À la recherche de la Terre promise: Voyage de Saint Brendan

The Medieval Magazine
de Andrea Maraschi, traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Entre le IXe et le Xe siècle, dans une abbaye européenne inconnue, un auteur anonyme raconta l'histoire d'un moine irlandais et de ses 14 compagnons qui s'étaient lancés dans un dangereux voyage au Ve siècle de notre ère. Le moine s'appelait Brendan et sa destination était la Terra repromissionis sanctorum, la Terre promise des saints. Le texte, connu sous le nom de Navigatio Sancti Brendani abbatis, est le récit d'une incroyable aventure à travers des paysages fantastiques, mais, comme beaucoup de textes narratifs se déroulant dans le "fantastique", il combine des éléments légendaires avec des détails utiles sur la culture, les croyances et même l'attitude mentale de l'auteur. C'était typique des textes hagiographiques médiévaux, qui avaient pour but de raconter les actes des saints et leurs miracles, mais qui reflétaient néanmoins les mentalités, les angoisses et les aspirations du monde dans lequel ils avaient été écrits.

Saint Brendan’s Voyage
Le voyage de Saint Brendan Unknown Artist (Public Domain)

L'histoire de Brendan n'appartient pas au genre hagiographique, mais à une branche spécifique des récits irlandais sur les saints: les immrama ou "récits de voyages". L'essor de ce genre littéraire indigène était lié à la forme particulière que prenait le monachisme irlandais par rapport aux autres modèles européens. Les moines irlandais étaient plus ascétiques et austères, tout comme leurs Regulae. Plus important encore, ils se caractérisaient par une forte propension à voyager vers des contrées lointaines afin d'y fonder de nouveaux monastères. Saint Colomban (543-615), par exemple, quitta Bangor et parcourut pendant des années toutes les forêts de Gaule, pour finalement atteindre Bobbio, dans le nord de l'Italie. Saint Brendan ne fut guère différent, mais sa destination finale, elle, l'était.

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L'idée de partir en mer à la recherche de la Terre promise des saints était celle de Barinthe, l'abbé de Drumcullen, un parent éloigné de Brendan. Barinthe lui parla d'une île merveilleuse, un endroit où il n'y avait ni faim, ni soif, ni obscurité. Faut-il s'étonner que Dieu ait réservé à ses hommes les plus pieux un lieu d'abondance, où les peurs humaines typiques – le manque de nourriture et la mort – étaient bannies?

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Bien sûr que non. Le christianisme, comme beaucoup d'autres religions, fondait sa force sur un accord séduisant: il exigeait un investissement initial dans la foi et offrait en échange un séjour final (mais éternel) dans une vie après la mort paradisiaque. Il est intéressant de noter que, tout comme le Valhalla de l'ancienne Norvège, l'au-delà chrétien ressemblait également à une magnifique salle de banquet (Mt 22, 1-14): chaleureux et proposant des plats à base de viande à volonté, contrairement au monde sombre extérieur, "où il y aura des pleurs et des grincements de dents".

Après le jeûne, les moines construisirent un bateau en bois, le recouvrirent de cuir bovin et finirent par mettre les voiles avec des provisions pour 40 jours.

Les paroles de Barinthe suffirent à convaincre Brendan et ses compagnons de prendre la mer à la recherche de la Terra repromissionis céleste. Le problème, c'est qu'ils partirent l'estomac vide. Avant de partir, ils avaient en effet décidé de jeûner pendant 40 jours, conformément au modèle biblique archétypal. La raison était double, et à deux niveaux: l'auteur voulait relier son histoire à la Bible et les personnages avaient besoin de purifier leur corps et leur âme en suivant les actes des prophètes bibliques.

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Après le jeûne, les moines construisirent un bateau en bois, le recouvrirent de cuir bovin et finirent par mettre les voiles avec des provisions pour 40 jours: clairement, ils prévoyaient d'atteindre la Terre promise dans un délai... "biblique". En réalité, leur estimation s'avéra assez précise, et ce n'était pas une question de chance: Dieu, depuis son avant-poste invisible, les guidait.

Au moment où les moines commencèrent à manquer de nourriture, ils aperçurent immédiatement une île et se dirigèrent vers elle. Il leur fallut trois jours pour finalement accoster, lorsqu'à la neuvième heure, ils virent une petite baie propice au mouillage: inutile de dire que ces chiffres n'étaient pas une coïncidence et qu'ils étaient tous liés à des chiffres symboliques bibliques (3, multiples de 3, etc.). Le groupe fut accueilli par un chien joyeux, que Brendan reconnut immédiatement comme un messager de Dieu. Il les conduisit à une grande demeure où une table, des chaises et de l'eau avaient été élégamment disposées dans un vaste atrium, presque comme si la demeure elle-même attendait l'arrivée des moines irlandais. Soudain, la table se dressa toute seule, et les moines eurent chacun un pain blanc et un poisson à manger: un déjeuner généreux et miraculeux, en totale harmonie avec le régime monastique typique (dans lequel la viande était souvent remplacée par du poisson pour des raisons liées à la pénitence).

The Voyage of Saint Brendan
Le voyage de Saint Brendan Edward Reginald Frampton (Public Domain)

Le lendemain matin, ils trouvèrent la table miraculeusement dressée une fois de plus: et pendant trois jours, Dieu les nourrit dans ce lieu paradisiaque d'abondance. Le quatrième jour, les moines étaient prêts à quitter l'île, lorsqu'un juvenis (un jeune garçon) vint à eux avec un panier rempli de pain et d'eau. Ce cadeau spontané d'un inconnu, qui les nourrit jusqu'à Pâques, n'était pas non plus une coïncidence, et ne serait pas un événement isolé.

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Ils reprirent la mer et, après un certain temps, ils aperçurent la terre et débarquèrent: c'était le Jeudi Saint. Le Samedi Saint, un homme arriva avec du pain et d'autres provisions. Il ajouta qu'il leur apporterait d'autres provisions dans huit jours, car il savait déjà où ils accosteraient. Tous ces bienfaiteurs inconnus étaient clairement envoyés par Dieu et constituaient un autre trait caractéristique des récits hagiographiques du début du Moyen Âge.

Derrière l'attrait littéraire de ces récits se cachait donc le message sous-jacent selon lequel le christianisme était la réponse aux problèmes et aux craintes du quotidien.

Ils levèrent finalement l'ancre et, après avoir passé une journée sur le dos d'un poisson géant nommé Jasconius (qu'ils avaient pris pour une île), les moines s'arrêtèrent sur une île où les oiseaux chantaient des psaumes et louaient le Seigneur. Là, Brendan et ses compagnons célébrèrent Pâques, puis le messager de Dieu réapparut et leur donna à manger et à boire. Il dit à Brendan que ces provisions seraient plus que suffisantes pour les sustenter jusqu'à la Pentecôte.

L'homme tint parole. Le jour de la Pentecôte, il revint et apporta toute la nourriture nécessaire à la célébration; puis, huit jours plus tard, avant leur départ, il leur donna autant de provisions que leur bateau pouvait en transporter. Les moines se rapprochaient de leur destination finale, mais ils avaient encore un long chemin à parcourir. Ils étaient désormais seuls face à la mer.

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Environ trois mois plus tard, Brendan atteignit l'île de Saint-Albeus. Là, un vieil homme les accueillit et les conduisit dans un monastère voisin. Brendan et ses compagnons reçurent des pains blancs et des racines exquises: des aliments qui ressemblaient à ceux des ermites et des moines irlandais, mais qui étaient plus savoureux, délicieux, divins. Le pain dans les monastères pouvait être blanc (à base de blé), mais il était souvent noir (à base de céréales de qualité inférieure): la nourriture monastique était destinée à mortifier le corps, et non à le satisfaire. De même, les racines étaient généralement consommées par les ermites dans les forêts et n'étaient pas considérées comme un mets délicat.

Statue of Saint Brendan
Statue de Saint Brendan El Gringo (Public Domain)

L'abbé du monastère expliqua aux étrangers qu'il trouvait chaque jour ces pains miraculeux dans le garde-manger et que Dieu leur donnait toute la nourriture dont ils avaient besoin. Il leur dit également que les habitants de cette île ne vieillissaient pas et ne ressentaient ni le froid ni la chaleur : les angoisses du monde humain n'avaient pas leur place sur l'île de Saint-Albeus.

Le voyage de Brendan vers la Terre promise continua d'être surveillé par Dieu, qui aida les moines irlandais de nombreuses façons. Par exemple, en leur envoyant un grand oiseau qui survola leur bateau en transportant dans son bec une branche d'un arbre inconnu à laquelle pendait une grappe de raisins exceptionnellement rouges et mûrs. L'oiseau laissa tomber la branche sur les genoux de Brendan, et cette nourriture céleste nourrit les frères pendant 12 jours (un autre chiffre symbolique). Ce miracle, ainsi que d'autres miracles parallèles dans la Navigatio Sancti Brendani, visaient clairement à rappeler les récits bibliques, tels que celui de la manne tombée du ciel ou des cailles que Dieu envoya à Moïse. Le christianisme allait perpétuer le souvenir de ces merveilles tout au long du Moyen Âge grâce aux Vitae des saints, et pour cause: ces récits édifiaient les fidèles en leur montrant que le seul problème apparent du monothéisme chrétien – la distance séparant l'homme de Dieu – était bien moins important qu'il n'y paraissait. Aussi inconnaissable et inaccessible fût-il, Dieu s'était sacrifié sur la croix et avait envoyé des prophètes et des saints pour accomplir des miracles et prendre soin du peuple, des pauvres, des malades, etc. Derrière l'attrait littéraire de ces récits se cachait donc un message sous-jacent (mais extrêmement puissant) selon lequel le christianisme était la réponse aux problèmes quotidiens ainsi qu'aux peurs et aux angoisses les plus profondes de la vie mortelle.

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Presque à la fin de sa fantastique aventure, Brendan débarqua sur l'île de Paul l'ermite. Cet ermite raconta au moine irlandais qu'une loutre lui apportait du poisson et du bois de chauffage depuis 30 ans, une fois tous les trois jours. Il n'avait jamais faim ni soif grâce au Seigneur, car chaque dimanche, une source d'eau jaillissait d'un rocher... un peu comme le miracle bien connu décrit dans le Livre de l'Exode.

Oui, Brendan et ses moines trouvèrent enfin la Terra repromissionis sanctorum. Mais, comme on l'a noté, l'auteur de la Navigatio voulait établir un parallèle entre un voyage aussi périlleux à travers des mers et des îles inconnues et le voyage de la vie dans le monde. Il voulait que les lecteurs et les auditeurs comprennent que s'ils avaient la foi, ils ne seraient jamais seuls. C'était aussi simple que cela, même si cela pouvait paraître difficile. Sur le plan symbolique, la Navigatio allégorise ce message dans les épisodes répétés d'offrandes spontanées de nourriture, qu'elles proviennent de personnages inconnus, d'animaux ou de forces mystérieuses: une stratégie rhétorique qui nous rappelle, si besoin était, que la nourriture est un langage.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

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Maraschi, A. (2026, janvier 25). À la recherche de la Terre promise: Voyage de Saint Brendan. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1330/a-la-recherche-de-la-terre-promise-voyage-de-saint/

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Maraschi, Andrea. "À la recherche de la Terre promise: Voyage de Saint Brendan." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, janvier 25, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1330/a-la-recherche-de-la-terre-promise-voyage-de-saint/.

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Maraschi, Andrea. "À la recherche de la Terre promise: Voyage de Saint Brendan." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 25 janv. 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1330/a-la-recherche-de-la-terre-promise-voyage-de-saint/.

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