Interview avec Barry Strauss: Jews vs Rome

Le dernier ouvrage de Barry Strauss
James Blake Wiener
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Pendant plus de deux siècles, l'ancienne Judée fut une province agitée de l'Empire romain, marquée par des rébellions, des changements d'allégeance et des tensions entre la puissance impériale et l'identité locale. Dans son dernier ouvrage, Jews vs. Rome: Two Centuries of Rebellion Against the World's Mightiest Empire (Les Juifs contre Rome: deux siècles de rébellion contre l'empire le plus puissant du monde), l'historien de renom Barry Strauss explore ces conflits avec force détails. Dans cette interview, menée par James Blake Wiener de World History Encyclopedia, Strauss aborde les origines et les conséquences de ces révoltes, les forces internes et externes qui les ont façonnées, ainsi que l'héritage durable qu'elles ont laissé au judaïsme, au monde romain dans son ensemble et à la mémoire historique.

Jews vs. Rome by Barry Strauss
Juifs contre Rome par Barry Strauss Barrystrauss.com (Copyright, fair use)

JBW : Dr Strauss, merci beaucoup de m'accorder cet entretien au sujet de votre dernier ouvrage. Le livre Jews vs. Rome couvre la période allant de 63 avant J.-C. à 136 après J.-C. et traite des multiples révoltes menées par les Juifs contre l'Empire romain.

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Qu'est-ce qui vous a motivé à traiter cette période de deux siècles comme un récit unique, plutôt que de vous concentrer sur une seule révolte (par exemple, la grande révolte juive de 66-70 après J.-C.) ?

BS : Les facteurs géopolitiques et religieux qui ont motivé la rébellion juive contre Rome apparaissent plus clairement lorsque l'on étudie ces deux siècles comme un seul récit plutôt que de se concentrer, par exemple, sur la grande révolte juive de 66-70. Par exemple, si l'on se concentre sur cette seule révolte, on risque d'oublier que la Parthie conquit la Judée en 40 avant J.-C. et l'arracha à Rome, mais les Romains, eux, n'avaient pas oublié cela. Et l'intérêt continu des Parthes pour la Judée et aussi pour les Juifs de la diaspora de l'Empire romain apparaît clairement lorsque l'on considère la longue période de deux siècles. De même, l'attrait durable des croyances apocalyptiques et messianiques pour les Juifs ressort clairement lorsqu'on considère l'ensemble des siècles. D'ailleurs, il en va de même pour la préférence de certains Juifs à coopérer avec Rome et même, dans quelques cas au moins, à s'assimiler.

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En bref, dans le monde antique, la frontière entre religion et politique était tvraiment rès mince.


Une autre chose qui ressort d'une perspective plus large est l'interaction entre les facteurs géopolitiques et religieux du côté des Romains. Du point de vue romain, le principal problème avec les Juifs n'était pas religieux mais politique. Le problème était leur relation étroite avec la Parthie, qui était l'ennemi public numéro un de Rome. En général, ce problème était pour ainsi dire mis en veilleuse, mais les Romains le surveillaient de près, et il devint brûlant au moment des différentes révoltes. De la même manière, les Romains comprirent le rôle du Temple de Jérusalem comme moteur de la rébellion. Ils n'avaient aucune intention de le laisser être reconstruit après l'avoir détruit en 70. Pour faire bonne mesure, ils imposèrent une taxe sans précédent à tous les Juifs de l'empire, une punition infligée à aucun autre peuple rebelle (et ils étaient nombreux). Et ils offrirent ostensiblement cet impôt au dieu principal de Rome, Jupiter Capitolinus, dont le temple se trouvait sur la citadelle de Rome. Cet impôt était en quelque sorte un anti-impôt à celui que les Juifs avaient versé au Temple de Jérusalem. C'était comme si les Romains voulaient souligner la supériorité de leur dieu et qu'ils voulaient que les Juifs le reconnaissent. Mais là encore, le véritable enjeu était moins religieux que politique, car le temple de Jérusalem avait été un foyer de rébellion. Soit dit en passant, peu de gens savent qu'il existait également un temple juif en Égypte. Les Romains détruisirent également ce temple à la suite de la Grande Révolte, de peur qu'il n'incite à de nouvelles rébellions. En bref, dans le monde antique, la frontière entre religion et politique était tvraiment rès mince.


Colossal head of Emperor Nero
Tête colossale de l'empereur Néron Carole Raddato (CC BY-SA)

JBW : L'un des points principaux de Jews vs. Rome est l'interaction entre les pressions impériales externes (de Rome et de Parthie) et les divisions internes juives (religieuses, politiques et géographiques) qui ont façonné l'issue des soulèvements.

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Comment évaluez-vous l'importance relative de ces facteurs internes et externes?

BS : Rome a bien sûr toujours été un facteur important. La Parthie n'a jamais apporté aux rebelles l'aide qu'ils espéraient. L'administration romaine de la province de Judée n'était généralement pas brutale, mais elle était suffisamment dure, en particulier dans les années qui précédèrent la Grande Révolte, pour susciter un soutien à la rébellion. Au cours de ces années, les gouverneurs romains se sont fortement détournés de la population juive de Judée au profit des Grecs qui y vivaient. Ils ont également pris l'argent du Temple et massacré des manifestants civils à Jérusalem. Deux autres facteurs doivent être pris en compte. Le souverain romain, Néron, semblait être un empereur faible et cruel. En 63, il fut contraint d'accepter la victoire des Parthes, qui placèrent un membre de la dynastie régnante de Parthie à la tête de l'Arménie, un État tampon entre la Parthie et Rome. Il survécut ensuite à un important complot intérieur en 65, l'année précédant le déclenchement de la Grande Révolte. Il y avait toujours eu en Judée des Juifs qui regrettaient la perte de leur indépendance au profit de Rome, mais il n'était pas facile de rallier un nombre suffisant d'entre eux à la rébellion. En 66, alors que Rome semblait cruelle mais fragile, ils saisirent leur chance. Cependant, ils ne parvinrent pas à unifier la nation derrière eux. Au contraire, la révolte fut entravée à la fois par des divisions internes entre les différentes factions rebelles et par le soutien armé apporté aux Romains par une minorité de Juifs. 


JBW : Vous décrivez comment la destruction du Temple de Jérusalem, le changement d'identité religieuse des Juifs et l'émergence du christianisme ont été des conséquences importantes de ces rébellions.

De quelle manière inattendue les révoltes ont-elles façonné l'évolution ultérieure du judaïsme après la destruction du Temple?

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BS : Après la dévastation des communautés juives non seulement en Judée, mais aussi dans les centres de la diaspora en Égypte, en Cyrénaïque (Libye), à Chypre et dans certaines parties de la Mésopotamie, la survie du judaïsme n'était pas acquise. Mais il a survécu, et de manière nouvelle et inattendue, grâce à l'émergence du mouvement rabbinique et à l'effervescence intellectuelle qui a finalement conduit à la création de deux textes fondamentaux, la Mishnah et le Talmud, ainsi qu'à des changements majeurs dans le rôle de la synagogue et à l'émergence de la maison d'étude comme centre de la vie juive. Comme l'ont souligné d'autres chercheurs, il ne faut pas sous-estimer l'ampleur de l'effort que cela a représenté dans un environnement très difficile après les révoltes. Un autre facteur important a été l'émergence des communautés juives de Babylonie (sud de l'Irak) en tant que centre d'apprentissage et de vie juifs. Elles ont prospéré sous les empires successifs, à commencer par les Parthes.


Model of Herod's Renovation of the Temple of Jerusalem
Maquette de restitution du Temple de Jérusalem Berthold Werner (Public Domain)

JBW : Compte tenu de votre expérience en histoire militaire, je suis curieux de savoir si vous pourriez nous dire comment les dimensions militaires de ces révoltes ont influencé votre interprétation de celles-ci. Par exemple, quelles décisions ou erreurs militaires vous ont marqué lors de vos recherches Jews vs Rome?

BS : Comme souvent en histoire militaire, il est facile de dresser une liste d'erreurs. Les Romains n'étaient pas préparés aux trois grandes révoltes juives et ont été incapables de les réprimer rapidement. Cela n'est pas surprenant, car les Romains ne disposaient pas d'une armée suffisamment importante pour contrôler minutieusement toutes leurs provinces, et la Judée était considérée comme relativement peu risquée après la répression sanglante et efficace d'une révolte après la mort d'Hérode en 4 avant J.-C. et la répression d'une autre lors de l'annexion de la Judée par Rome en tant que province en 6 après J.-C. Les Romains ne se sont pas donné la peine de stationner une légion (une force d'élite) en Judée, s'appuyant sur des troupes auxiliaires qui recrutaient des locaux. Cela montre à quel point ils se souciaient peu d'un soulèvement majeur. Ils avaient tort!

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L'étude de la culture matérielle ajoute une dimension essentielle à l'étude des conflits judéo-romains.

En 116, les Romains avaient détourné les effectifs de la légion en Égypte pour soutenir l'invasion de l'empire parthe par Rome, ce qui les a laissés dans une situation difficile lorsque la révolte de la diaspora éclata cette année-là. Quant à la Judée, après avoir vaincu la Grande Révolte en 70, les Romains y maintinrent d'abord une, puis deux légions, mais ils sous-estimèrent l'esprit de résistance des habitants et n'étaient pas préparés à la révolte de Bar Kokhba en 132.

Les rebelles commirent encore plus d'erreurs. Lors des trois révoltes, ils sous-estimèrent la volonté des Romains de réprimer la rébellion et surestimèrent les chances d'obtenir l'aide de l'empire parthe, que ce soit des Juifs parthes ou du gouvernement parthe. Au début de la Grande Révolte, ils envoyèrent des forces inexpérimentées contre les défenseurs romains vétérans de la ville d'Ascalon et subirent une défaite écrasante. Par la suite, ils restèrent principalement sur la défensive derrière les murs de la ville, attendant l'aide de la Parthie ou que les Romains, frustrés, acceptent de négocier la paix, mais ni l'un ni l'autre ne se produisit. Les rebelles ne sont même pas revenus à la guérilla, dans laquelle les soldats juifs excellaient et qui leur avait permis de détruire une légion romaine au début de la révolte. Ils n'ont pas non plus tenu compte de la volonté de Titus d'accepter des pertes afin d'assiéger Jérusalem et de la conquérir par l'assaut, quel qu'en soit le prix.

Temple of Solomon Treasure, Arch of Titus
Trésor du Temple de Salomon, Arc de Titus Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)

JBW : Dr Strauss, vous établissez certains parallèles entre la géopolitique antique de la Judée, petit État pris en étau entre deux empires, et l'époque contemporaine.

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Pensez-vous que l'expérience de la Judée sous Rome soit un prisme utile pour comprendre la géopolitique multipolaire d'aujourd'hui ou recommanderiez-vous la prudence avant d'établir des analogies directes?

BS : Comme l'ont dit de nombreux chercheurs, l'histoire est un bon outil de réflexion. Les analogies directes sont généralement trompeuses, mais réfléchir au passé aide souvent à mettre le présent en perspective. Ainsi, par exemple, il est utile de se rappeler qu'Israël et l'Iran ne sont pas condamnés à être ennemis, quelle que soit l'hostilité de leurs relations actuelles. En effet, pendant une grande partie de l'histoire, ils étaient des alliés naturels. Cependant, il est également utile de se rappeler que les empires ou les grandes puissances ont des intérêts et des perspectives différents de ceux des petits États. Les professions d'amitié et d'alliance ne durent que tant qu'elles sont considérées comme utiles.

Un deuxième point concerne l'impact de la désunion. Aussi minces que fussent les chances de la Judée de vaincre Rome lors de la Grande Révolte, elles ont été rendues encore plus infimes, voire infinitésimales, par la guerre civile entre Juifs, en particulier à l'intérieur des murs de Jérusalem à la veille du siège romain. Face à la polarisation politique en Israël ces dernières années, certains Israéliens ont rappelé l'amère expérience de la Judée rebelle et ont appelé à la cohésion nationale. L'analogie est peut-être exagérée, et le débat est un signe de bonne santé politique, mais même les sociétés les plus résilientes ont besoin de temps en temps de marquer une pause et de s'entendre pour régler leurs différends.


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Bar Kochba Coin
Pièce de l'Époque de Bar Kokhba Nick Thompson (CC BY-NC-SA)

JBW : Dans Jews vs. Rome, vous faites un excellent usage des récentes découvertes archéologiques et des nouvelles recherches universitaires.

Une découverte archéologique ou épigraphique a-t-elle remis en question les hypothèses de longue date sur les conflits judéo-romains ou a-t-elle considérablement modifié votre interprétation?

BS : L'étude de la culture matérielle – archéologie, épigraphie, papyrologie et numismatique – ajoute une dimension essentielle à l'étude des conflits judéo-romains. Il existe de nombreux exemples, mais je n'en citerai qu'un seul. La décision de l'empereur Hadrien de reconstruire Jérusalem en ruines en tant que ville païenne romaine fut le principal catalyseur de la révolte de Bar Kokhba (132-136). On pensait autrefois qu'Hadrien avait pris cette décision en 130, c'est-à-dire deux ans avant le déclenchement de la révolte. Cependant, les fouilles archéologiques menées à Jérusalem démontrent que le projet était en cours peu après l'accession d'Hadrien au trône en 117, soit une douzaine d'années plus tôt que ce que l'on pensait. Cette information nous aide à comprendre l'affirmation de la principale source, l'historien romain Dion Cassius, selon laquelle les rebelles avaient planifié leur soulèvement bien avant le déclenchement de la révolte. Il est clair qu'ils eurent en fait beaucoup de temps pour réfléchir à ce que faisaient les Romains et pour se préparer à ce qui était avant tout une guérilla en construisant des abris souterrains. Cette longue période de préparation explique en partie pourquoi la rébellion fut si difficile à réprimer pour les Romains. Dans ce cas, l'archéologie fait une grande différence pour les historiens.


JBW : En repensant à la façon dont cette histoire a été reçue et mémorisée – par les Juifs, les chrétiens, les historiens de Rome –, quel est selon vous le mythe ou l'idée fausse le plus tenace concernant les révoltes juives contre Rome?

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BS : Le plus grand mythe est que les révoltes juives étaient avant tout une guerre religieuse opposant le paganisme au monothéisme. C'est faux. Le principal problème que les Romains avaient avec la Judée n'était pas son monothéisme. Le problème était qu'une partie importante de sa population juive voulait retrouver son indépendance nationale et préférait être l'alliée de l'ennemi juré de Rome, la Parthie, plutôt que d'être une province de l'Empire romain.

JBW : Dr Strauss, comme toujours, ce fut un plaisir de discuter avec vous ! Merci d'avoir partagé votre expertise et votre temps avec les lecteurs de World History Encyclopedia; je vous souhaite beaucoup de succès dans vos futures recherches.

BS : Merci, James, tout le plaisir était pour moi.

Barry Strauss
Barry Strauss Barrystrauss.com (Copyright, fair use)

Barry Strauss est Corliss Page Dean Senior Fellow à la Hoover Institution et professeur émérite d'études humanistes Bryce et Edith M. Bowmar à l'université Cornell. Strauss est lauréat 2025 du prestigieux prix Bradley. Il est membre de l'Académie américaine des sciences et des lettres. Barry Strauss est un historien militaire et naval qui s'intéresse particulièrement à la Grèce et à la Rome antiques et à leurs enseignements pour notre époque. "Personne ne présente l'histoire militaire du monde antique avec plus de perspicacité et de panache que Strauss", écrit Publishers Weekly. Il est l'auteur de neuf livres sur l'histoire antique, dont plusieurs sont des best-sellers, et co-auteur ou co-éditeur de plusieurs autres.

Son dernier ouvrage, intitulé Jews vs. Rome: Two Centuries of Rebellion Against the World's Mightiest Empire (Les Juifs contre Rome : deux siècles de rébellion contre l'empire le plus puissant du monde), a été publié en août 2025. Extrait de la critique d'Andrew Roberts sur Jews vs. Rome dans le Wall Street Journal: "M. Strauss excelle dans l'art d'utiliser l'archéologie moderne pour extraire des informations des anciens champs de bataille. Jews vs. Rome regorge d'histoires d'assassins, de foules, d'agents provocateurs, de fanatiques et de traîtres. [...] Sans les Juifs et leur détermination indomptable à résister à Rome, ce livre soutient avec force que le judaïsme moderne serait très différent – et moins héroïquement noble – qu'il ne l'est aujourd'hui. »

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

James Blake Wiener
James est un écrivain et ancien Professeur d'Histoire. Il est titulaire d'une Maîtrise en Histoire du monde avec un intérêt particulier pour les échanges interculturels et l'histoire du monde. Il est cofondateur de Ancient History Encyclopedia et en était auparavant le Directeur de la Communication.

Citer cette ressource

Style APA

Wiener, J. B. (2026, février 08). Interview avec Barry Strauss: Jews vs Rome: Le dernier ouvrage de Barry Strauss. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2876/interview-avec-barry-strauss-jews-vs-rome/

Style Chicago

Wiener, James Blake. "Interview avec Barry Strauss: Jews vs Rome: Le dernier ouvrage de Barry Strauss." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, février 08, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2876/interview-avec-barry-strauss-jews-vs-rome/.

Style MLA

Wiener, James Blake. "Interview avec Barry Strauss: Jews vs Rome: Le dernier ouvrage de Barry Strauss." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 08 févr. 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2876/interview-avec-barry-strauss-jews-vs-rome/.

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