Les Héraclides est l’une des œuvres les moins connues et les moins populaires d’Euripide, tout comme le mythe entourant cette tragédie. Il nous est impossible de dater cette pièce avec certitude; elle pourrait avoir été écrite à la fin des années 430 ou au début des années 420 av. J.-C. La pièce est centrée sur la mère et les enfants d’Héraclès (Hercule) et sur leur tentative de trouver refuge pour échapper aux forces du roi d’Argos, qui souhaite les faire exécuter. Il est possible que la pièce telle qu’elle existe aujourd’hui ait été révisée ultérieurement par d’autres auteurs.
Vie d’Euripide
Les Héraclides a été écrite par le plus jeune des trois grands auteurs tragiques grecs, Euripide. On connait peu de choses sur la jeunesse d’Euripide. Il vit le jour dans les années 480 av. J.-C. dans une famille de prêtres héréditaires sur l’île de Salamine, près d’Athènes. Il était marié et eut trois fils, dont l’un, également nommé Euripide, devint un dramaturge renommé. Il préférait une vie solitaire, seul avec ses livres, et certaines histoires racontent même qu’il vivait isolé dans une grotte. Contrairement à son aîné Sophocle, Euripide n’eut qu’un rôle mineur, voire inexistant, dans les affaires politiques athéniennes; la seule exception fut une brève mission diplomatique en Sicile. Il écrivit plus de 90 pièces de théâtre, dont 19 ont survécu, ce qui est plus que n’importe lequel de ses contemporains. Le poète fit ses débuts aux festivités des Dionysies en 455 av. J.-C, mais ne remporta sa première victoire qu’en 441 av. J.-C Malheureusement, sa participation à ces concours ne se révéla pas très fructueuse: il remporta seulement cinq victoires, dont une après sa mort pour une trilogie qui comprenait Iphigénie à Aulis et Les Bacchantes.
Alors que la guerre du Péloponnèse faisait rage, Euripide quitta Athènes en 408 av. J.-C, et passa le reste de sa vie en Macédoine. Nombreux sont ceux qui pensent qu’il y aurait écrit certaines de ses meilleures pièces. Bien qu’il fût souvent incompris de son vivant et qu’il ne reçût jamais les éloges qu’il méritait, il devint, plusieurs décennies plus tard, l’un des poètes les plus admirés, influençant non seulement les dramaturges grecs, mais aussi romains. Des années après sa mort, le philosophe grec Aristote (384–322 av. J.-C) qualifia Euripide de plus tragique des poètes grecs. La spécialiste classique Edith Hamilton partage cet avis dans son livre The Greek Way, lorsqu’elle écrit qu’il était le plus triste de tous les grands, un poète du chagrin du monde:
Il ressent, comme nul autre écrivain avant lui, la pitoyable condition de la vie humaine, comme celle des enfants souffrant, impuissants devant ce qu’ils ignorent et ne comprendront jamais. (205, trad. Y. Naud)
Elle ajouta qu’aucune œuvre poétique n’était "si finement accordée à la musique douce et mélancolique de l’humanité, une mélodie presque inaudible par ce monde d’autrefois" (205, trad. Y. Naud). Il est dit que lorsque les Athéniens parlent du "poète", ils font référence à Euripide. Dans son livre Greek Drama, Moses Hadas écrit que le public en viendrait à apprécier son style et sa vision, jugeant ses pièces plus empreintes de sympathie que celles de ses contemporains.
Synopsis de la pièce
La pièce débute après la mort du héros mythique Héraclès, qui avait été réduit en esclavage par le roi Eurysthée d’Argos/Mycènes et contraint d’accomplir ses douze travaux. Après sa mort, Héraclès laissa derrière lui ses jeunes enfants, sa mère Alcmène, ainsi que son neveu et compagnon de longue date, Iolaos. Sa famille avait échappé aux griffes du roi et avait traversé toute la Grèce à la recherche d’un refuge. Le roi avait juré de capturer la famille et de les ramener à Argos pour les mettre à mort, et avait menacé de déclarer la guerre à toute ville qui leur offrirait l’asile. Après un long voyage, ils arrivent enfin à Marathon et se reposent au temple de Zeus. Les fils de Thésée, Démophon et Acamas, leur promettent leur protection. Malgré l’avertissement solennel du héraut d’Eurysthée au sujet d’une guerre potentielle, la famille se voit garantir un refuge. Malheureusement, une prophétie annonce qu’une vierge doit être sacrifiée pour qu’Athènes puisse gagner une future guerre.
Lorsque le roi d’Athènes, Démophon, déclare qu’il ne sacrifiera aucune jeune fille athénienne, l’une des filles d’Héraclès (dont le nom n’est jamais mentionné) se porte volontaire; malheureusement, la pièce ne précise pas si le sacrifice a finalement eu lieu ou non. Les forces athéniennes, menées par Hyllos, le fils aîné d’Héraclès, et par un Iolaos rajeuni (un des compagnons d’Héraclès lors de ses douze travaux), remportent la victoire. Eurysthée est amené devant Alcmène, qui demande sa mise à mort immédiate. Bien que de nombreux Athéniens ne souhaitent pas sa mort, la pièce se termine par le roi capturé déclarant que son esprit protégera la ville et son peuple à l’avenir.
Liste des personnages
La liste des personnages comprend :
- Iolaos, un ancien compagnon d’Héraclès ;
- Alcmène, la mère d’Héraclès ;
- Eurystée, le roi d’Argos ;
- Démophon, le roi d’Athènes ;
- Acamas, le frère de Démophon (silencieux) ;
- une jeune fille d’Héraclès anonyme ;
- ainsi qu’un héraut, un messager, un serviteur, et le chœur habituel de vieillards.
La pièce
La pièce débute à l’autel de Zeus à Marathon. Iolaos, le compagnon de longue date et neveu du héros mythique grec Héraclès, parle à voix haute:
. . . je me suis associé, seul, aux nombreux travaux d’Hercule, alors qu’il était au milieu de nous ; maintenant qu’il habite au ciel, j’abrite ses enfants sous mon aile et je veille à leur salut, quoique j’aie besoin moi-même de protection. (97, trad. E. Pessonneaux)
Iolaos déclare que le roi Eurysthée d’Argos souhaite les mettre à mort, et que lui, les enfants d’Héraclès et sa mère Alcmène ont erré de ville en ville à la recherche d’un refuge. Hyllos, le fils aîné, est parti à la recherche d’un lieu où ils pourraient construire un foyer, personne n’osant leur offrir l’asile par crainte du roi d’Argos. Enfin, ils arrivent à la périphérie d’Athènes, quand soudain Iolaos aperçoit au loin le héraut du roi d’Argos qui se dirige vers eux. Il fait signe aux enfants de venir à lui, puis s’adresse au héraut: "Homme odieux, puisses-tu périr et celui qui t’envoie!" (98, trad. E. Pessonneaux)
Ignorant les commentaires du vieil homme et s’adressant directement à lui, le héraut répond: "Il faut te lever et prendre le chemin d’Argos, où l’on t’attend pour te lapider." (98, trad. E. Pessonneaux) Iolaos lui répond avec provocation qu’il ne pourra jamais emmener personne de force, ni lui, ni la famille d’Héraclès. Il implore à grands cris les Athéniens de les protéger:
Antiques habitants d’Athènes, à l’aide ! Nous sommes les suppliants de Jupiter Agoréen, et l’on nous fait violence, et l’on souille nos bandelettes ; c’est une insulte pour la ville, un outrage pour les Dieux. (99, trad. E. Pessonneaux)
Un chœur de vieillards entend ses cris et lui demande pourquoi il s’est jeté à terre. Iolaos s’adresse au chœur et se présente ainsi que les enfants, et explique qu’ils sont venus à Athènes pour demander miséricorde. Le héraut avertit rapidement le chœur que le vieil homme et la famille appartiennent au roi Eurysthée. Le chœur ne se laisse toutefois pas intimider et lui répond qu’il aurait d’abord dû s’adresser aux dirigeants du pays et leur témoigner le respect approprié. Le héraut apprend alors que le roi est Démophon, fils de Thésée.
Peu après, le roi et son frère Acamas font leur entrée. Démophon apprend rapidement qu’Iolaos et la famille d’Héraclès cherchent l’asile pour échapper au roi d’Argos. Le roi d’Athènes, visiblement agacé, se tourne vers le héraut en disant: "S’il porte le costume et les vêtements d’un Grec, ses actes sont ceux d’un barbare." (101, trad. E. Pessonneaux) Le héraut lui répond: "Je suis Argien . . . Le roi de Mycènes, Eurysthée, m’envoie ici pour emmener ces enfants et ce vieillard . . ." (102, trad. E. Pessonneaux). Le héraut avertit ensuite Démophon que s’il choisit de leur offrir un refuge, "c’est le sort des armes qui tranchera le différend . . ." (trad. E. Pessonneaux), mais qu’à l’inverse, si le héraut est autorisé à les emmener et à retourner à Argos, Athènes bénéficiera de l’amitié de Mycènes. Ignorant l’avertissement du héraut, le roi est poussé à accepter le plaidoyer d’Iolaos. "Peut-il être juste d’emmener un suppliant de force?" (104, trad. E. Pessonneaux) Démophon ordonne au héraut de retourner à Argos et de dire à son roi qu’il ne prendra jamais la famille d’Héraclès par la force. Lorsque le héraut tente de capturer les enfants, Démophon lève son sceptre et l’en empêche: "Si tu les touches, tu t’en repentiras, et ce ne sera pas long." (105, trad. E. Pessonneaux) Le héraut sort, mais annonce au roi athénien que lui et son roi reviendront avec une armée. Iolaos est reconnaissant d’avoir trouvé des amis et des proches, tandis que Démophon part ". . . convoquer l’assemblée des citoyens . . ." (trad. E. Pessonneaux) et prévoit d’envoyer des éclaireurs afin de guetter l’arrivée des Argiens.
Bien que le héraut soit parti, le chœur intervient en déclarant : ". . . la lance et le bouclier d’airain ne sont pas à toi seul; cependant je n’ai pas de goût pour la guerre. Ne viens pas, le fer en main, porter le trouble dans une cité où règnent les Grâces . . ." (107, trad. E. Pessonneaux). Le roi revient et apprend à Iolaos et aux autres que l’armée argienne est arrivée, les ayant vus de ses propres yeux. Il est cependant porteur d’une triste nouvelle: selon l’oracle, un sacrifice doit être fait, celui d’une jeune fille vierge dont le père est de sang noble. Il ne sacrifiera malheureusement ni sa fille ni celle d’aucun père athénien, ce qui laisse Iolaos désemparé: "De quel côté nous tourner? Car est-il un dieu que nous n’ayons pas couronné de nos rameaux suppliants?" (109, trad. E. Pessonneaux) Il supplie Démophon de le livrer aux Argiens, mais le roi athénien refuse.
Une demoiselle, fille d’Héraclès, s’avance: "Mais si vous m’acceptez et que vous consentiez à mettre à profit mon dévouement, je donne ma vie volontairement pour ces enfants; je ne veux pas être forcée de le faire." (110, trad. E. Pessonneaux) Iolaos rejette son souhait et suggère à la place de tirer au sort, mais la jeune fille refuse cette idée. Elle estime qu’elle doit offrir sa vie de son plein gré, sans contrainte, puis elle sort. Le chœur dit à Iolaos de ne pas se tourmenter, car elle meurt d’une mort glorieuse et honorable. C’est alors qu’arrive un des serviteurs d’Hyllos, demandant à Alcmène de venir le rencontrer. Le serviteur lui apprend que son fils a établi son campement à l’extérieur de la ville, et que lui et son armée formeront l’aile gauche des forces athéniennes. Alors que le serviteur commence à partir pour rejoindre son maître, Iolaos déclare: "Je suivrai tes pas; nous sommes d’accord, à ce qu’il semble, pour assister nos amis par notre présence." (115, trad. E. Pessonneaux) Le serviteur est hésitant: Iolaos est trop vieux, et il est incapable de se battre. Mais Iolaos insiste, et, prenant une armure dans le temple, se prépare à partir. Alcmène le supplie de rester pour protéger la famille, mais le vieil homme estime qu’il est de son devoir de se battre et s’en va.
Peu après, un messager arrive, apportant la nouvelle d’une victoire. Alcmène l’interroge au sujet d’Iolaos, et il lui répond que ". . . les Dieux aidant, il a fait merveille." (118, trad. E. Pessonneaux) Contre toute attente, Iolaos n’était plus un vieil homme et était redevenu un jeune homme. Alcmène écoute le récit du messager à propos de la victoire d’Athènes et de la capture d’Eurysthée, ainsi que de la décision d’Iolaos d’épargner la vie du roi: "C’est par égard pour toi, afin que tu le visses en ta possession et soumis à tes lois." (121, trad. E. Pessonneaux) Eurysthée, bien sûr, aurait préféré éviter cette rencontre. À l’encontre de sa volonté, un serviteur l’amène devant Alcmène, qui lui déclare: "Te voilà, monstre! Enfin la justice a mis la main sur toi." (122, trad. E. Pessonneaux) Alcmène dit à Eurysthée qu’il va bientôt trouver la mort, mais malheureusement, le serviteur lui rappelle que la loi athénienne ne le permettra pas. Il lui demande si elle est prête à transgresser la loi, mais elle l’ignore et annonce qu’elle mettra elle-même fin aux jours d’Eurysthée.
Eurysthée prend la parole. Il ne plaidera pas pour sa vie :
. . . Athènes a fait sagement en me laissant aller ; elle respecte plus les Dieux que votre haine. À ce que tu as dit, voilà ma réponse : il me reste à invoquer le dieu protecteur des suppliants et des braves. (124, trad. E. Pessonneaux)
La mort ne lui causerait aucune souffrance. Toujours déterminée à le tuer, Alcmène déclare: ". . . je tuerai mon ennemi, puis je donnerai son cadavre aux amis venus pour le réclamer: ainsi, pour ce qui est de son corps, je ne désobéirai point aux lois de ce pays ; et lui, par sa mort, me donnera satisfaction." (124, trad. E. Pessonneaux) Le roi dit qu’il offrira un cadeau à la ville: ". . . je la récompenserai par un vieil oracle d’Apollon, à qui lui servira un jour plus qu’on ne pense. Vous enterrerez mon corps au lieu fixé par le destin." (124, trad. E. Pessonneaux) Il reposera sous le sol d’Athènes, répandant bienveillance et protection. Alcmène explique aux Athéniens qu’Eurysthée est un ennemi, mais que sa mort profitera néanmoins à la cité. Elle demande à ce qu’il soit emmené et donné en pâture aux chiens. Le chœur dit: "Allez, serviteurs. Car, pour ce qui nous concerne, nos rois n’auront pas de meurtre à expier." (125, trad. E. Pessonneaux)
Évaluation
Les Héraclides est l’une des œuvres les moins connues d’Euripide et, selon de nombreux classiques, il est possible qu’elle ait été réécrite au fil du temps par d’autres poètes. Les œuvres du poète ont, dans l’ensemble, influencé d’innombrables auteurs, tant en Grèce qu’à Rome. Parmi ses contemporains, il est celui dont le plus grand nombre d’œuvres nous est parvenu À l’instar d’autres dramaturges de son époque, Euripide fait référence à la mythologie grecque, et, dans le cas de cette pièce, au héros Héraclès. Dans la réécriture de cette histoire, Héraclès est mort. Mais son ennemi juré, le roi d’Argos, pourchasse sa famille, déterminé à la ramener à Mycènes pour qu’elle y connaisse une mort certaine. Le roi Démophon et son frère Acamas leur accordent l’asile à Athènes, ce qui déclenche une guerre dont la ville sort victorieuse. La famille a enfin trouvé un foyer.
Une question est susceptible de troubler le lecteur: qui est la jeune fille anonyme sacrifiée? Bien qu’il soit évident qu’il s’agisse de la fille d’Héraclès, son nom et son âge ne sont jamais révélés. Et enfin, Alcmène tue-t-elle réellement le roi, comme elle l’a promis? À la toute fin de la pièce, le roi est emmené sans que l’on sache réellement ce qu’il advient de lui. Il est toutefois considéré comme un héros. D’après les éditeurs d’Euripides: Medea and other Plays, "la pièce met en scène un renversement de situation: d’abord impuissante et persécutée, la famille d’Héraclès s’élève vers une position de sécurité et de force" (92, trad. Y. Naud). "Bien que de nombreux personnages n’attirent pas la sympathie du public, la pièce est néanmoins considérée comme “entièrement digne” d’Euripide grâce à l’ingéniosité de son intrigue et la force de son style." (93, trad. Y. Naud)

