Mercy Otis Warren (1728-1814) était une poétesse, dramaturge et militante américaine à l'époque de la Révolution américaine (1765-1789). À travers ses œuvres de satire politique, elle défendit la cause des Patriotes et fit la connaissance de plusieurs meneurs révolutionnaires. En 1805, elle publia une histoire exhaustive de la révolution en trois volumes, considérée comme son chef-d'œuvre.
Autodidacte, Warren devint une fervente patriote pendant la Révolution américaine, écrivant trois pièces de théâtre et deux œuvres de prose dramatique en faveur des droits et libertés américains. Bien que ces œuvres aient été publiées anonymement, elle attira néanmoins l'attention de nombreux leaders patriotes, qu'elle accueillait souvent dans sa maison de Plymouth. Après l'indépendance des États-Unis, Warren critiqua la Constitution américaine, craignant qu'elle ne conduise à un gouvernement fédéral oppressif, et dénonça le Parti fédéraliste, qu'elle accusait d'avoir trahi les principes de la Révolution en échange du pouvoir. Son ouvrage intitulé History of the Rise, Progress, and Termination of the American Revolution (Histoire de la naissance, du déroulement et de la fin de la Révolution américaine) fut un travail historique important qui lui valut à la fois éloges et railleries.
Jeunesse
Mercy Otis vit le jour le 25 septembre 1728 à Barnstable, dans le Massachusetts. Elle était la troisième des treize enfants de James Otis Sr. (1702-1778) et de son épouse Mary Allyne Otis (1702-1774). Son père était un avocat et homme politique prospère, élu à la Chambre des représentants du Massachusetts en 1745, et sa mère était issue d’une vieille famille du Massachusetts, descendante d’un passager du Mayflower. Jeune fille, Mercy Otis apprit consciencieusement les tâches domestiques que l’on attendait des femmes dans l’Amérique du XVIIIe siècle, telles que la cuisine, la couture et la broderie. Mais l'ambition de Mercy et sa soif de savoir l'amenèrent à regarder au-delà des limites des rôles de genre. Lorsque ses deux frères aînés, James Jr. et Joseph, furent envoyés chez le révérend Jonathan Russell pour y suivre des cours particuliers, Mercy les accompagna et assista à leurs leçons. Mercy reçut ainsi une éducation en littérature classique et en histoire, et eut accès à la vaste bibliothèque du révérend Russell pour étudier d'autres domaines. Il était inhabituel pour une jeune fille de recevoir une éducation aussi étendue dans l'Amérique coloniale, mais les efforts académiques de Mercy semblent avoir été soutenus par son père et ses frères.
Malgré la richesse de ses connaissances, le sexe de Mercy Otis l'empêcha d'être admise à Harvard, l'université où ses deux frères aînés finirent par étudier. Elle se réjouit néanmoins lorsque James Jr. obtint son diplôme en 1743; sa cérémonie de remise des diplômes à Cambridge marqua peut-être la première fois que Mercy quitta Cape Cod. Ce fut peut-être aussi l'occasion où elle rencontra pour la première fois James Warren, étudiant de première année à Harvard et ami de son frère. Grâce à son amitié avec James Otis Jr. et à ses relations d'affaires avec leur père, James Warren passa beaucoup de temps avec la famille Otis au cours des années suivantes et se lia particulièrement d'amitié avec Mercy. Le 14 novembre 1754, Mercy épousa James Warren et s'installa avec lui à Plymouth, dans le Massachusetts, où elle allait vivre le reste de sa vie. De l'avis général, leur mariage fut heureux; ils se disputaient rarement, et James encourageait les intérêts littéraires et d'écriture de Mercy, la surnommant affectueusement "la griffonneuse". À la mort du père de James, le couple s'installa dans le domaine familial des Warren, Clifford Farm, où Mercy donna naissance à cinq fils en bonne santé entre 1757 et 1766. C'est au cours de sa deuxième grossesse, en 1759, que Mercy écrivit ses premiers poèmes connus.
Rivalité et révolution
Alors que Mercy Otis Warren s’installait dans sa vie d’épouse à Plymouth, son père gravissait les échelons de la politique coloniale. James Otis Sr. était devenu président de la Chambre des représentants et s’était constitué une base de soutien parmi les fermiers de la colonie. Il fut bientôt considéré comme le chef de file de la faction populiste de la colonie, une position qui le mettait souvent en conflit avec le lieutenant-gouverneur du Massachusetts, Thomas Hutchinson. Issu d’une vieille famille du Massachusetts (et descendant direct d’Anne Hutchinson), Thomas Hutchinson était un chef de file de la faction tory de la colonie et représentait l’ordre établi; en effet, il est souvent considéré comme le loyaliste le plus important de l’Amérique pré-révolutionnaire. En 1761, Hutchinson fut nommé président de la Cour supérieure du Massachusetts à la place d’Otis Sr., qui affirmait que le poste lui avait été promis par le gouverneur précédent. Cela déclencha une querelle acharnée entre les familles Otis et Hutchinson, qui dégénéra rapidement en une fracture entre les whigs populistes et les tories conservateurs; les whigs estimaient qu’Otis père avait été écarté afin que Hutchinson puisse accroître son pouvoir personnel et mettre en œuvre des politiques tories.
Cette fracture politique ne fit que s'aggraver en 1765, lorsque le Parlement britannique adopta le Stamp Act, imposant une taxe sur tous les documents papier dans les colonies. Hutchinson, bien qu'ayant des réserves personnelles quant à la loi proprement dite, croyait en la suprématie de l'autorité du Parlement et annonça son intention de faire respecter la loi. De nombreux whigs s'opposèrent à la loi, arguant que le Parlement n'avait pas le droit de taxer directement les colons, car ceux-ci n'étaient pas représentés au Parlement. Cet argument fut défendu avec vigueur par James Otis Jr. et son protégé Samuel Adams, qui furent rapidement reconnus comme deux des leaders du mouvement patriote dans le Massachusetts. Cette nouvelle notoriété fit d'Otis Jr. la cible des railleries dans les journaux loyalistes. Une fois, en 1769, il fut même passé à tabac par un percepteur royal.
Mercy Otis Warren était furieuse des mauvais traitements que son frère et son père avaient subis de la part de Hutchinson et des loyalistes du Massachusetts. Elle était en outre consternée par la manière dont le Parlement gérait la crise; au lieu de résoudre les problèmes pacifiquement, le Parlement avait envoyé deux régiments de soldats occuper Boston en 1768, ce qui n’avait fait qu’accroître les tensions et avait finalement conduit au massacre de Boston (5 mars 1770). Les injustices subies tant par sa famille que par sa colonie amenèrent Mercy Warren à croire que la réconciliation avec la Grande-Bretagne était impossible, ce qui la rangea résolument du côté des patriotes. Avec son mari, elle ouvrit sa maison de Plymouth aux politiciens whigs et organisa des réunions des Fils de la Liberté ; en tant qu’hôtesse, Warren fit la connaissance de John Adams, d’Abigail Adams, de John Hancock, de Patrick Henry et, finalement, même de George Washington. Mais être une simple salonnière pour les chefs révolutionnaires ne suffisait pas à Warren: elle souhaitait jouer un rôle plus actif en politique. À l’époque, la politique était considérée comme l’apanage des hommes, mais Warren n’hésita pas à remettre en question les rôles de genre une seconde fois. Bien que son sexe l’empêchât d’accéder à des fonctions officielles ou de prendre les armes, elle disposait déjà de l’arme dont elle aurait besoin: sa plume.
Écrits révolutionnaires
En 1772, une pièce satirique intitulée The Adulator fut publiée anonymement en deux parties dans le Massachusetts Spy, un journal aligné sur les patriotes. La pièce s’articule autour d’un gouvernement oppressif dirigé par Rapatio, un despote égoïste et tyrannique. De nombreuses personnes innocentes ont souffert sous le régime de Rapatio, qui est bientôt contesté par le protagoniste de la pièce, Brutus, un héros courageux et noble. Brutus exhorte le peuple à se rebeller contre Rapatio et ses sbires, leur disant de "leur demander des comptes – écrasez, écrasez ces vipères" (mountvernon.org). À la fin, Brutus et les rebelles finissent par l'emporter. Il n’était pas difficile pour les lecteurs de faire le parallèle avec la politique réelle du Massachusetts; le méchant Rapatio – dont le nom est dérivé du mot "rape" (viol) – représentait Thomas Hutchinson et d’autres fonctionnaires royaux, tandis que le noble Brutus s’inspirait de James Otis Jr. La pièce connut un immense succès auprès des Patriotes, qui se mirent à railler Hutchinson en le surnommant "Rapatio".
Malgré l'anonymat de l'auteur de la pièce, ce n'était un secret pour personne qu'elle avait été écrite par Mercy Warren. La popularité de la pièce conduisit Warren à publier une autre satire l'année suivante, intitulée The Defeat; cette pièce met à nouveau en scène un personnage malfaisant analogue à Hutchinson et se termine par sa chute. La publication de la pièce intervint à un moment où Hutchinson était déjà extrêmement impopulaire, car des lettres privées avaient récemment été rendues publiques dans lesquelles Hutchinson avait tourné en dérision les préoccupations des Patriotes. Les pièces de Warren ne firent que renforcer le ressentiment à l’égard de Hutchinson, contribuant à sa destitution au début de l’année 1774; c’est ainsi que Warren contribua à mettre fin à la carrière de l’ennemi le plus détesté de son père. Ses œuvres firent également d’elle l’une des éminentes porte-parole des idéaux révolutionnaires. À la fin de l’année 1773, John Adams la loua en tant que "génie poétique" qui "n’a pas d’égal, à ma connaissance, dans ce pays" (King, 516).
Alors que les tensions entre la Grande-Bretagne et les colonies débouchaient sur la guerre d’indépendance américaine (1775-1783), Warren continua à publier des œuvres en faveur des patriotes. Elle publia une autre pièce satirique en 1775 intitulée The Group, écrite avec les conseils de John et Abigail Adams, et elle écrivit deux drames en prose intitulés The Blockheads (1776) et The Motley Assembly (1779); ces deux dernières œuvres critiquaient les Américains qui restaient fidèles à la Grande-Bretagne après la Déclaration d’indépendance. Entre-temps, Warren continua d’accueillir chez elle des dirigeants patriotes et des officiers de l’Armée continentale. Son mari James avait été élu président du Congrès provincial du Massachusetts, le gouvernement révolutionnaire du Massachusetts, fonction qu’il occupa jusqu’à la dissolution de cette instance en 1780. James Warren occupa également le poste de trésorier général de l’Armée continentale.
Œuvre post-révolutionnaire
La signature du traité de Paris de 1783 mit fin à la guerre, garantissant ainsi l'indépendance des États-Unis d'Amérique. Les combats étant désormais terminés, les Américains devaient décider quel type de nation ils allaient construire. Les Articles de la Confédération, qui avaient été ratifiés par les États en 1781, garantissaient un gouvernement central faible afin de protéger la souveraineté des États. Ces articles se révélèrent toutefois rapidement insuffisants, et en 1787, une Convention constitutionnelle se tint à Philadelphie afin d'élaborer une nouvelle constitution pour les États-Unis.
Comme beaucoup d’autres révolutionnaires, Mercy Warren était sceptique quant à cette nouvelle constitution, car elle n’appréciait pas l’idée de donner plus de pouvoir à un gouvernement fédéral. En 1787, elle rédigea plusieurs brochures s’opposant à la constitution, qu’elle publia sous le pseudonyme "A Columbian Patriot". En 1788, après la ratification de la Constitution, elle la critiqua à nouveau dans un ouvrage intitulé Observations on the New Constitution. Son argument principal était que la Constitution ne protégeait pas explicitement les libertés du peuple; Warren énuméra plusieurs de ces libertés qui devaient être clairement énoncées, notamment la liberté de la presse, le droit à un procès devant un jury, la protection contre les perquisitions et saisies abusives, les élections annuelles et la protection contre l’oppression militaire. Bon nombre des libertés réclamées par Warren et d’autres antifédéralistes furent finalement inscrites dans la Déclaration des droits, les dix premiers amendements à la Constitution ratifiés en 1791.
À la fin des années 1780, l'anti-fédéralisme farouche de Warren avait rompu son amitié avec John et Abigail Adams. John Adams était un dirigeant du Parti fédéraliste, qui estimait qu’un gouvernement central fort était nécessaire à la survie de la nation; Warren accusa Adams et les autres fédéralistes de trahir les principes de la Révolution pour accroître leur propre pouvoir personnel. Lorsque Adams devint vice-président en 1789, il refusa de nommer le mari de Warren ou tout autre membre de sa famille à des postes gouvernementaux. Warren prit cela comme un affront personnel, et la querelle entre les deux anciens amis s’aggrava.
Entre-temps, Warren rassembla 18 poèmes et deux nouvelles pièces de théâtre dans un ouvrage intitulé Poems, Dramatic and Miscellaneous, qui fut son premier ouvrage publié sous son propre nom. À l’instar de ses œuvres précédentes, celles-ci étaient politiques et traitaient de thèmes tels que la liberté et la vertu, que Warren jugeait importants à garder à l’esprit pour les États-Unis naissants. En 1790, elle en envoya un exemplaire au président George Washington, qui répondit que, bien que ses fonctions présidentielles l’aient empêché de lire l’ouvrage en entier, il était néanmoins "persuadé qu’il serait accueilli avec bienveillance et distinction par les amis de la vertu et de la science" (mountvernon.org).
L'Histoire de la Révolution américaine de Warren
Après la publication de son recueil de poèmes et de pièces de théâtre, Warren ne publia plus rien pendant le reste de la décennie; son écriture fut entravée à la fois par sa santé déclinante et par son chagrin suite à la mort de son fils Winslow, tué lors des combats contre les Autochtones à la bataille de la Wabash (4 novembre 1791, également connue sous le nom de "défaite de St. Clair"). Pourtant, Warren continua à travailler sur ce qui allait s'avérer être le plus grand projet de sa carrière: une histoire exhaustive de la Révolution américaine. Warren avait passé des décennies à faire des recherches et à rédiger son histoire, utilisant ses relations personnelles pour obtenir des lettres, des rapports et d'autres documents pertinents. Finalement, en 1805, Warren publia un ouvrage en trois volumes de 1 300 pages intitulé History of the Rise, Progress, and Termination of the American Revolution. Elle avait 77 ans au moment de sa publication.
Le récit historique du livre commence en 1763, au début des troubles politiques entre la Grande-Bretagne et les colonies. Il retrace ensuite les événements majeurs, les batailles et les biographies de la période révolutionnaire, le récit étant centré sur George Washington. Warren ne cherche pas à dissimuler ses propres opinions politiques dans cet ouvrage, donnant son avis sur chacun des Pères fondateurs, dont elle connaissait la plupart personnellement. Elle exprime sa conviction, sans doute inspirée par son éducation puritaine, que la Révolution américaine s’inscrivait dans un plan divin visant à débarrasser le monde de la tyrannie. Elle affirme également que toute l’histoire est une lutte constante entre la vertu et la corruption (King, 520). Le livre de Warren n'élude pas les questions morales de l'époque; elle condamne sans réserve l'institution de l'esclavage, qu'elle dénonce comme incompatible avec les principes de la Révolution, affirmant qu'elle pourrait "bannir tout sentiment de liberté générale" (mountvernon.org). Elle critique également les mauvais traitements infligés aux Autochtones pendant la Révolution. Le récit se poursuit au-delà de la guerre, couvrant la Convention constitutionnelle et la présidence de George Washington; ici, Warren critique Washington pour avoir nommé John Jay à la fois président de la Cour suprême des États-Unis et secrétaire d'État américain, un double rôle qui, selon elle, conférait à Jay un pouvoir excessif. Warren dénonce également de nombreuses politiques du Parti fédéraliste.
Cet ouvrage, souvent considéré comme le chef-d’œuvre de Warren, fut l’une des premières histoires exhaustives de la Révolution, et la première à être écrite par une femme. Il était également unique en ce qu’il avait été rédigé dans une perspective anti-fédéraliste, à une époque où la plupart des ouvrages sur la Révolution américaine étaient écrits du point de vue fédéraliste. En effet, Warren était désormais engagée au sein du Parti républicain-démocrate (également appelé les démocrates jeffersoniens); le président Thomas Jefferson apprécia tellement le livre qu’il ordonna à chaque membre de son cabinet d’en acheter un exemplaire. Comme on pouvait s’y attendre, le livre fut moins bien accueilli par les fédéralistes; bien que Warren fût généralement favorable à George Washington, elle le critiquait parfois, ce que les fédéralistes jugeaient inacceptable si peu de temps après sa mort. John Adams, bien sûr, était furieux du traitement qui lui était réservé dans l'ouvrage; en 1807, il publia une série de dix lettres dénonçant les capacités de recherche et les compétences d'historienne de Warren, allant jusqu'à affirmer que "l'histoire n'est pas l'apanage des dames" (King, 529). Warren, consternée par le comportement d'Adams, cessa de communiquer avec lui jusqu'à ce que les deux ne se réconcilient en 1813.
Mort et héritage
Le 19 octobre 1814, Mercy Otis Warren mourut à l’âge de 86 ans. Elle fut inhumée à Burial Hill, à Plymouth, aux côtés de son mari James, qui l’avait précédée de six ans dans la mort. Son héritage est considérable. Elle était très instruite et politiquement active à une époque où ces deux qualités étaient découragées chez les femmes. Elle fut l'une des propagandistes et des écrivaines les plus influentes de la Révolution américaine; ces travaux contribuèrent à façonner la perception commune des idéaux patriotes et ces travaux ultérieurs contribuèrent à l'élaboration de la Déclaration des droits. Son histoire exhaustive fut l'une des premières à être écrite sur la Révolution et n'hésita pas à formuler des observations controversées, mais importantes, telles que ses critiques de l'esclavage, des fédéralistes et de certains aspects de la présidence de Washington. La mémoire de Warren perdure donc comme celle d'une figure importante qui contribua à façonner l'histoire des États-Unis à l'époque des débuts de la République.
