L'histoire de la Révolution française serait incomplète sans Friedrich von Gentz (1764-1832), diplomate et écrivain prussien-autrichien. C'est en effet Gentz qui réalisa la traduction allemande la plus connue des Reflections on the Revolution in France (Réflexions sur la Révolution en France) d'Edmund Burke. Cet ouvrage dévoile Gentz en tant que réactionnaire face à la Révolution française et conservateur fidèle à la tradition burkéenne. Cependant, une telle caractérisation constitue une vision très simpliste de ce personnage complexe du passé.
La Révolution française fut un événement complexe qui donna naissance à des personnalités complexes. Gentz était l’un de ces produits complexes façonnés par la Révolution et, à son tour, il chercha à influencer l’issue de celle-ci par le biais de ses activités diplomatiques et littéraires. Pour Gentz, la Révolution présentait une contradiction entre les idéaux humanistes qu’elle prétendait défendre et la violence de sa manifestation concrète.
L’immersion de Gentz dans le climat rationaliste des Lumières à Berlin influença largement ses premières opinions sur la Révolution française. Au XVIIIe siècle, Berlin, capitale de la Prusse et lieu où Gentz passa son enfance, était sous le règne du roi Frédéric II de Hohenzollern, plus connu sous le nom de Frédéric le Grand. Le règne de Frédéric II débuta dans un enthousiasme considérable, mais, dès les années 1780, il était devenu un roi baroque dépassé à l’ère des Lumières. Les Lumières, ou Aufklärung comme on les appelait dans les États germanophones, s’étaient considérablement affinées grâce à des philosophes tels qu’Emmanuel Kant, Christian Garve et Moïse Mendelssohn, qui traitaient des relations entre l’éthique et le gouvernement. Ces philosophes remettaient en question le pouvoir et les privilèges d’une poignée d’aristocrates sur des milliers de personnes, d’autant plus qu’il était évident que l’éthique individuelle était mise de côté au profit du maintien de l’autorité du souverain. En conséquence, Frédéric II, à l’époque de sa mort en 1786, ne suscitait plus guère d’enthousiasme chez ses sujets. Le développement intellectuel de Gentz prit place dans les salons du Berlin de Frédéric II et au sein des universités, en compagnie de figures éminentes de l’Aufklärung. Dans les salons et les cercles sociaux de l’époque, Gentz côtoyait des personnes et des idées imprégnées du rationalisme des Lumières et de la morale plus libérale de cette période.
C’est Kant qui contribua le plus à l’épanouissement intellectuel de Gentz. Lorsque Gentz entra à l’université de Königsberg en 1783, il le fit sous la tutelle de Kant, qui était alors déjà un philosophe de renom, ayant publié son chef-d’œuvre, la Critique de la raison pure, en 1781. La formation universitaire de Gentz le mit en contact avec les penseurs berlinois des Lumières, qui laissèrent une empreinte indélébile sur son esprit et lui ouvrirent les yeux sur les possibilités offertes par les idées de Jean-Jacques Rousseau. Dès 1789, Gentz était d’avis que la raison et la liberté constituaient les aspects les plus importants de la nature humaine. Il estimait que les systèmes politiques à l’intérieur d’un pays et les relations diplomatiques au-delà de ses frontières devaient reposer sur ces valeurs, et que le dirigeant d’un tel système politique était mandaté par le peuple et, par conséquent, devait rendre des comptes à celui-ci. En 1791, il décrivit la Révolution française comme "le premier triomphe concret de la philosophie, le premier exemple d’une forme de gouvernement fondée sur des principes et sur un système cohérent et logique" (Reiff, 57).
Au début de l’année 1791, la Révolution française restait encore, pour Gentz, une application concrète d’une idée brillante, et il en était un fervent partisan. Mais au printemps 1791, Gentz découvrit pour la première fois les Reflections on the Revolution in France d’Edmund Burke dans leur traduction allemande. Cette traduction fut publiée à Vienne par Joseph Stahel, éditeur et philosophe amateur, et parut au début de l’année 1791, quelques mois après la publication des Réflexions de Burke à Londres en 1790. Bien que maladroite et mal rédigée, la traduction rendait bien les thèmes majeurs de l’ouvrage. Gentz la lut d’abord avec hostilité envers son contenu et était clairement en désaccord avec l’argumentation de Burke. Cependant, dès 1792, la Révolution française s’était engagée sur la voie de la violence et de la terreur, ce que Gentz trouvait alarmant.
L’admiration que Gentz portait à son ami proche Wilhelm von Humboldt, qui se montrait de plus en plus défavorable à la Révolution, attisa également ses doutes quant à la cause des révolutionnaires. Dès 1791, Humboldt, qui avait autrefois été un fervent partisan de la Révolution française, avait commencé à se montrer sceptique à son égard. Gentz fut influencé par le revirement d’opinion de son ami et, à la fin de cette année-là, il se rangea lui aussi dans le camp anti-révolutionnaire. C’est cette année-là que Gentz commença à travailler à la traduction des Reflexions de Burke. Cet ouvrage, intitulé Betrachtungen über die französische Revolution nach dem Englischen des Herrn Burke, fut publié en 1792. Le glissement manifeste de Gentz d’une position pro-révolutionnaire vers une position anti-révolutionnaire était désormais achevé. Il est évident qu’en décembre 1792, il considérait la Révolution française comme une menace pour la paix et la sécurité de toutes les nations. Avoir traduit l'œuvre de Burke consolida donc sa position en Allemagne en tant qu’anti-révolutionnaire, et il le resterait jusqu’à la fin de sa vie.
Pour autant, Gentz n’était en aucun cas un disciple aveugle de Burke. Lorsque sa position politique changea en 1791, les arguments de Burke suscitèrent certes l’admiration de Gentz. Cependant, son admiration ne fut jamais une dévotion aveugle et sans discernement. Gentz était avant tout un kantien. Ce qui suscita le scepticisme de Gentz à l’égard de la Révolution française, ce fut la terreur qu’elle déchaîna. Il s’opposait aux excès que constituaient les pillages, les massacres et le vandalisme, mais il n’était pas opposé aux principes que la Révolution prétendait défendre, à savoir la raison et la liberté. À mesure que la Révolution progressait, cependant, elle en vint à incarner à ses yeux précisément ce contre quoi elle était censée lutter: l’injustice et l’oppression. L’admiration de Gentz pour Burke découlait donc de son accord avec lui sur certains points fondamentaux. Il partageait la position de Burke quant à l’importance de l’Histoire et de la tradition, ainsi qu’à la futilité de se focaliser sur des concepts abstraits pour construire un véritable système politique.
Selon Gentz, la folie de la Révolution française résidait dans son manque de modération, sa frénésie vengeresse et l’absence totale de bon sens politique. Dans son ouvrage intitulé L’origine et les principes de la Révolution américaine comparés à l’origine et aux principes de la Révolution française, publié en 1800, Gentz affirmait cette position. Il soutenait que, contrairement à la Révolution américaine, la Révolution française avait débuté comme une guerre offensive et non comme une guerre défensive. Le caractère offensif de la guerre ne fit preuve d’aucune modération et, par conséquent, devint de plus en plus frénétique, incontrôlable et violent alors qu’il aurait dû s’apaiser.
De nombreux historiens ont soutenu que Reflexions était le texte clé qui alimenta les penseurs berlinois du contre-Lumières, apparus à cette époque pour résister à la Révolution française. L’historien Johnathan Green souligne que le texte qui anima ce contre-mouvement n’était pas Reflexions mais la traduction allemande qu’en avait faite Gentz, car il était peu probable que les Berlinois aient lu l’original. Cette distinction est cruciale, soutient Green, car la traduction de Gentz est très différente de l’original. Burke s’était dès le départ opposé à la Révolution française pour des raisons morales et politiques, tandis que Gentz, désabusé par celle-ci, s’y opposa par la suite. Mais Gentz n’avait pas hérité du conservatisme de Burke. Il n’avait pas non plus hérité de la répulsion de Burke envers les Lumières qui imprègne le texte original. Gentz était un petit-fils des Lumières. Par conséquent, en 1792, alors que Gentz adhérait farouchement aux intentions et aux objectifs généraux des Reflexions, il n’était pas convaincu par les critiques que celles-ci formulaient à l’encontre des Lumières. Comme l’affirme Green, Gentz estimait que la force des Reflexions résidait dans l’importance qu’elles accordaient à l’Histoire, à la tradition et à la modération, mais qu’elles manquaient de sophistication et de rigueur philosophiques, que Gentz s’empressa d’apporter dans sa traduction.
Ce que Gentz réalise donc dans sa traduction, affirme Green, c’est une superposition du rationalisme kantien sur les Reflexions de Burke. En 1793, Gentz comptait parmi les voix les plus virulentes contre la Révolution française. Il soumettait régulièrement des essais et des articles politiques à divers journaux et revues en vue de leur publication. Il traduisit également les Reflexions de Burke à l’intention de l’intelligentsia éclairée et cultivée de l’époque. Il ne présentait pas Burke comme un traditionaliste et un adversaire des Lumières, mais, dans le même temps, il préservait l’authenticité des principaux arguments de Burke. Il parvint à cet équilibre grâce à de nombreuses notes de bas de page et précisions qui expliquaient la longueur de sa traduction. En d’autres termes, Gentz insuffla l’érudition philosophique des Lumières à sa traduction des Reflexions de Burke. Il sut tirer parti des meilleures qualités du traditionalisme britannique – à savoir la modération, le respect des institutions établies, la tradition et le pragmatisme – et en fit un outil diplomatique pour orienter la politique de "l’équilibre des pouvoirs" en Europe centrale pendant le reste du XIXe siècle.
Travaillant aux côtés du ministre autrichien des Affaires étrangères Klemens von Metternich, Gentz mit à profit ses talents de publiciste pour s’aligner sur les forces conservatrices afin de mener la diplomatie autrichienne. Gentz apparaît ainsi comme une figure unique dans l’histoire allemande. Il introduisit dans la sphère publique allemande une pensée qui alliait la philosophie des Lumières berlinoises au conservatisme britannique.
