Mésopotamie: Émergence des villes

Article

Joshua J. Mark
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 10 avril 2014
Disponible dans ces autres langues: anglais, arabe, portugais, espagnol
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Il était une fois, dans le pays connu sous le nom de Sumer, un peuple qui décida de construire un temple pour son dieu qui avait vaincu les forces du chaos et ramené l'ordre dans le monde. Ils construisirent ce temple à un endroit appelé Eridu, qui était "l'un des sites les plus méridionaux, à l'extrême limite de la plaine fluviale alluviale et à proximité des marais: la zone de transition entre la mer et la terre, avec ses cours d'eau changeants, ses îles et ses profonds fourrés de roseaux" (Leick, 2).

Map of Mesopotamia, 2000-1600 BCE
Carte de Mésopotamie, 2000-1600 av. J.-C.
P L Kessler (Copyright)

Origines mythologiques

Cette zone marécageuse, entourée de terres dures et de dunes de sable, représentait pour le peuple la force vitale du dieu et fournissait une manifestation physique de l'ordre que leur dieu avait créé à partir du chaos. Les eaux douces de la vie étaient célébrées à Eridu car elles étaient associées à ce que les Sumériens appelaient l'abzu, la source primordiale de toute existence, le royaume dans lequel vivaient les dieux et d'où ils avaient émergé.

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Le dieu Enki était sorti de l'abzu et avait habité à Eridu, et la liste des rois sumériens indique : "Après que la royauté soit descendue du ciel, la royauté était à Eridu". Ce centre culturel devint la première ville des Sumériens. L'historienne Gwendolyn Leick écrit:

L'Eden mésopotamien n'est donc pas un jardin mais une ville, formée à partir d'un morceau de terre ferme entouré par les eaux. Le premier bâtiment est un temple... C'est ainsi que la tradition mésopotamienne présente l'évolution et la fonction des villes, et Eridu en fournit le paradigme mythique. Contrairement à l'Eden biblique, dont l'homme a été banni à jamais après la Chute, Eridu est resté un lieu réel, empreint de sacralité mais toujours accessible (2).

Pour les Sumériens, Eridu n'était pas seulement la première ville du monde, mais le début de la civilisation. Toutes les autres villes jamais construites, pensaient-ils, avaient leur origine dans le sable et les eaux qui entouraient Eridu.

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Théories modernes

Les chercheurs modernes ne s'accordent pas sur les raisons pour lesquelles les premières villes du monde virent le jour dans la région de la Mésopotamie plutôt qu'ailleurs. Les théories vont de l'hypothèse des anciens extraterrestres aux bouleversements sociaux ou naturels qui forcèrent les gens à se regrouper dans des centres urbains, en passant par les préoccupations environnementales et même la migration forcée des communautés rurales vers les villes. Aucune de ces théories n'est universellement acceptée, tandis que l'hypothèse des anciens extraterrestres est rejetée par tous les chercheurs réputés. Ce qui est admis, en revanche, c'est qu'à partir du moment où les anciens Sumériens de Mésopotamie décidèrent de s'engager dans le processus d'urbanisation, ils changèrent la façon dont les humains allaient vivre pour toujours. L'historien Kriwaczek écrit:

Ce fut un moment révolutionnaire dans l'histoire de l'humanité. Les [Sumériens] ne visaient consciemment rien de moins que de changer le monde. Ils furent les premiers à adopter le principe qui guida le progrès et l'avancement tout au long de l'histoire et qui motive encore la plupart d'entre nous à l'époque moderne: la conviction que l'humanité a le droit, la mission et le destin de transformer et d'améliorer la nature et d'en devenir le maître (20).

LE SITE D'ERIDU N'OFFRE QUE PEU D'INDICES PERMETTANT DE PENSER QU'IL S'AGISSAIT DE QUELQUE CHOSE DE PLUS QU'UN SIMPLE CENTRE SACRÉ, PEUT-ÊTRE MÊME UN GRAND VILLAGE OU UNE VILLE SELON LES CRITÈRES MODERNES DE L'ÉRUDITION.

Le principe auquel Kriwaczek fait référence n'est peut-être rien d'autre que la tendance naturelle des êtres humains à se rassembler pour se protéger des éléments, ou il pourrait avoir ses racines dans la religion et les pratiques religieuses communautaires qui, parmi les avantages qu'elles offrent, fournissent l'assurance qu'il y a un ordre et un sens derrière les événements apparemment aléatoires de la vie. L'historien Lewis Mumford affirme que "l'habitude de recourir aux grottes pour l'exécution collective de cérémonies magiques semble remonter à une période antérieure, et des communautés entières, vivant dans des grottes et des parois rocheuses creusées, ont survécu dans des régions très dispersées jusqu'à aujourd'hui". L'esquisse de la ville, en tant que forme extérieure et modèle de vie intérieure, peut être trouvée dans ces assemblages anciens" (1). Quel que soit l'élément à l'origine du développement des villes de Mésopotamie, le monde ne serait plus jamais le même. Kriwaczek écrit:

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Antérieurement à 4 000 ans avant notre ère, au cours des dix à quinze siècles suivants, les habitants d'Eridu et leurs voisins ont jeté les bases de presque tout ce que nous connaissons sous le nom de civilisation. On l'a appelée la révolution urbaine, bien que l'invention des villes ait été en fait la moindre des choses. Avec la ville sont apparus l'État centralisé, la hiérarchie des classes sociales, la division du travail, la religion organisée, la construction de monuments, le génie civil, l'écriture, la littérature, la sculpture, l'art, la musique, l'éducation, les mathématiques et le droit, sans parler d'un vaste éventail de nouvelles inventions et découvertes, allant d'éléments aussi élémentaires que les véhicules à roues et les bateaux à voile au four de potier, à la métallurgie et à la création de matériaux synthétiques. Et pour couronner le tout, il y avait l'énorme collection de notions et d'idées si fondamentales pour notre façon de voir le monde, comme le concept de nombre ou de poids, tout à fait indépendant des objets réels comptés ou pesés - le nombre dix, ou un kilo - que nous avons oublié depuis longtemps qu'elles ont dû un jour être découvertes ou inventées. C'est dans le sud de la Mésopotamie que tout cela fut réalisé pour la première fois (20-21).

L'essor d'Uruk

Le concept de ville, qui se manifesta pour la première fois dans la construction d'Eridu, ne resta pas longtemps confiné à cette région. L'urbanisation se répandit rapidement dans la région de Sumer, à partir de 4500 avant notre ère, avec l'apparition de la ville d'Uruk, aujourd'hui considérée comme la première ville du monde. Il se pourrait bien qu'Eridu ait été en fait la première ville du monde, comme l'affirment les mythes sumériens, mais Eridu fut fondée vers 5400 avant notre ère, bien avant l'avènement de l'écriture (vers 3000 av. J.-C.) et, à cette époque, Uruk était déjà établie depuis longtemps et avait créé et jeté de nombreux artefacts qui, de nos jours, attestent de sa taille et de sa population et justifient ainsi l'affirmation selon laquelle Uruk fut la première ville du monde. Le site d'Eridu, en revanche, n'offre que peu d'indices permettant de penser qu'il s'agissait d'un centre sacré, peut-être même un grand village ou une ville selon les critères de l'érudition moderne.

Facade of Inanna's Temple at Uruk
Façade du Temple d'Inanna à Uruk
Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Uruk et Eridu dans la mythologie

La mythologie sumérienne soutient l'affirmation selon laquelle Uruk remplaça Eridu dans le poème Inanna et le dieu de la sagesse. Dans ce poème, la déesse Inanna, qui vit à Uruk, se rend à Eridu pour rendre visite à son père Enki. Kriwaczek note,

Les Mésopotamiens reconnaissaient Enki comme le dieu qui apporte la civilisation à l'humanité. C'est lui qui donne aux dirigeants leur intelligence et leur savoir; il "ouvre les portes de la compréhension"... Il n'est pas le dirigeant de l'univers, mais le sage conseiller et le frère aîné des dieux... Plus important encore, Enki était le gardien du meh, que le grand assyriologue Samuel Noah Kramer a expliqué comme étant "l'assortiment fondamental, inaltérable et complet des pouvoirs et des devoirs, des normes et des standards, des règles et des règlements, relatifs à la vie civilisée" (30).

Au début du poème, Inanna déclare: "Je dirigerai mes pas vers Enki, vers l'Apsu, vers Eridu, et je lui parlerai moi-même avec amabilité, dans l'Apsu, dans Eridu. J'adresserai une supplique au Seigneur Enki", ce qui indique clairement qu'elle attend quelque chose de son père. Enki semble être au courant de sa venue et demande à son serviteur de l'accueillir, de "verser de la bière pour elle, devant la porte du Lion, de lui donner l'impression d'être dans la maison de son amie, de l'accueillir comme une collègue". Inanna s'assied pour boire de la bière avec son père et, alors qu'ils s'enivrent ensemble, Enki offre à sa fille un meh après l'autre jusqu'à ce qu'elle en ait plus d'une centaine. Enki semble alors s'évanouir sous l'effet de la boisson et Inanna, avec les meh, quitte précipitamment Eridu pour retourner à Uruk. Lorsqu'Enki se réveille et constate qu'il a perdu ses meh, il envoie son serviteur Isimud les récupérer. Le reste du poème relate les vaines tentatives d'Isimud pour empêcher Inanna d'atteindre Uruk avec les meh. Elle réussit à amener "la barque du ciel à la porte de la joie" à Uruk, et "là où la barque s'est amarrée au quai, elle a donné à cet endroit le nom de Quai blanc" pour commémorer son triomphe. Le poème a été interprété comme rendant, sous une forme symbolique, le transfert du pouvoir et du prestige de la ville d'Eridu à Uruk.

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Preuves archéologiques

Cette version des événements provient bien sûr de la mythologie sumérienne, mais depuis que des fouilles sérieuses furent lancées au milieu du XIXe siècle, il existe de nombreuses preuves qui suggèrent qu'il y a une part de vérité historique derrière le poème. Eridu semble avoir décliné au fur et à mesure que le prestige d'Uruk augmentait, même si la ville la plus ancienne est toujours restée un centre sacré et un lieu de pèlerinage.

Mosaic Fragment from Uruk
Fragment de mosaïque d'Uruk
Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Au fur et à mesure que les fouilles archéologiques se poursuivent au Proche-Orient, les chercheurs se demandent si la vision traditionnelle de l'urbanisation commençant à Sumer et se propageant vers le nord peut encore être considérée comme valable. La découverte de la colonie de Tell Brak (dans l'actuelle Syrie), fondée vers 6000 avant notre ère, semble suggérer à certains chercheurs que la révolution urbaine aurait peut-être commencé dans le nord et que l'affirmation selon laquelle elle vit le jour à Sumer n'a été acceptée que parce que les Sumériens inventèrent l'écriture et que leur version de l'histoire est donc acceptée comme vérité et, bien sûr, parce que les premières fouilles du 19e siècle eurent lieu à Sumer.

Si la colonie de Tell Brak est plus ancienne qu'Eridu, la meilleure façon de répondre à la question de savoir où les villes ont vu le jour est de définir ce que l'on entend par "ville" dans l'Antiquité. Le professeur M.E. Smith, de l'Arizona State University, écrit à ce sujet :

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Le premier grand établissement urbain est Tell Brak, dans la zone agricole sèche du nord de la Mésopotamie. Pendant la période d'Uruk (3800-3100 av. J.-C.), cette ville consistait en une zone centrale d'architecture publique entourée d'un habitat suburbain tentaculaire d'une superficie de plus d'un kilomètre carré. À la fin de cette période, le site déclina et le développement urbain se déplaça vers le sud de la Mésopotamie (The Sage Encyclopedia of Urban Studies, 24).

Le problème de cette affirmation, cependant, est qu'elle ne tient pas compte de la définition du terme "ville". Tell Brak était-elle une "ville" ou une grande ville ou un village ? Le professeur George Modelski de l'université de Washington soutient qu'il ne s'agissait pas d'une ville et fonde son affirmation sur l'ouvrage de l'historien Tertius Chandler, Four Thousand Years of Urban Growth, publié en 1987. Chandler affirme qu'une ville antique doit être définie par la taille de sa population. Modelski écrit: "Une estimation importante concerne Uruk, qui, sur la base des travaux de Robert Adams (1967, 1981), est la plus grande ville du tout début de la période" (3). Tell Brak, selon sa définition d'une ville, serait plutôt considérée comme une agglomération, car la population ne semble pas avoir été assez importante pour la qualifier de centre urbain. Il s'agit bien sûr d'une méthode moderne pour déterminer ce qui est ou n'est pas une "ville" et il n'y a aucun moyen de savoir comment les anciens Mésopotamiens auraient défini l'entité de la ville ou comment ils considéraient un établissement tel que Tell Brak.

Foundation Figurine of Ur-Nammu
Figurine d'Our-Nammou
Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Origine sumérienne

Ce qui est certain, en revanche, c'est que, pour une raison ou une autre, la révolution urbaine commença en Mésopotamie et, semble-t-il, dans la région de Sumer. Les premières villes mentionnées sont Eridu, Bad-tibira, Larak, Sippar et Shuruppak, toutes situées à Sumer. En ce qui concerne les différentes théories expliquant pourquoi Sumer et pas ailleurs, Kriwaczek écrit que certains chercheurs

considèrent l'émergence de la civilisation comme une conséquence inévitable des changements évolutifs de la mentalité humaine depuis la fin de la dernière période glaciaire... Mais nous, les humains, ne sommes pas vraiment comme ça; nous ne réagissons pas de manière aussi irréfléchie. L'histoire réelle devrait tenir compte de l'éternel conflit entre les progressistes et les conservateurs, entre ceux qui regardent vers l'avant et ceux qui regardent vers l'arrière, entre ceux qui proposent "faisons quelque chose de nouveau" et ceux qui pensent que "les vieilles méthodes sont les meilleures", ceux qui disent "améliorons ceci" et ceux qui pensent que "si ce n'est pas cassé, ne le réparez pas". Aucun grand changement culturel n'a jamais eu lieu sans un tel concours (21).

Il était une fois, dans le pays connu sous le nom de Sumer, un peuple qui décida de construire un temple pour son dieu qui avait vaincu les forces du chaos et ramené l'ordre dans le monde. Ce peuple poursuivit ensuite l'œuvre de son dieu et établit l'ordre sur toute la terre sous la forme d'une ville. La réponse à la question de savoir pourquoi cela s'est produit en Mésopotamie plutôt qu'ailleurs peut être trouvée en considérant la culture de cette société particulière. Les habitants de la Mésopotamie, quelle qu'ait été leur région ou leur ethnie, partageaient le même souci d'établir et de maintenir l'ordre et, en raison de leurs croyances religieuses, une quasi-obsession du contrôle du monde naturel. Il n'est donc pas surprenant qu'une telle culture ait été la première à concevoir et à construire l'entité urbaine qui sépare le plus radicalement les êtres humains de leur environnement naturel: la ville.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth s'est consacrée à la traduction après avoir enseigné l'anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l'anglais et l'italien et a 25 ans d'expérience dans le domaine de l'éducation. Elle aime voyager et découvrir l'histoire et le patrimoine d'autres cultures.

Auteur

Joshua J. Mark
Auteur indépendant et ex-Professeur de Philosophie à temps partiel au Marist College de New York, Joshua J. Mark a vécu en Grèce et en Allemagne, et a voyagé à travers l'Égypte. Il a enseigné l'histoire, l'écriture, la littérature et la philosophie au niveau universitaire.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2014, avril 10). Mésopotamie: Émergence des villes [Mesopotamia: The Rise of the Cities]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-678/mesopotamie-emergence-des-villes/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Mésopotamie: Émergence des villes." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le avril 10, 2014. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-678/mesopotamie-emergence-des-villes/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Mésopotamie: Émergence des villes." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 10 avril 2014. Web. 22 mai 2024.

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