mars 28, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-160/les-hypaspistes-dans-les-sources-anciennes/.

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Passehl, Mark. "Les Hypaspistes dans les Sources Anciennes." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 28 mars 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-160/les-hypaspistes-dans-les-sources-anciennes/.

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