La conférence de Casablanca de janvier 1943, dont le nom de code était Symbol, fut une rencontre entre le président américain Franklin D. Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill visant à s'accorder sur la manière de mener la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Joseph Staline n'était pas présent à cette conférence. La décision la plus importante annoncée à Casablanca, prise par les États-Unis seuls, fut que les puissances de l’Axe devaient capituler sans conditions, une décision politique qui ne fit peut-être que prolonger la guerre et qui, en fin de compte, contribua à asseoir la domination américaine sur le monde d’après-guerre.
Casablanca
Le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt (1882-1945), et le Premier ministre britannique, Winston Churchill (1874-1965), se rencontrèrent en personne à Casablanca, au Maroc français. Le dirigeant de l’URSS, Joseph Staline (1878-1953), avait été invité à y assister, mais décida de ne pas s’y rendre en raison de la bataille décisive et toujours en cours de Stalingrad. La conférence se tint à l’hôtel Anfa et dans diverses villas voisines du 14 au 24 janvier 1943. Étaient également présents les chefs d’état-major interalliés américano-britanniques. L’objectif de la conférence était de définir les futures stratégies militaires et politiques des Alliés qui permettraient de remporter la victoire dans la Seconde Guerre mondiale contre les puissances de l’Axe: l’Allemagne, le Japon et l’Italie.
Déroulement de la guerre jusqu’alors
Jusqu’alors, au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne avait occupé la majeure partie de l’Europe dès 1940 et attaqué l’URSS avec l’opération Barbarossa en 1941. L’URSS ayant résisté avec fermeté aux multiples armées allemandes envahissantes, le front de l’Est s’était transformé en une guerre d’usure. L’invasion allemande de la Grande-Bretagne avait été abandonnée après la défaite lors de la bataille d’Angleterre, mais il n’y avait désormais plus de front occidental, ce que Staline souhaitait désespérément afin de soulager la pression exercée sur son Armée rouge à l’est.
L’attaque japonaise contre la base américaine de Pearl Harbor, à Hawaï, avait finalement entraîné l’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941, et la guerre du Pacifique battait donc son plein. Les Alliés avaient vaincu les puissances de l’Axe en Afrique du Nord, le tournant décisif ayant été la deuxième bataille d’El Alamein en novembre 1942, lors de laquelle le général Erwin Rommel (1891-1944) fut mis en déroute. Les Alliés étaient désormais prêts à utiliser l’Afrique du Nord comme base de lancement pour attaquer directement l’Italie, la Sicile étant la première cible visée.
Invasion de la "forteresse Europe"
Les discussions entre Roosevelt et Churchill portaient sur la manière, le lieu et le moment où le "deuxième front" serait ouvert, c’est-à-dire l’invasion par les Alliés de l’Europe occupée par l’Allemagne. Le nord de la France s’imposait comme un choix évident compte tenu de sa proximité avec la Grande-Bretagne, de l’autre côté de la Manche. Les hauts responsables de l’armée américaine souhaitaient lancer l’invasion en 1943, mais leurs homologues britanniques préféraient 1944 afin de rassembler davantage d’hommes et de matériel et de s’occuper de l’Italie, voire d’éliminer complètement cette puissance du conflit. Une opération amphibie visant, par exemple, les plages de Normandie, serait risquée et coûterait certainement de nombreuses vies, même en cas de succès. L’invasion devait être menée avec une force écrasante. Finalement, les planificateurs américains acceptèrent la date reportée pour ce qui allait devenir l’opération Overlord. En 1943, l’accent serait plutôt mis sur l’attaque de la Sicile, puis sur la progression vers le nord à travers la péninsule italienne.
Il fut également décidé à Casablanca que les forces aériennes des États-Unis et de la Grande-Bretagne mèneraient un bombardement allié conjoint sur l’Allemagne. Les cibles principales des bombardiers seraient les grandes villes industrielles et leurs usines, ainsi que les réseaux ferroviaires, les aérodromes et les barrages. À Casablanca, l’État-major interallié définit l’objectif suivant pour l’offensive de bombardement:
La destruction et la désorganisation progressives du système militaire, industriel et économique allemand, ainsi que l’affaiblissement du moral du peuple allemand jusqu’à ce que sa capacité de résistance armée ne soit irrémédiablement compromise.
(Dear, 196)
Comme prévu, la campagne de bombardements démontra à Staline que ses alliés occidentaux étaient déterminés à soutenir la campagne soviétique sur le front de l’Est. Cependant, la conviction de certains commandants alliés selon laquelle la guerre pouvait être gagnée uniquement grâce à la puissance aérienne, évitant ainsi une invasion terrestre, s’avéra irréaliste. Plus de 600 000 civils périrent à la suite de cette campagne de bombardements controversée.
Discussions des chefs d’état-major
Les chefs d’état-major américains et britanniques s’étaient réunis pendant trois ou quatre jours avant l’arrivée des dirigeants à Casablanca. La délégation britannique était mieux préparée et avait des objectifs beaucoup plus clairs, ce qui eut des conséquences sur les décisions prises, comme le nota Albert Wedermeyer, membre de la délégation américaine:
Ils formaient une équipe dotée d’un plan d’action et ayant bien répété ses interventions. Ils ont conservé l’initiative à toutes les étapes de la discussion car ils s’étaient forgé une idée claire de leurs objectifs, avaient coordonné les facteurs politiques et militaires et élaboré des propositions détaillées. En revanche, notre propre équipe américaine n’était pas bien préparée et j’en étais le responsable.
(Holmes, 343)
Le chef des opérations combinées britanniques, Louis Mountbatten (1900-1979), identifia cinq points prioritaires sur lesquels les chefs des deux camps s’étaient mis d’accord:
- Préserver les communications et le trafic maritime transatlantique
- Poursuivre l’aide à l’URSS
- Poursuivre les opérations britanniques et américaines en Méditerranée
- Poursuivre le renforcement des effectifs et du matériel en Grande-Bretagne, en vue de l’opération Overlord
- Poursuivre la campagne dans l'océan Pacifique
Une autre décision prise à Casablanca fut de nommer le général britannique Harold Alexander (1891-1969) adjoint du général américain Dwight D. Eisenhower (1890-1969), qui serait nommé plus tard dans l’année commandant en chef des forces alliées pour l’opération Overlord. Alexander fut également nommé commandant du groupe d’armées britannique chargé de l’invasion de l’Italie. Deux autres généraux, français cette fois-ci, se livrèrent à une sorte de coup de pub. Le général Charles de Gaulle (1890-1970), reconnu par les Alliés comme le chef de file de tous les Français opposés aux Allemands, et son grand rival, le général Henri Giraud (1879-1949), commandant en chef des forces françaises en Afrique du Nord, se serrèrent la main devant les photographes.
Capitulation sans conditions
La dernière conférence de presse à Casablanca, qui se tint le 24 janvier, fit l’effet d’une bombe. Roosevelt annonça, apparemment sans en avoir informé Churchill ni Staline, que les Alliés n’accepteraient rien d'autre qu’une capitulation sans conditions de l’Allemagne, du Japon et de l’Italie. Roosevelt déclara:
L’élimination de la puissance militaire allemande, japonaise et italienne implique la capitulation sans conditions de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon. Cela signifie une garantie raisonnable de la paix mondiale future. Cela ne signifie pas la destruction de la population de l’Allemagne, de l’Italie ou du Japon, mais bien la destruction des idéologies de ces pays qui reposent sur la conquête et l’asservissement d’autres peuples.
(Moskin, 100-1)
On sait aujourd’hui, mais ce n’était pas le cas à l’époque, que Roosevelt avait pris cette décision avant de quitter Washington, et qu’il ne s’agissait pas d’un "lapsus" involontaire ni d’une décision prise sur un coup de tête devant la presse mondiale. L’envoyé spécial américain en Europe, W. Averell Harriman, affirme que Churchill n’avait pas été prévenu à l’avance de cette décision:
J’ai dîné avec Churchill ce soir-là à Casablanca et il était très contrarié que cette décision lui ait été imposée sans préavis. Du côté de Roosevelt, il est tout à fait vrai que l’état-major interarmées en avait discuté d’un point de vue militaire et avait convenu que c’était une bonne chose à faire, mais Churchill estimait qu’il fallait tenir compte des considérations politiques… Roosevelt avait l’habitude d’agir ainsi; il n’aimait pas les discussions désagréables et agissait parfois sans consultation, ce qui mettait parfois Churchill dans une colère noire.
(Holmes, 347)
Selon le ministre britannique des Affaires étrangères, Anthony Eden (1897-1977), qui donne une version légèrement différente des faits, la délégation britannique avait été informée de la question de la capitulation sans conditions avant la conférence de presse, et "Winston fut pris au dépourvu par le moment même de l’annonce" (ibid.) plutôt que par l’annonce proprement-dite.
Bien que Churchill ait été en privé en désaccord avec cette décision, celle-ci devint néanmoins la politique officielle des Alliés, même si sa signification exacte restait sujette à interprétation. La capitulation sans conditions pouvait signifier simplement la reddition des forces armées ou avoir une portée bien plus large, comme la prise de contrôle des institutions politiques et des industries d’un pays vaincu. C’est certainement ainsi, en tant que scénario le plus sévère du spectre de la capitulation, que certaines figures clés allemandes interprétèrent la situation. L’amiral Karl Dönitz (1891-1980), commandant en chef de la marine allemande, estimait qu’une capitulation sans conditions plaçait l’Allemagne dans une situation impossible, car cela signifiait qu’il "ne pourrait plus y avoir de gouvernement allemand indépendant" (Holmes, 349) et que tous les combattants, soit des millions d’hommes, deviendraient immédiatement prisonniers de guerre. Quelles que soient les conditions réelles de la capitulation, tous les Alliés s’accordaient au moins sur le fait que la capacité militaire des puissances de l’Axe devait être neutralisée et que des mesures, quelles qu’elles soient, devaient être prises pour garantir une paix durable.
Le respect dû à la richesse et à la puissance militaire des États-Unis conduisit à l’adoption officielle d’une stratégie par la Grande-Bretagne (à Casablanca) et l’URSS (à l’automne 1943), que de nombreux non-Américains (à l’époque et depuis) considéraient comme ne faisant que prolonger la guerre et accroître le nombre de victimes et l’ampleur des destructions. Si les puissances de l’Axe ne voyaient aucun intérêt à se rendre, continuer à se battre était leur seule option, en tout cas pour les dirigeants et les généraux les plus intransigeants. C’est exactement ce qui se produisit, puisque l’Allemagne ne se rendit qu’après l’occupation de Berlin, et le Japon qu’après le largage de deux bombes atomiques, l’une sur Nagasaki et l’autre sur Hiroshima.
Des commentateurs plus cyniques ont suggéré que la politique américaine constituait une tentative délibérée d’affaiblir les États européens (qu’ils soient vainqueurs ou vaincus) et d’assurer la domination économique et militaire totale des États-Unis, eux-mêmes seulement indirectement touchés par les ravages de la guerre, dans le monde d’après-guerre. Les commentateurs plus favorables à Roosevelt suggèrent que la politique de capitulation sans conditions visait principalement à apaiser l’opinion publique américaine, qui avait réagi négativement à la collusion avec le gouvernement français de Vichy à Alger lors de la campagne d’Afrique du Nord. Le terme "capitulation sans conditions" aurait également rassuré Staline sur le fait que les États-Unis et la Grande-Bretagne ne négocieraient pas avec l’Allemagne un accord de paix indépendant, avantageux pour eux-mêmes et désavantageux pour l’URSS. Une capitulation sans conditions aurait obligé les Alliés à rester unis jusqu’au bout et à ne pas se diviser pour négocier des accords individuels avec les puissances de l’Axe. De plus, certains historiens et diplomates (dont Eden) ne pensent pas que la volonté d’une capitulation sans conditions ait sensiblement prolongé la guerre ou façonné de manière significative le monde d’après-guerre.
Il faut également noter qu’un langage absolu avait déjà été utilisé auparavant pour décrire la phase finale de la guerre; par exemple, les dirigeants alliés avaient exprimé le souhait d’une "victoire totale" et d’une "victoire finale". Pour la plupart des dirigeants alliés, la Seconde Guerre mondiale n’était pas une guerre d’intérêts nationaux, mais un combat entre le bien et le mal. Cela était particulièrement vrai en ce qui concernait l’Allemagne, où le renversement du régime nazi était largement considéré comme un objectif minimum. La question de savoir comment gérer le soutien plus large dont bénéficiaient les nazis, en particulier parmi l’élite industrielle, faisait encore l’objet de débats.
Le point peut-être le plus crucial concernant le débat sur la capitulation sans conditions est que les Alliés disposaient incontestablement des capacités économiques et militaires nécessaires pour poursuivre un tel objectif. Ce simple fait signifiait que toute exigence inférieure à une capitulation sans conditions était peu probable, voire indésirable, alors que, comme c'était le cas en 1943, le conflit était encore loin d'être terminé.
Conférences ultérieures avec Staline
La conférence de Casablanca fut suivie de trois autres réunions des dirigeants alliés, auxquelles Staline assista cette fois-ci. La conférence de Téhéran, qui se tint de novembre à décembre 1943, établit qu’un débarquement allié en Europe aurait lieu en France durant l’été 1944. Lors de la conférence de Yalta, en février 1945, il fut décidé que les Alliés se partageraient et gouverneraient conjointement une Allemagne vaincue, et que la frontière de la Pologne serait décalée vers l’ouest pour compenser l’occupation de la partie orientale par l’URSS. Lors de la conférence de Potsdam, à l’été 1945, un ultimatum de capitulation fut lancé au Japon, connu sous le nom de "Déclaration de Potsdam". Cet ultimatum fut ignoré jusqu’à ce que des avions américains ne larguent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Le Japon capitula le 14 août. La guerre fut enfin gagnée, mais les soupçons mutuels persistants entre l’Est et l’Ouest firent qu’il n’y aurait plus aucune conférence des dirigeants alliés alors que le monde entrait dans une nouvelle ère, celle de la Guerre froide.