C'est souvent lorsque l'on est confronté aux circonstances les plus difficiles que l'on a le plus de chances d'y voir clair. L'histoire fournit de nombreuses preuves de cette expérience en montrant comment, face à des situations apparemment impossibles, certains ont su voir au-delà de l’adversité et la surmonter.
Ces histoires traversent les siècles et les civilisations, mais elles ont toutes un point commun: la nature héroïque de l'esprit humain. Même dans les circonstances les plus difficiles, les gens peuvent trouver un moyen d’atteindre leurs objectifs, parfois contre toute attente, et en sortir victorieux.
La campagne néo-assyrienne de Sargon II (r. de 722 à 705 av. J.-C.) contre le royaume d'Urartu, en 714 avant J.-C., en est un exemple. Si de nombreuses histoires illustrent la persévérance et la détermination, cette campagne illustre cette force de l'esprit humain qui aide à supporter, voire à triompher, lorsque les chances de succès semblent pourtant minces.
Le problème d'Urartu
Lorsqu'il monte sur le trône en 722 avant notre ère, Sargon II d'Assyrie hérite d'un problème de taille: le royaume voisin d'Urartu. L'Urartu se trouvait au pied des monts Taurus, à seulement 48 km de la frontière assyrienne, et avait vu sa puissance croître entre les XIIIᵉ et le XIᵉ siècle avant J.-C. Le temple de Haldi, dans la ville sainte de Musasir en Urartu, était un important centre de pèlerinage depuis le troisième millénaire avant notre ère, et les offrandes des rois, des princes, de la noblesse et des marchands remplissaient son trésor.
Les Urartéens s'étaient enrichis grâce au commerce et aux caravanes de pèlerins qui venaient visiter Musasir. Afin d'assurer une prospérité continue, ils cherchaient constamment à garder sous leur contrôle les basses terres autour de leur royaume. Depuis leur forteresse dans les montagnes, ils ne cessaient de mener des raids et d'annexer des territoires dans les plaines. Les Urartéens étaient de féroces guerriers qui élevaient certains des meilleurs chevaux de la région, spécialement pour le combat.
Salmanazar Ier (r. de 1274 à 1245 av. J.-C.) mentionna pour la première fois l'Urartu dans les inscriptions assyriennes dans le récit de sa conquête du royaume mais, depuis son époque, les Urartéens firent preuve de résistance et d'ingéniosité car, chaque fois qu'ils étaient battus, ils se relevèrent. Les prédécesseurs de Sargon II, Tiglath Phalazar III (r. de 745 à 727 av. J.-C.) et Salmanazar V (r. de 727 à 722 av. J.-C.), lancèrent des campagnes contre eux, qui semblaient toutes deux couronnées de succès, mais les Urartéens revinrent ensuite harceler les frontières assyriennes et s'emparer de territoires assyriens.
Premières tentatives de résolution du problème
En 719 et 717 av. J.-C., Sargon II avait envoyé des troupes contre les Urartéens qui avaient envahi les colonies assyriennes situées à la frontière et y avaient semé le trouble. En 715 av. J.-C., Urartu organisa une invasion à grande échelle et prit 22 villes assyriennes le long de la frontière. Sargon II riposta en reprenant les villes, en chassant les forces urartéennes des terres assyriennes et en rasant leurs provinces méridionales le long de la frontière.
Il avait toutefois compris que ce type d'invasions se poursuivrait et qu'il devrait à plusieurs reprises consacrer du temps et des ressources pour y faire face. Afin de protéger son empire contre de futures incursions, Sargon II devait vaincre Urartu de manière décisive.
Campagne d'Urartu
La difficulté résidait dans la position stratégique du royaume, niché dans les contreforts des monts Taurus et fortement défendu. C'est pour cette raison que les précédents rois assyriens qui avaient combattu Urartu ne l'avaient jamais complètement vaincu. Les forces urartéennes étaient toujours en mesure de s'éclipser dans les montagnes après un engagement, de se regrouper et de revenir harceler l'empire. Sargon II comprit la nécessité de conquérir Urartu, mais la difficulté était de lancer un assaut frontal sur le royaume. L'historienne Susan Wise Bauer décrit les défenses d'Urartu:
Les récits de Sargon lui-même parlent avec admiration du roi urartéen Rusas et du réseau de canaux et de puits qu'il avait construit; des troupeaux de chevaux bien élevés et gardés, élevés dans des vallées protégées jusqu'à ce qu'ils ne soient nécessaires pour la guerre; de la splendide efficacité des communications urartéennes, avec des tours de guet construites au sommet des montagnes, gardant des tas de combustible qui pouvaient être allumés à l'improviste. Une balise allumée s'embrasait en un énorme brasier qui apparaissait telle une étincelle au poste le plus éloigné, où le feu suivant pouvait alors être allumé. Ces feux brillaient tel des "étoiles au sommet des montagnes", selon les propres termes de Sargon, et répandaient les nouvelles de l'invasion plus rapidement qu'un messager ne pouvait le faire à cheval. (376)
Le seul moyen de les vaincre était de les surprendre et, à cette fin, Sargon II planifia soigneusement sa stratégie, puis lança son invasion de l'Urartu en 714 av. J.-C. Menant lui-même l'armée, il marcha vers l'est, contourna la place forte d'Urartu et espérait faire passer ses forces inaperçues dans les plaines pour surprendre l'Urartu par l'arrière. Les Assyriens étaient un peuple de plaine qui n'avait aucune expérience de la guerre en montagne. Les précédents rois assyriens qui avaient combattu les Urartéens les avaient chassés des plaines, mais n'avaient jamais gravi les pentes des montagnes.
Les forces de Sargon II durent fairte face à "des pentes imposantes et inconnues couvertes de forêts épaisses où attendaient des ennemis inconnus… Les forêts de cèdres sur les pentes de la montagne, comme celles dans lesquelles Gilgamesh s’était aventuré de nombreuses années auparavant, abritaient un ennemi plus terrifiant encore parce qu’il était invisible" (Bauer, 376).
Sargon II chargea donc l'avant-garde de son armée de frayer un chemin à ses forces. Il le décrit lui-même dans une lettre adressée à son dieu Ashur, dans laquelle il expose également les grands défis auxquels il fut confronté durant sa campagne:
Le mont Simirria, une grande montagne qui pointe vers le haut comme la lame d'une lance, et qui élève sa tête au-dessus de la montagne où vit la déesse Belet-ili, dont les deux sommets s'appuient sur le ciel en haut, dont les fondations s'étendent jusqu'au milieu du monde souterrain en bas, qui, comme le dos d'un poisson, n'a pas de chemin d'un côté à l'autre et dont l'ascension est difficile par devant ou par derrière, des ravins et des gouffres sont profondément creusés dans son flanc, et vu de loin, il inspire la crainte, il n'est pas bon d'y monter dans un char ou avec des chevaux au galop, et il est très difficile d'y faire progresser de l'infanterie; pourtant, avec l'intelligence et la sagesse que les dieux Ea et Belet-ili m'ont destinées et qui ont élargi ma foulée pour aplanir le pays ennemi, j'ai fait porter à mes sapeurs de lourdes haches de bronze, et ils ont défoncé les pics de la haute montagne comme s'il s'agissait de calcaire, et ils ont aplani la route. J'ai pris la tête de mon armée et j'ai fait en sorte que les chars, la cavalerie et les troupes de combat qui m'accompagnent la survolent tels des aigles. J'ai fait suivre les troupes de soutien et les fantassins, et les chameaux et les mulets de bât ont bondi sur les sommets comme des chèvres de montagnes. J'ai fait en sorte que le flot déferlant d'Assyriens franchisse facilement cette hauteur difficile et, au sommet de cette montagne, j'ai établi mon campement. (Van De Mieroop, 216)
L'armée avait alors marché sur un terrain difficile au début de l'été et, bien qu'elle ait été ravitaillée en vivres et en eau par des Mèdes, populations antérieurement soumises, elle était épuisée au moment où elle établit son dernier campement. Sargon note les nombreux cours d’eau larges et sinueux qui traversent les montagnes et la façon dont ils ont dû traverser à gué l'un d'entre eux près de trente fois au cours de leur marche, alors qu'il serpentait de part et d'autre.
Outre la difficulté du terrain et la crainte constante d'une attaque surprise venant de toutes parts, les troupes devaient également souffrir de l'absence de leur train de ravitaillement habituel. Lors de leurs campagnes en plaine, les voies d'approvisionnement étaient facilement maintenues ouvertes et on pouvait prélever du butin dans les régions conquises; ce n'était pas aussi facile dans ces montagnes inconnues.
Les troupes étaient déjà mécontentes lorsqu'elles avaient été renforcées par les Mèdes, mais elles semblaient l'être bien davantage au moment d'établir leur campement définitif. Sargon écrit que "leur moral vacilla jusqu'à la mutinerie. Je ne pouvais ni soulager leur fatigue, ni étancher leur soif."
La décision cruciale
Il choisit un champ de bataille et déploya ses troupes juste au moment où le roi Rusas arrivait avec ses forces pour la bataille, mais l'armée de Sargon refusa de combattre. Ils avaient trop marché et trop enduré pendant la marche et maintenant que l'objectif était devant eux, ils refusaient d'engager le combat avec l'ennemi.
À ce moment-là, Sargon II faisait face à l'armée d'Urartu rassemblée en formation complète, et ses propres troupes refusaient de se mobiliser et d'engager le combat. Ce moment constitua assurément une "heure sombre" durant laquelle Sargon II fut confronté à un choix difficile. Se rendre était impensable et battre en signifiait s'exposer à un désastre certain, mais il ne semblait y avoir aucun espoir de succès. Malgré tout, Sargon II était allé trop loin et avait dépensé trop de ressources pour tout simplement abandonner. Il appela sa garde personnelle autour de lui, puis, comme l'écrit Bauer:
Il la mena dans une attaque frénétique et suicidaire contre l'aile la plus proche des forces de Rusa. L'aile céda face à sa sauvagerie désespérée et, selon son propre récit, l'armée de Sargon, le voyant se jeter dans la ligne, prit courage et le suivit. L'armée urartéenne vacilla, se brisa et commença à battre en retraite. La retraite se transforma en déroute. L'armée assyrienne poursuivit les débris de l’armée ennemie vers l'ouest, au-delà du lac d'Urmia et sur son propre territoire. Rusa abandonna toute tentative de tenir sa propre capitale, Turushpa, et s'enfuit dans les montagnes. (377)
Après la défaite de l'Urartu et craignant que ses troupes ne se mutinent s'il les poursuivait plus loin dans les montagnes, Sargon II fit demi-tour et retourna vers l'Assyrie. Il s'arrêta cependant à la ville de Musasir, la mit à sac et pilla le temple sacré de Haldi, emportant littéralement des tonnes d'or, d'argent et de pierres précieuses.
Conclusion
Sargon écrit que, lorsque le roi Rusa Ier apprit le sac de Musasir, "la splendeur d'Assur le submergea et, avec son propre poignard de fer, il se transperça le cœur, comme un porc, et mit fin à ses jours". Les Urartéens avaient été vaincus en moins de six mois de campagne. Sargon II retourna alors dans sa capitale de Kalhu à la tête de son armée en pleine gloire, emportant avec lui les immenses richesses de Musasir.
La difficulté de la campagne d'Urartu est clairement mise en évidence par la lettre de Sargon II à Ashur, mais les obstacles ne dissuadèrent en rien le roi de poursuivre son objectif. Même lorsque ses hommes refusèrent de se battre, Sargon II n'envisagea ni la reddition ni la retraite. Il prit le risque de mener personnellement au combat ceux qui acceptaient de le suivre, et il en sortit vainqueur.
Dans sa lettre à son dieu, Sargon II détaille les difficultés qu'il dut affronter pour atteindre son but, mais il ne laisse jamais entendre qu'il envisagea d'abandonner. Sa persévérance et son courage contre vents et marées illustrent la justesse des sentiments exprimés dans le poème de Walter D. Wintle,Thinking (Penser, d'où provient peut-être la célèbre citation attribuée à Henry Ford - même si Ford ne l'a peut-être jamais prononcée): "Si vous croyez que vous pouvez — ou que vous ne pouvez pas — vous avez raison dans les deux cas."
La détermination de Sargon II est un exemple à suivre pour ceux qui, aujourd'hui, confrontés à des heures sombres, peuvent encore choisir de lutter contre les forces qui les menacent, et l'emporter.
