En septembre 1862, alors qu'il se trouvait à Urbana, dans le Maryland, dans le cadre de la campagne du Maryland, le général de cavalerie confédéré J. E. B. Stuart (1833-1864) décida de faire une pause dans la guerre de Sécession et d’organiser une grande fête à la Landon House (également connue, depuis les années 1940, sous le nom de Stancioff House), une ancienne filature de soie, une ancienne école et le site de l’Académie militaire de Landon.
Lorsque Stuart et le groupe de ses compagnons tombèrent par hasard sur la Landon House, celle-ci était déserte, et il eut l’idée d’y organiser un bal le lendemain soir, le 8 septembre. Le principal récit de cet événement – connu en anglais sous le nom de "Sabers and Roses Ball of 1862" (Bal des sabres et des roses de 1862)– provient de l’ami et compagnon d’armes de Stuart, Johann Heinrich August Heros von Borcke (1835-1895), un officier de cavalerie prussien qui s’était enrôlé pour servir dans l’armée des États confédérés d’Amérique sous les ordres de J. E. B. Stuart.
Stuart fut tué au combat lors de la bataille de Yellow Tavern le 11 mai 1864 – un engagement auquel Borcke prit part –, mais ce dernier survécut à la guerre de Sécession, retourna en Prusse et poursuivit sa carrière militaire lors de la guerre austro-prussienne de 1866. Il prit sa retraite de l’armée en 1867 et rédigea ses Memoirs of the Confederate War for Independence (Mémoires de la guerre des Confédérés pour l'indépendance), dans lesquelles il relate les événements du 8 septembre 1862 et le grand bal à l’Académie (la Landon House).
Heros von Borcke mourut à Berlin, en Allemagne, en 1895, des suites d’une septicémie provoquée par une blessure qu’il avait reçue en 1863 alors qu’il combattait pour la Confédération. On se souvient principalement de lui aujourd’hui pour ses Mémoires et pour les récits de première main sur la vie quotidienne, les grandes batailles et les amitiés décrits tout au long de l’ouvrage, qui offrent un aperçu approfondi de la vie des soldats de la guerre de Sécession.
Texte
L’extrait suivant est une traduction d'un texte tiré de Memoirs of the Confederate War for Independence de Heros Von Borcke, J. B. Lippincott & Co., 1867, pp. 132-135. Le récit commence après la fin d’un dîner chez la famille Cockys, lorsque les invités et leur hôte décident de faire une promenade.
… Au fil des conversations agréables de ces dames, entre rires et chants, l'après-midi de notre dîner s'écoula rapidement et avec légèreté; puis vint la nuit, majestueuse et belle, avec une lune pleine dont les rayons, pénétrant par les fenêtres, suggérèrent à notre commandant débonnaire [Stuart] une promenade, qu’il proposa aussitôt et qui fut acceptée.
Laissant à nos charmantes amies le choix de leurs partenaires, nous fûmes guidés par elles vers un grand bâtiment qui couronnait le sommet d’une colline en pente douce à la lisière du village, d’où une large allée bordée d’arbres descendait en pente douce vers la rue principale.
Cet édifice avait servi d’académie avant le déclenchement de la guerre, mais il était désormais entièrement désert et démantelé, et nos pas résonnaient bruyamment tandis que nous traversions ses vastes salles vides, autrefois si animées de voix humaines.
Chaque étage de la maison était entouré d’une vaste véranda, et depuis la plus haute d’entre elles, nous avions une vue magnifique sur le village et la campagne environnante. La nuit était calme, le firmament bleu foncé était parsemé de myriades d’étoiles, et la lune déversait sur le paysage une lumière brumeuse et bleutée qui donnait à tout cela un aspect irréel.
On aurait pu croire à un effet visuel magique propre au théâtre ou se croire transporté, dans son imagination, dans les Mille et Une Nuits de la légende orientale, si les feux de camp de nos troupes et les hennissements incessants des chevaux ne nous avaient pas rappelé la réalité qui nous entourait.
Nous nous laissions aller à cette rêverie, si naturelle à cette heure, lorsque la voix enjouée de Stuart vint interrompre nos pensées: "Major, quel endroit idéal pour organiser un bal en l’honneur de notre arrivée dans le Maryland! Ne pensez-vous pas que cela pourrait ce faire?"
À cela s’éleva une réponse affirmative unanime, particulièrement enthousiaste de la part des dames. Il fut immédiatement convenu que le bal aurait lieu. Je me chargeai de prendre toutes les dispositions nécessaires pour l’éclairage et la décoration de la salle, l’envoi des cartons d’invitation, etc., laissant à Stuart le soin de la musique, qu’il accepta volontiers de fournir.
La vie d’un soldat est si incertaine, et il dispose de si peu de temps libre, que dans ce genre d’affaires, il faut toujours éviter les retards; c’est ainsi que nous avons décidé, sur le chemin du retour, à la grande joie de nos charmantes compagnes, que le bal aurait lieu le lendemain soir.
Le matin du 8, l’effervescence régnait au quartier général. Les invitations au bal furent envoyées à toutes les familles d’Urbana et de ses environs, ainsi qu’aux officiers de la brigade de Hampton. Les grandes salles de l’Académie furent aérées, balayées, ornées de guirlandes de roses et décorées de drapeaux de combat empruntés aux différents régiments.
À sept heures du soir, tout était prêt et déjà, la large avenue était remplie de nos chers invités, qui se rendirent au lieu des festivités selon leur rang social et leur fortune: certains à pied, d’autres dans de simples chariots, d’autres encore dans de majestueuses calèches familiales, conduites par de corpulents cochers noirs assis sur le siège de cocher avec une grande dignité.
Très vite, le son lointain des clairons annonça l’arrivée de la fanfare du 18e régiment d’infanterie du Mississippi, avec à sa tête le colonel et l’état-major du régiment, invités par courtoisie, tandis que la fanfare jouait avec brio l’air bien connu de Dixie.
Sous les vifs applaudissements des nombreux convives, invités ou non, nous fîmes alors notre grande entrée dans la grande salle, brillamment éclairée par des bougies de suif. En tant que maître de cérémonie, il m’incombait d’organiser l’ordre des différentes danses, et j’avais choisi une polka comme meilleure option pour un début animé.
J’avais choisi [une jeune femme de New York] comme reine du bal et comptais ouvrir le bal avec elle comme partenaire; ma surprise fut donc grande lorsque ma charmante amie éluda gracieusement mes bras tendus et m’expliqua, non sans une certaine gêne, qu’elle ne participait pas aux danses en rond, me faisant ainsi prendre conscience pour la première fois, avec un certain malaise, du fait qu’en Amérique, et surtout dans le Sud, les jeunes filles ne valsent que rarement, sauf avec leurs frères ou leurs cousins germains, et ne se livrent qu’à des reels et des contredanses avec des inconnus.
Sans être déconcerté, cependant, j’ordonnai aussitôt de changer le rythme de la musique et j’eus vite fait d’oublier ma déception concernant la polka grâce à un quadrille très animé. Les instruments résonnaient de plus en plus fort, les danseurs bougeaient de plus en plus vite, et toute la salle bondée, avec ses nombreuses femmes extrêmement jolies et ses silhouettes martiales d’officiers dans leurs plus beaux uniformes, offrait un spectacle des plus saisissants de gaieté et de réjouissance.
Soudain, un ordonnance, couvert de poussière, fit irruption et rapporta d’une voix forte au général Stuart que l’ennemi avait pris par surprise et repoussé nos avant-postes et attaquait notre camp en force, tandis qu'au même moment, le bruit de coups de feu tirés en rafale nous parvenait distinctement dans l'air nocturne.
Je ne saurais décrire l’agitation qui suivit cette annonce. [La musique s’arrêta] et les officiers se précipitèrent sur leurs armes et réclamèrent leurs chevaux; des pères et des mères pris de panique s’efforçaient frénétiquement de rassembler autour d’eux leurs enfants désorientés, tandis que les jeunes filles couraient dans tous les sens dans un désespoir des plus admirables.
Le général Stuart conserva son sang-froid et son calme habituels. Nos chevaux furent immédiatement sellés, et en moins de cinq minutes, nous galopions à toute allure vers le front.
En arrivant sur place, nous constatâmes, comme c’est souvent le cas lors de telles alertes soudaines, que la situation n’était nullement aussi désespérée qu’on ne l’avait laissée entendre.
Le colonel Baker, à la tête du splendide 1er régiment de Caroline du Nord, avait stoppé l’audacieuse avancée des Yankees. Pelham, dont les canons occupaient une position favorable, ne tarda pas à faire pleuvoir un feu nourri sur leurs colonnes. Les autres régiments du commandement montèrent rapidement en selle.
La ligne de bataille ayant été formée, Stuart donna l’ordre d’une attaque générale, et c’est avec une rage et une fureur extrêmes que nous nous précipitâmes sur l’ennemi, qui paya cher, par de nombreux morts et blessés ainsi qu’un nombre considérable de prisonniers, son intrusion impolie au cœur de nos réjouissances.
Ils furent poursuivis dans leur fuite effrénée sur plusieurs miles par le 1er régiment de Caroline du Nord jusqu’à ce que, peu après minuit, ils ne soient hors de portée, et le calme revint.
Il était environ une heure du matin lorsque nous regagnâmes l'Académie, où nous trouvâmes encore un grand nombre de nos charmantes invitées, qui attendaient avec une impatience fébrile l'issue du combat.
Comme les musiciens ne s’étaient jamais dispersés, le général Stuart leur ordonna de reprendre la musique; bon nombre de nos jolies fugitives furent ramenées par de jeunes officiers qui s’étaient empressés de se porter volontaires pour cette noble cause; et, comme tout le monde était déterminé à ne pas laisser les Yankees se vanter d’avoir complètement gâché notre fête, la danse reprit en moins d’une demi-heure et se poursuivit jusqu’aux premières lueurs de l’aube.
À ce moment-là, les ambulances chargées des blessés de l’affrontement de la nuit s’approchèrent lentement de l’Académie, seul bâtiment d’Urbana qui fût un tant soit peu adapté à servir d’hôpital. Bien sûr, la musique fut immédiatement interrompue, la danse cessa, et nos charmantes partenaires de quadrille devinrent aussitôt des "anges bienfaisants" pour les souffrants.
Conclusion
Quiconque a déjà visité Landon House s’étonnera sans doute du récit de Borcke évoquant les "nombreux convives, invités ou non", présents au bal, et se demandera comment ceux-ci auraient pu danser – en particulier les femmes dans leurs somptueuses robes de bal – dans un espace aussi restreint. La salle de bal de Landon House n’est en aucun cas comparable aux grandes salles représentées dans les films ou les romans sur la Guerre de Sécession.
Malgré tout – même s’il semble que la majeure partie de la ville ait envahi cette petite salle –, tout le monde semble avoir dansé assez confortablement et joyeusement jusqu’à l’aube du 9, malgré l’interruption causée par l’avancée des troupes de l’Union. Cet événement est décrit comme une parenthèse dans la guerre – un retour à la normalité d’avant-guerre – au cours de laquelle les invités purent se détendre lors d’un événement communautaire familier.
Le bal de gala de 1862 est d’autant plus poignant qu’il eut lieu moins de dix jours avant la bataille d’Antietam, le 17 septembre 1862 – la journée la plus sanglante de la guerre de Sécession –, qui fit environ 22 720 morts, blessés ou disparus. Le régiment de J. E. B. Stuart participa à la bataille d’Antietam; il est donc probable – voire presque certain – que bon nombre des hommes qui avaient dansé à Landon House dans la nuit du 8 septembre 1862 aient trouvé la mort ou aient été blessés moins de dix jours plus tard.
Aujourd’hui, Landon House appartient à des particuliers, mais elle a été restaurée pour retrouver son aspect d’origine du XIXe siècle (tout en bénéficiant de commodités modernes telles que la plomberie intérieure) et accueille des mariages, des réunions d’anciens élèves et d’autres événements similaires.
Les caricatures, dessins et signatures des soldats confédérés et de ceux de l’Union qui occupèrent la demeure pendant la Guerre de Sécession sont conservés sur les murs de la maison, y compris dans la salle de bal où, il y a bien longtemps, lors d’une trêve dans les hostilités, les hommes et les femmes du Sud ont pu oublier la guerre, ne serait-ce que pour un court instant, et ont dansé comme ils en avaient l'habitude avant le déclenchement d’un conflit qui reste le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis.
Note de l’auteur: Je tiens à remercier chaleureusement Mme Carleen Busick pour m’avoir inspiré cet article.