Two Strike (Numpkahapa/Nomkahpa, c. 1831-1915) était un chef sioux Lakota du clan des Brûlés, qui se battit sans relâche contre l’armée des États-Unis, depuis la guerre de Red Cloud (1866-1868) jusqu'à la guerre des Black Hills (1876-1877) et fut présent lors du massacre de Wounded Knee en 1890. Plus tard, il fut un véhément critique des politiques états-uniennes à l’encontre des peuples autochtones d'Amérique du Nord.
Il se battit aux côtés de Red Cloud (1822-1909), du chef sioux Spotted Tail (1823-1881), de Sitting Bull (environ 1837-1890), de Crazy Horse (1840-1877), de Roman Nose (Guerrier Cheyenne; c. 1830-1868) et d’autres grandes figures tels que les chefs cheyennes Morning Star (aussi connu sous le nom de Dull Knife; c. 1810-1883), Little Wolf (c. 1820-1904), et Black Kettle (c. 1803-1868), mais ne reçut jamais la même attention que ses plus célèbres contemporains.
Cela tenait peut-être, du moins en partie, à sa timidité et à son aversion à tirer la couverture à lui. Par exemple, Two Strike avait pris part à la bataille de Little Bighorn (bataille de Greasy Grass; 25-26 juin 1876) qui avait rendu célèbres Crazy Horse et Sitting Bull (bien que personne ne sache exactement ce qu’ils firent au cours des combats) mais il fut rarement mentionné dans les récits de cette bataille.
Il était l’un des quatre chefs sioux qui menèrent l’attaque sur les Pawnees lors de la bataille de Massacre Canyon en 1873, aux côtés de Spotted Tail, Charging Bear (c. 1836-1918), et Little Wound (c. 1835-1899), ce qui, selon certains érudits, conduisit les Pawnees à prendre la décision de s'installer sur le "Territoire indien" (Oklahoma actuel) et incita davantage de guerriers pawnees à s'enrôler dans l'armée des États-Unis en tant qu'éclaireurs pour combattre les Sioux.
Ce conflit s'inscrivait dans la lignée des pratiques guerrières traditionnelles des nations autochtones, ce qui n'était pas le cas des affrontements avec l'armée américaine. Two Strike condamnait la politique états-unienne d'expansion vers l'Ouest et le traitement réservé aux Indiens des plaines, particulièrement celui des Sioux, et ce avec acharnement, surtout après le massacre de Wounded Knee qui eut lieu en 1890, et il fut emprisonné en 1891 pour avoir incité à la rébellion et purgea une peine de trois ans dans une prison fédérale pour s'être opposé à ce massacre. Après sa libération, il continua de critiquer les politiques du gouvernement des États-Unis jusqu’à son décès, de causes naturelles, dans la réserve indienne de Rosebud en 1915.
Le médecin et auteur sioux Charles A. Eastman (également connu sous le nom d'Ohiyesa, 1858-1939) inclut Two Strike dans son ouvrage Indian Heroes and Great Chieftains (1916), aux côtés de bon nombre des autres mentionnés ci-dessus. Eastman honore la timidité de Two Strike en se concentrant sur ses histoires de jeunesse plutôt que sur celles de sa carrière militaire. D’un point de vue historique, c’est regrettable, puisque Eastman connaissait Two Strike personnellement et aurait peut-être pu le persuader de partager sa perspective sur des évènements tels que la bataille de Little Bighorn ou le massacre de Wounded Knee, mais parallèlement, la biographie écrite par Eastman est respectée car elle rend hommage à l’humilité de Two Strike, qui, aurait vraisemblablement refusé de parler de son rôle dans chacun de ces conflits, ou dans tout autre conflit.
Texte
Le texte qui suit provient de l’ouvrage d’Eastman intitulé Indian Heroes and Great Chieftains, édition de 1939, rééditée en 2016. Il commence son récit par une référence à Young-Man-Afraid-of-His-Horses (Tasunka Kokipapi, environ 1836-1893), un chef sioux Oglala Lakota qui avait lui aussi combattu pendant la guerre de Red Cloud et fut étroitement lié à Two Strike par la suite.
Il est regrettable que de si nombreux noms d’Indiens intéressants aient été mal traduits, au point que leur sens devient très vague, voire se perd complètement. Dans certains cas, un sens opposé est transmis. C’est par exemple le cas du nom "Young-Man-Afraid-of-His-Horses". Cela ne veut pas dire que le propriétaire est effrayé par son propre cheval, loin de là! Tashunkekokipapi signifie "Le jeune homme [ennemi] craint ses chevaux". Chaque fois que cet homme passe à l'attaque, l’ennemi sait qu’il devra faire face à une charge acharnée.
Le nom Tashunkewitko, ou Crazy Horse, est une comparaison poétique. Ce chef de file était comparé à un cheval non dressé ou sauvage, ignorant des usages domestiques, magnifique dans ses mouvements et inconscient du danger.
Le nom de Two Strike vient d'un exploit. Au cours d'une bataille contre les Utes, cet homme désarçonna deux ennemis de leur cheval de guerre. La véritable interprétation du nom Nomkahpa serait: "Il en fit tomber deux".
Je connaissais bien Two Strike et j’avais passé de bons moments en sa compagnie, tant à Washington, D. C., que chez lui, dans la réserve indienne de Rosebud. Tout ce que j’ai écrit ne sortit pas de sa bouche, car il se montrait très modeste en parlant de lui-même, mais il se porte garant de la véracité des faits. Il dit être né près de la rivière Republican, aux alentours de 1832. Son plus ancien souvenir concernait une attaque, menée par les Shoshones, de leur campement situé sur Little Piney. Les tout premiers hommes blancs qu'il rencontra furent des commerçants qui rendaient visite à son peuple quand il était tout petit. L’incident était encore présent dans son esprit d’une manière saisissante, parce que, disait-il: "Ils ont rendu mon père fou", [ivre]. Cela lui laissa une forte impression, me raconta-t-il, et c’est pourquoi, depuis ce jour, il avait toujours eu peur de "l’eau mystérieuse" des hommes blancs.
Two Strike n’était pas un homme corpulent, mais il était très souple et alerte, aussi agile qu’une antilope. Son visage était expressif et reflétait son intelligence. Bien qu’il ait l’habituel visage sombre des Indiens, son expression s’illuminait lorsqu'il parlait. Malgré qu'il fût, d'une certaine manière, rusé et perspicace, il n'était ni fourbe ni mesquin. Il avait un grand sens du devoir et de l’honneur. Le patriotisme constituait son idéal et son but dans la vie.
Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune homme, il se montrait modeste et même timide, bien que son père et son grand-père eussent été des chefs illustres. Je pourrais trouver d’autres incidents importants au début de sa vie, puisqu’il était un expert pour monter les chevaux sauvages. Un jour, je lui demandai de me raconter un épisode marquant de son enfance. Il répondit que, en ce sens, il avait ressenti beaucoup d’excitation, mais que "ça n'avait pas grand-chose d'intéressant". Une délégation de chefs Sioux était en visite à Washington, et nous passâmes une soirée ensemble à leur hôtel. Hollow Horn Bear se leva et déclara:
"Pourquoi ne lui parles-tu pas de comment une bufflonne et toi aviez soutenu ton pauvre père et l’aviez laissé geler presque à en mourir?"
Tout le monde se mit à rire et un autre homme remarqua: "Je pense qu’il ferait mieux de raconter au guérisseur (en parlant de moi) comment il a perdu sa langue lorsqu’il essaya de courtiser une fille pour la première fois". Bien qu'il fût alors âgé de près de quatre-vingts ans, Two Strike était visiblement gêné par leurs railleries.
"Quoi qu'il en soit, j’ai continué. J’ai persévéré jusqu’à obtenir ce que je voulais", murmura-t-il. Puis vint l’histoire.
Le vieux chef, son père, adorait la chasse au bison; et, grâce à son habileté à cheval et à son adresse au tir, bien qu'il ne fût pas de constitution très robuste, le jeune Two Strike suivait déjà ses traces de près. Comme tout père fier de son fils, il l'encourageait de toutes ses forces à perfectionner son art, et un jour, il mit son fils de seize ans au défi de réussir l'exploit de "tuer d'une seule flèche" lors de la prochaine chasse.
Cela se passa au milieu de l’hiver. Le pisteur avait signalé la présence d’un grand troupeau de bisons. Les chasseurs se rassemblèrent au point du jour prêts pour l’attaque. Le vieux chef avait équipé son fidèle cheval de bataille d'une selle indienne moelleuse, semblable à un oreiller, et d'un lasso. Son vieil arc en hickory, renforcé de tendons, avait été examiné et tendu, et une belle flèche droite munie d'une pointe en acier avait été soigneusement choisie pour l'essai. Il ajusta son couteau de boucher bien aiguisé à sa ceinture, qui maintenait fermement une cape chaude en bison contre lui. Il ne portait ni chemise, ni manteau, malgré un vent cinglant qui soufflait du nord-ouest. Le jeune Two Strike avait son arc favori et son poney rapide, qui lui était peut-être même plus cher que son camarade le plus proche.
Les chasseurs se mirent en position d’équilibre sur leur monture comme une armée sur la ligne de front, pendant que derrière eux patientaient les garçons et les hommes âgés avec des poneys de bât afin de porter la viande. "Hukahey!" cria le meneur comme signal. "Yekiya wo!" (C’est parti) et en un instant, tous les poneys bondirent en avant et bravèrent le vent glacial, comme s’ils se trouvaient sur la ligne de départ d’une course. Tous les cavaliers se penchaient en avant, bien emmitouflés dans leur cape, guettant le troupeau en mouvement pour repérer une ouverture dans la masse de bisons, une chance d’isoler quelques-unes des vaches les plus grasses. C’était l’objectif de la course.
Le chef avait fait un bon départ; son cheval était bien entraîné et n’avait ni besoin d’être poussé ni d’être guidé. Sans le moindre coup sur le lasso, il se précipita au cœur du troupeau. Le poney du jeune homme caracolait et se cabrait d’impatience; il partit avec un peu de retard, et pourtant, il en dépassa beaucoup de par sa rapidité. Son cavalier pouvait clairement distinguer son père devant lui, puis la neige tomba de nuages aveuglants sur le sentier des bisons. Les cris des chasseurs, le meuglements des vaches et les regards menaçants des taureaux, qui fonçaient ou s’arrêtaient de temps à autre pour faire face, suffisaient à déstabiliser ce garçon moins aguerri. Il fut incapable de choisir sa victime. Il avait été emporté au cœur même du troupeau et avait perdu l’espoir de tirer ce coup décisif; c’est pourquoi il garda son unique flèche entre ses dents et s’efforça simplement de les séparer pour tenter sa chance.
Enfin, le troupeau s’écarta, et il parvint à isoler deux vaches bien grasses; il était en train de se mettre en position lorsqu’un cavalier surgit d’un nuage de neige de l’autre côté. Cela le poussa à se dépêcher, de peur que son rival ne s'empare des deux vaches, et en un clin d'œil, sa flèche atteint l’une des bêtes, qui s'effondra sur le coup.
À cet instant, il remarqua que l’homme qui l’avait rejoint n’était autre que son père, qui avait dû faire face aux mêmes difficultés que lui. Lorsque le jeune homme avait tiré son unique flèche, le vieux chef s’était mis à poursuivre la vache restante dans un cri, mais alors qu’il s’en rapprochait, son cheval se prit le sabot dans un terrier, ce qui projeta son cavalier par-dessus son encolure. La bisonne enragée, comme cela arrive souvent dans de tels cas, se retourna vers le poney et l'encorna à mort. Son cavalier resta immobile pendant que Two Strike tentait d’attirer l’attention de la bisonne, mais elle tourna à peine la tête vers lui, tout en continuant à monter la garde près du cheval mort et de l'Indien pratiquement gelé.
Dommage pour le jeu de "tuer d'une seule flèche!". Le garçon devait réfléchir vite, parce que la cape de son père avait glissé, et il faisait le mort, allongé presque nu dans l'air glacial, sur la neige piétinée. Son bluff n’aurait pas servi, donc il rebroussa chemin afin de retirer sa flèche solitaire du corps mort de la vache. D'un mouvement rapide, il lui tira dans le flanc, et elle s'effondra. Tuer d'une seule flèche venait de devenir tuer deux bisons d'une seule flèche! À la loge du conseil ce soir-là, Two Strike fut le héros.
L’histoire suivante est tout aussi caractéristique de sa personne, et pour expliquer cela, il faut savoir qu'autrefois, chez les Sioux, un jeune homme n’était pas supposé fréquenter les filles jusqu’à ce qu'il ne soit prêt à prendre une épouse. Il s’agissait d'une règle parmi nos jeunes hommes, surtout pour ceux qui étaient honorables et de bonne naissance, de se construire une réputation de chasseur et de guerrier (plus les exploits étaient difficiles à atteindre, mieux cela était), avant même d’adresser la parole à une jeune femme. De nombreuses vies furent risquées dans cet effort de se construire une réputation selon ces codes. Faire la cour n’était pas un secret, mais plutôt un évènement social, souvent célébré par les fiers parents avec des festins et des présents distribués aux pauvres, et ces convenances étaient parfois perçues comme un obstacle insurmontable par une jeune personne timide ou sensible à la réalisation de ses désirs.
Two Strike était le fils et le petit-fils d’un chef, mais il ne pouvait revendiquer aucun mérite pour les actes de ses aïeux. Il devait non seulement préserver leur réputation, mais également se forger la sienne. C'était ce qu'il s'était fixé comme objectif, et il s'en était bien sorti. Il était à présent en âge de se marier, il avait combattu et avait été admis au conseil, pourtant il ne semblait pas intéressé par le mariage. Sa vie était celle d’un célibataire endurci. En attendant, comme c'est souvent le cas, ses parents avaient longuement réfléchi à une éventuelle belle-fille et avaient même rassemblé des poneys, de belles et d'autres présents convenables à offrir en l'honneur de l'événement, quel que soit le moment où il aurait lieu. De temps à autre, ils lançaient une allusion subtile, mais sans résultat visible.
Ils ne savaient pas et ne pouvaient pas savoir la lutte intérieure qui le tourmentait à cette période de sa vie. Le timide et modeste jeune homme mourrait d’envie de se marier, et pourtant il ne supportait pas l’idée de parler à une jeune femme! Le chasseur de bisons, de pumas et de grizzlis sans peur, ce jeune qui avait remporté ses plumes d'aigle lors d’une bataille contre les Utes, n’arrivait pas à franchir ce grand cap.
Finalement, son père s’entretint directement avec lui. "Mon fils, déclara-t-il, il est de ton devoir de prendre une épouse, de sorte que les honneurs reçus par nos ancêtres et par toi-même puissent être transmis par descendance directe. Il y a plusieurs jeunes femmes qui remplissent les conditions requises dans notre clan et dont les parents ont exprimé le vœu de t’avoir pour beau-fils."
Two Strike ne répondit pas, mais fut grandement perturbé. Il ne voulait pas que les anciens choisissent sa future épouse, car, à vrai dire, son choix était déjà arrêté. Il avait simplement manqué de courage pour la courtiser!
Le lendemain matin, après s'être lavé avec une minutie inhabituelle, il prit son meilleur cheval et se rendit à un point qui surplombait le chemin par lequel les filles se rendaient à la rivière. C’est d’ici que les jeunes hommes avaient coutume de se poster, et, s’ils avaient de la chance, interceptaient la fille de leur cœur pour une entrevue courte mais décisive. Two Strike était déterminé à aller droit au but, et dès qu'il aperçut la jolie jeune fille, il alla à sa rencontre d'un pas décidé et se plaça devant elle. Un long moment s’écoula. Elle leva timidement ses yeux vers lui, mais non sans un certain encouragement. Ses dents claquaient de peur, et il ne pouvait pas prononcer un mot. Elle le regarda à nouveau, remarqua son air étrange, et crut qu’il venait subitement de tomber malade. Il semblait souffrir. Finalement, il lui fit un faible signe de partir et de le laisser seul. La jeune fille était pourtant sensible à son charme, mais comme elle ne savait pas quoi faire d’autre, elle obéit à sa demande.
Le pauvre jeune homme avait tellement honte de sa couardise qu’il avoua après coup que sa première pensée avait été de s'ôter la vie. Il pensait s'être discrédité à jamais aux yeux de la seule jeune fille qu'il ait jamais aimée. Cependant, il était déterminé à surmonter ses faiblesses et à remporter son cœur, ce qu’il fit. L’histoire fut révélée bien des années plus tard et racontée avec beaucoup de plaisir par les anciens.
Two Strike était plus connu de son propre peuple que des Blancs, car il était davantage redouté au combat en tant qu'individu qu'en tant que chef. Il acquit son nom emblématique au cours d'un affrontement avec les Utes dans le Colorado. Les Sioux considéraient ce peuple comme leur ennemi le plus redoutable, et l'issue de la bataille resta incertaine pendant longtemps. Les Sioux furent d’abord contraints de battre en retraite, puis ce fut au tour de leurs adversaires; à ce moment-là, le cheval d’un des Ute fut abattu sous lui. Un ami vint à sa rescousse et le fit monter derrière lui. Notre héros les dépassa en pleine course, brandit sa massue de guerre et les terrassa tous les deux d'un seul coup.
C’était un très vieil homme lorsqu'il mourut, il y a deux ou trois seulement, dans la réserve indienne de Rosebud.
