Pour qui ai-je travaillé?
Pour qui ai-je voyagé?
Pour qui ai-je souffert?
Je n'ai absolument rien gagné pour moi-même,
Je n'ai profité qu'au serpent, au lion des terres!
L'épopée de Gilgamesh, tablette XI
C'est ainsi que se termine l'Épopée de Gilgamesh; il n'y a pas d'immortalité. Gilgamesh avait tort! Les échos de son épopée résonnent dans l'univers depuis cinq millénaires et son message continuera à résonner pour toujours, portant en lui le parfum de la Mésopotamie.
Les débuts
L'armée britannique conquit Bagdad et vainquit les Ottomans le 10 mars 1917. Mlle Gertrude Bell fut nommée secrétaire orientale par le major-général Sir Percy Cox, alors haut-commissaire d'Irak. Bell était une politicienne, écrivaine et voyageuse anglaise qui manifestait une passion extrême pour l'archéologie. Après la fin de la Première Guerre mondiale, de nombreuses équipes archéologiques venues d'Europe et d'Amérique commencèrent à fouiller la Mésopotamie. Bell fut nommée directrice honoraire par intérim de la Direction de l'archéologie le 22 octobre 1921. Elle supervisa et dirigea les travaux de fouilles dans tout l'Irak et collabora avec de nombreuses équipes occidentales. Le nombre de vestiges mis au jour grâce à ces fouilles légales augmenta considérablement. Bon nombre de ces artefacts furent exposés dans une exposition temporaire qui ouvrit ses portes le 11 mars 1921.
Afin de préserver la culture mésopotamienne ainsi que ses artefacts et ses vestiges, Bell commença à stocker ces objets dans le sous-sol du "bâtiment Qushla" à Bagdad en 1922. Cette pièce du bâtiment gouvernemental est devenue connue sous le nom de "salle des roches babyloniennes", le noyau du futur "musée archéologique de Bagdad". Sa modeste collection d'artefacts servit de base, mais elle contribua également à la création de l'École britannique d'archéologie en Irak et, le nombre d'artefacts augmentant, un bâtiment plus grand devint indispensable. Bell négocia avec le gouvernement irakien afin d'obtenir un autre bâtiment, adapté à l'hébergement et à l'exposition de la collection mésopotamienne en pleine expansion, et c'est finalement l'imprimerie gouvernementale qui fut choisie. Bien que le bâtiment de deux étages ait été achevé quelques années auparavant, Bell le fit entièrement rénover pour le transformer en musée.
Le musée archéologique de Bagdad fut officiellement inauguré à 8 heures du matin, le 14 juin 1926. Bell, en tant que nouvelle directrice, décrit le musée comme un "mini British Museum" où le public pourrait trouver plusieurs artefacts, classés par ordre chronologique, et où chaque objet était décrit en anglais et en arabe. Le 12 juillet 1926, Bell mourut d'une overdose de somnifères. Ses successeurs britanniques, Richard Cooke puis l'assyriologue Sydney Smith, furent tous deux démis de leurs fonctions pour avoir fait passer en contrebande des objets illégalement excavés. À partir de 1931, M. Julius Jordan, un Allemand, occupa le poste jusqu'en octobre 1934. Jordan fut l'un des personnages clés du "scandale d'Arpachiya" en 1933, lorsqu'il ignora les instructions et les réglementations du gouvernement irakien (sur la manière de répartir les antiquités excavées entre l'Irak et les équipes occidentales). Après cela, M. Sati Al-Husari fut nommé; il fut le premier archéologue irakien à présider l'administration du musée, deux ans après l'indépendance du royaume d'Irak du mandat britannique.
Nouveau bâtiment
La situation politique et économique relativement stable du royaume d'Irak à la fin des années 1940 et dans les années 1950 entraîna une plus grande prospérité, y compris dans le domaine de l'archéologie. De plus en plus d'expéditions venues des pays occidentaux travaillèrent et mirent au jour de plus en plus de vestiges. Le musée archéologique de Bagdad absorba tous les artefacts qui étaient stockés dans le bâtiment Qushla et accueillit le nombre croissant d'acquisitions. Cependant, le bâtiment était de plus en plus plein et les caisses de stockage allaient bientôt déborder; il n'y avait plus de place. Le musée dut être remplacé par un autre plus grand afin de s'adapter à cette croissance fructueuse.
L'American School of Oriental Research fut l'un des pionniers à proposer et à financer la construction d'un nouveau musée en juillet 1929. Cependant, la récession économique aux États-Unis freina ce projet. Une autre tentative infructueuse fut faite par la Direction des antiquités en janvier 1934. Finalement, le 26 mai 1938, la Direction des antiquités put obtenir les fonds nécessaires auprès du ministère des Finances et acquérir le terrain dans le district d'Al-Salihiyyah auprès de la Direction des chemins de fer. La superficie initiale était d'environ 63 730 mètres carrés, mais elle a été réduite à 45 000 mètres carrés actuellement.
L'architecte allemand Werner March conçut le complexe muséal dans ce nouvel emplacement remarquable, près de la gare internationale et de la gare Al-Alawi, dans le centre de Bagdad. Les voyageurs et les touristes arrivant à l'aéroport international de Bagdad peuvent également accéder facilement au musée. Les travaux de construction commencèrent avant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, ils furent interrompus en 1940 en raison de la guerre. Ce n'est que le 28 décembre 1955 que les travaux reprirent, après avoir surmonté les obstacles techniques, administratifs et financiers liés aux contrats.
Lors d'une cérémonie, le roi Fayçal II posa la première pierre du nouveau bâtiment dans le quartier d'Al-Salihiyyah à Bagdad le 24 mars 1957. Le complexe actuel (le musée et la Direction générale des antiquités) fut achevé en 1963. Cependant, le contenu du musée fut transféré dans le nouveau bâtiment plus tard, et le musée fut officiellement inauguré lors d'une cérémonie le 9 novembre 1966. Le nouveau Musée national de Bagdad était ouvert au public de 8 h à 17 h, même le vendredi, et comptait 13 galeries, de la préhistoire à la fin de la période islamique.
Le premier clou dans le cercueil
La guerre entre l'Irak et l'Iran a duré huit ans, de septembre 1980 à août 1988, épuisant les ressources du pays. Le musée est toutefois resté ouvert au public (les lois irakiennes stipulent que les musées doivent fermer en temps de guerre). De nombreuses équipes de fouilles venues du monde entier hésitaient quelque peu à se rendre en Irak, qui était après tout une zone de guerre. Une courte période de paix de deux ans s'ensuivit, pendant laquelle les chercheurs purent pousser un soupir de soulagement et se rendre en Irak.
L'événement marquant de l'histoire moderne du Moyen-Orient a été l'invasion du Koweït par Saddam Hussein le 2 août 1990, qui a déclenché des sanctions économiques internationales et l'opération Tempête du désert de la première guerre du Golfe le 17 janvier 1991. Il va sans dire que le peuple irakien s'est soulevé et que des troubles ont éclaté en mars 1991 contre le régime. Le domaine de l'archéologie et le musée irakien ont subi un coup dur qui a eu des répercussions profondes et durables. De nombreux musées satellites en Irak ont été fermés; bien qu'une partie de leur contenu ait été transférée à Bagdad pour y être mise en sécurité, beaucoup d'entre eux ont été incendiés et pillés pendant les soulèvements de 1991.
Plusieurs sites archéologiques à travers la République d'Irak ont été la proie facile des pillards, et les années 1990 ont été une période florissante pour le trafic d'artefacts en provenance d'Irak. Le musée iraquien était toujours fermé, bien qu'il ait été ouvert temporairement pour un festival le 28 avril 1999, jour de l'anniversaire de Saddam Hussein. Des hauts fonctionnaires et plusieurs missions diplomatiques, ainsi que le public, ont assisté à cette cérémonie.
Le tsunami
Les États-Unis ont organisé et dirigé une coalition internationale pour renverser Saddam en 2002. Alors que les tambours de guerre commençaient à battre et que la guerre était inévitable, une série d'événements se sont rapidement succédés:
24 janvier 2003: l'Institut archéologique américain a publié une déclaration urgente appelant à la protection du patrimoine archéologique irakien. Le même jour, lors d'une réunion avec des responsables du Pentagone et du département d'État, de nombreux groupes concernés ont mis en garde contre la menace de pillages.
27 février 2003: le musée national de Bagdad a officiellement fermé ses portes. Ses activités quotidiennes ont pris fin et le personnel a cessé ses tâches habituelles, à l'exception d'un comité spécialisé (le processus d'emballage et de transfert des objets a été mené à bien entre le 20 et le 23 février 2003). Le personnel du musée a vidé la plupart des galeries du musée et a entreposé les objets et les documents dans des lieux secrets et des abris anti-bombes. Les grandes statues, les stèles et les frises ont été conservées dans les galeries publiques, protégées par de la mousse et des sacs de sable. Le même jour, la Société américaine d'archéologie a écrit au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, pour demander instamment la protection des antiquités en Irak.
6 mars 2003: Le Conseil international des monuments et des sites demande à tous les gouvernements d'aider à protéger les biens culturels irakiens.
17 mars 2003: le président américain George W. Bush a donné 48 heures à Saddam Hussein et à ses fils pour quitter l'Irak, faute de quoi il serait confronté à la guerre.
19 mars 2003: Le Comité international du Bouclier bleu a publié une déclaration urgente appelant à la prévention et à la protection du patrimoine culturel irakien.
20 mars 2003: la guerre a commencé par une offensive de grande envergure.
27 mars 2003: Le directeur général de l'UNESCO, Koïchiro Matsuura, a exhorté les États-Unis à protéger le patrimoine culturel irakien.
5 avril 2005: Les troupes américaines sont entrées dans Bagdad et ont engagé le combat contre la Garde républicaine, l'armée irakienne et diverses milices paramilitaires.
8 avril 2003: le personnel et les employés du musée de l'Irak ont fui et abandonné le musée à l'approche du conflit militaire. Les troupes américaines ont affronté les soldats irakiens et les tireurs embusqués à l'intérieur du musée; un char américain a tiré sur la façade du musée.
9 avril 2003: le régime de Saddam s'est effondré et l'armée américaine a occupé complètement Bagdad.
10 et 11 avril 2003: Les pillages et les actes de vandalisme ont commencé.
12 avril 2003: le personnel du musée et le public sont arrivés pour protéger et sécuriser le musée, en utilisant leurs armes personnelles. Les médias internationaux sont arrivés et des images et des vidéos choquantes du musée irakien pillé se sont répandues dans le monde entier, ce qui a suscité un tollé international.
13 avril 2003: L'administration du musée irakien a demandé à l'armée américaine d'intervenir pour empêcher la poursuite des pillages.
14 avril 2003: Le secrétaire d'État américain, Colin Powell, a promis de protéger le musée et de réparer les dégâts.
15 avril 2003: Le musée irakien était toujours dans un état d'insécurité.
16 avril 2003: après avoir assisté passivement aux pillages pendant six jours sans recevoir l'ordre d'intervenir, les troupes américaines sont enfin entrées dans le musée et l'ont sécurisé.
17 avril 2003: Les employés du musée ont commencé à nettoyer et à répertorier le contenu. Le même jour, l'UNESCO a organisé une réunion internationale d'experts en France au sujet de la catastrophe du musée national de Bagdad.
21 avril 2003: Un groupe d'enquêteurs américains dirigé par le colonel des Marines Matthew Bogdanos est arrivé pour évaluer les pillages.
En général, quatre types de pillages ont été identifiés:
- Certains des premiers pillages étaient aléatoires, désordonnés et désorganisés; certaines répliques ont été dérobées tandis que les pièces authentiques adjacentes ont été laissées intactes. De plus, bon nombre de ces pillards se sont concentrés sur les meubles, les ordinateurs, les téléviseurs, les instruments de laboratoire, les voitures, etc. On a soupçonné les personnes pauvres vivant autour du musée d'être les coupables.
- D'autres pillards se sont concentrés sur les galeries publiques et savaient exactement quoi prendre; le vase de Warka, la Dame de Warka, la statue de Bassetki et la grande lyre d'or d'Ur ont été pris pour cible. La statue sans tête du roi sumérien Entemena de Lagash était l'objet le plus lourd pillé dans le musée.
Statue de Bassetki au musée national de Bagdad - Salles de stockage en surface: leurs portes ne présentaient aucun signe de dommage ou d'effraction; une multitude de tessons de poterie, de jarres, de récipients, etc. ont été pillés. Il s'agissait probablement d'une opération interne.
- Salles de stockage souterraines: ici, les reliques les plus précieuses, mais légères et faciles à transporter, telles que des milliers de sceaux cylindriques, des perles et des bijoux, étaient stockées dans un endroit très isolé et caché, à l'intérieur d'armoires et de boîtes. Il est évident que ce pillage était une opération interne, car les pillards avaient les clés des armoires et savaient ce qu'elles contenaient.
Le nombre exact d'objets volés est inconnu, mais un chiffre d'environ 15 000 est acceptable; les médias ont largement exagéré, affirmant par exemple que 170 000, voire 600 000 objets avaient été dérobés. À ce jour, environ 6 000 objets ont été récupérés.
Réhabilitation
Le musée s'est remis preu à peu, mais est resté fermé au public. Le 3 juillet 2003, le musée irakien a été ouvert pendant deux heures uniquement pour exposer le trésor de Nimroud, qui avait été retrouvé dans la chambre forte inondée de la Banque centrale d'Iraq le 1er juin 2003. Paul Bremer, alors administrateur de l'Autorité provisoire de la coalition en Irak, a assisté à l'exposition en compagnie de politiciens et de journalistes (le public n'était pas admis). Le musée a ensuite été fermé et, le lendemain, le trésor de Nimroud a été transféré vers un lieu sûr. De temps à autre, des objets volés ont été restitués.
La rénovation et la remise à neuf ont commencé en 2004, avec un nouveau système de sécurité, des caméras, des laboratoires, etc. En décembre 2008, le musée a été ouvert aux journalistes pendant quelques heures seulement; le politicien Ahmad Chalabi a récupéré certains objets volés. Le 23 février 2009, le Premier ministre de l'époque, Noori Al-Maliki, a ouvert le musée pendant une journée afin d'envoyer un message au monde entier indiquant que la situation en Irak était stable. Pour la toute première fois, le 9 juin 2009, certaines des chefs-d'œuvre du musée de l'Irak ont été mises en ligne grâce au projet italien du musée virtuel de l'Irak. En novembre 2011, la technologie Google Street View a été utilisée pour créer une visite virtuelle gratuite du musée.
Renaissance
Au cours des années suivantes, chaque galerie a été progressivement rénovée et restaurée, et les objets ont été exposés dans des vitrines modernes. Le musée a été officiellement rouvert au public le 28 février 2015 par le Premier ministre de l'époque, Haider al-Abbadi. Grâce à ses visiteurs, le musée est désormais ouvert du samedi au jeudi, de 9 h à 13 h 30. Le billet coûte 3 000 dinars irakiens (environ 2,50 dollars) pour les Irakiens et 25 000 dinars irakiens pour les étrangers (environ 20 dollars). Les photos (sans flash) sont autorisées. Des casiers sont à votre disposition pour y déposer vos sacs. Le personnel est très sympathique et l'ambiance générale est très joyeuse. Un photographe prend des clichés des visiteurs (avec leur permission) et les publie presque quotidiennement sur la page Facebook "Iraqi Museum Friends". Le musée compte 23 galeries couvrant toutes les périodes de l'histoire, et une nouvelle galerie, "Al-Marjan Gallery", a récemment été ajoutée.
La dernière fois que j'étais allé au Musée national de Bagdad, c'était en 1978 ou 1979, je crois. C'était la première fois que je visitais Bagdad (ma ville natale, où j'ai fait mes études et mes études de médecine) depuis 2009, et je n'avais que trois jours. J'ai consacré une demi-journée à la visite du Musée, c'était le 14 mars 2019. À notre arrivée, j'ai été envahi par un étrange mélange de sentiments contradictoires: bonheur, tristesse, nostalgie, larmes, rage et paralysie. Une fois les billets achetés et les contrôles de sécurité passés, j'ai été subjugué par l'hospitalité du personnel et l'ambiance très joyeuse, où des centaines d'écoliers s'amusaient. Voir les artefacts mésopotamiens au Musée national de Bagdad est une expérience très différente de celle que l'on vit dans les musées hors d'Irak.
Au cours des quelques heures que j'ai passées là-bas, j'ai pris environ 10 000 photos. Je suis ensuite allé rendre visite à l'archéologue Dr Jinan Mansour avec mon ami Nawfal Mohammad, également archéologue; ils travaillent tous les deux là-bas. J'ai pris une tasse de thé et discuté avec eux dans la Direction générale des antiquités voisine. En partant, j'ai jeté un dernier regard en me demandant: "Pourrai-je un jour revoir ce musée?" Je l'espère!
L'histoire a fait de l'Irak l'héritier légitime de l'héritage mésopotamien et le centre de l'histoire de l'humanité. L'Irak en général, et Bagdad en particulier, était un "melting pot" de peuples divers, de religions et de cultures différentes, formant un seul et même corps solide.
Remerciements:
Je suis très reconnaissant envers le Musée national de Bagdad et son personnel; sans leurs efforts, le monde n'aurait pas pu découvrir son héritage. Je tiens à remercier tout particulièrement Nawfal Mohammad et le Dr Jinan Mansour pour leur extrême hospitalité.
