Deir el-Médineh

Définition

Joshua J. Mark
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 10 juillet 2017
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Texte original en Anglais : Deir el-Medina

Worker's Tomb, Deir el-Medina (by Rémih, CC BY-SA)
Tombeau des ouvriers, Deir el-Médineh
Rémih (CC BY-SA)

Deir el-Médineh (Deir al- Médîna) est le nom arabe moderne du village ouvrier (aujourd'hui site archéologique) qui abritait les ouvriers et artisans de Thèbes qui construisirent et décorèrent les tombes royales de la Vallée des Rois et de la Vallée des Reines voisines.

Les anciens habitants appelaient le village de Pa Demi («le village»), mais dans la correspondance officielle il était désigné sous le nom de Set-Ma'at («Le lieu de la vérité») parce que l'on pensait que les ouvriers étaient inspirés par les dieux dans la création des foyers éternels des rois décédés et de leurs familles. Au début de l'ère chrétienne, le village, alors déserté, était occupé par des moines qui firent du temple d'Hathor leur cloître. Le temple fut appelé Deir el-Médineh («monastère de la ville») et ce nom fut finalement appliqué à l'ensemble du site.

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Contrairement à la plupart des villages de l'Égypte ancienne, qui eux eurent une expansion organique à partir de petites colonies, Deir el-Médineh fut une communauté planifiée. Elle fut fondée par Amenhotep I (c. 1541-1520 av. JC) spécifiquement pour loger des travailleurs aux tombes royales parce que la profanation et le vol de tombes étaient devenus une grave préoccupation à cette époque. Il fut décidé que la royauté égyptienne n'annoncerait plus ses derniers lieux de repos avec de grands monuments, mais qu'elle serait enterrée dans une zone moins accessible dans des tombes taillées dans les murs des falaises. Ces zones deviendraient les nécropoles maintenant connues sous le nom de Vallée des Rois et de la Vallée des Reines, et ceux qui vivaient dans le village étaient connus sous le nom de «serviteurs du Lieu de Vérité» pour leur rôle important dans la création de maisons éternelles et pour garder secret le contenu et l'emplacement du tombeau.

Deir el-Médineh est l'un des sites archéologiques les plus importants d'Égypte en raison de la richesse des informations qu'il fournit sur la vie quotidienne des personnes qui y vécurent.

Deir el-Médineh est l'un des sites archéologiques les plus importants d'Égypte en raison de la richesse des informations qu'il fournit sur la vie quotidienne des personnes qui y vécurent. Des fouilles sérieuses sur le site ont été entamées en 1905 par l'archéologue italien Ernesto Schiaparelli et ont été poursuivies par plusieurs autres tout au long du 20e siècle, avec quelques-uns des travaux les plus importants réalisés par l'archéologue français Bernard Bruyère entre 1922 et 1940. Au même moment où Howard Carter mettait en lumière les trésors de la royauté depuis le tombeau de Toutankhamon, Bruyère découvrait la vie des travailleurs qui auraient créé ce lieu de repos.

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Histoire du village

Les toutes premières ruines subsistantes sur le site proviennent du règne de Thoutmôsis I (1520-1492 av. JC), fils et successeur d'Amenhotep I, mais il ne fait aucun doute que c'est Amenhotep I qui planifia le site pour la première fois. Lui et sa mère, Ahmès-Néfertary, furent adorés en tant que dieux protecteurs du site tout au long de son histoire. Les ouvriers vénéraient également la déesse cobra Mereretséger (dont le nom signifie «Celle qui aime le silence»), personnification de la nécropole de Thèbes et protectrice des morts et, surtout, de leurs tombeaux.

Osiride Statue of Amenhotep I
Statue Osiride d'Amenhotep I
Osama Shukir Muhammed Amin (CC BY-NC-SA)

Au moment du Nouvel Empire (c. 1570-c. 1069 av. JC), le pillage de tombes était devenu presque épidémique. Bien que des mesures telles que les fausses portes et les labyrinthes aient fait partie de la construction de tombeaux depuis l'Ancien Empire (c. 2613-2181 av. JC), elles n'étaient pas efficaces pour empêcher les voleurs d'atteindre la chambre funéraire et les vastes trésors laissés là avec le défunt. On comprend à quel point la richesse de ces tombes était importante lorsque l'on considère les trésors du tombeau de Toutankhamon découvert par Howard Carter en 1922. Toutankhamon mourut avant l'âge de 20 ans et n'avait pas encore amassé le genre de richesse qu'un roi comme Djéser (alias Djoser c. 2670 av. JC) ou Khoufou (alias Khéops 2589-2566 av. JC) aurait porté dans la tombe pour l'au-delà.

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La Vallée des Rois fut choisie comme nouvelle nécropole de la royauté et le village était prévu pour un accès facile (une demi-heure de marche) depuis la maison d'un ouvrier jusqu'aux tombeaux. Le village fut constamment utilisé depuis l'époque de Thoutmôsis I jusqu'à l'effondrement du Nouvel Empire en 1069 avant JC. Bien que la communauté et les nécropoles avoisinantes aient été planifiées pour protéger les tombes des rois, la cupidité humaine et l'opportunité finiront par faire dérailler ce plan et certains ouvriers eux-mêmes se tourneraient vers le pillage des tombes qu'ils avaient aidé à construire et à protéger en échange d'un gain facile et assez important. Cependant, pendant la majeure partie de son histoire, le village semble avoir fonctionné comme prévu.

Maisons et configuration

La ville était aménagée en grille rectangulaire entourée d'un mur de protection et occupait une superficie de 1,4 acre (5 600 mètres) avec 68 maisons à l'intérieur du mur et d'autres, appartenant à des travailleurs moins qualifiés, situées sur les pentes des montagnes à l'extérieur du mur. Il y avait une entrée principale dans le mur nord avec un «poste de garde» à côté et une autre au sud. L'objectif réel de la structure du «poste de garde » est débattu par les chercheurs. Même s'il semble qu'il s'agisse d'un véritable poste de garde, il pourrait avoir servi un autre but. À l'est et à l'ouest se trouvaient les cimetières des ouvriers et, sans surprise, on y trouva de nombreuses tombes magnifiquement élaborées.

Le village était littéralement situé au milieu du désert afin de séparer ses occupants du reste de la population.

Les maisons étaient collées les unes aux autres pour tirer le meilleur parti de l'espace disponible. Le village était littéralement situé au milieu du désert afin de séparer ses occupants du reste de la population. Le site était le terrain plat au fond de la vallée, assez limité en terme de construction.

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En entrant par la porte principale nord, on se retrouvait dans la rue principale de la ville avec une longue rangée de maisons qui s'élèvaient de chaque côté. On entrait dans les maisons par une porte d'entrée donnant sur un salon qui avait un espace clos sur l'un des murs qui avait un rapprt avec la fertilité ou l'accouchement. Ce salon aurait également été l'endroit où l'on recevait les invités. Les maisons étaient conçues en longs rectangles allant de la rue au mur d'enceinte de la ville. Pour aller plus loin dans la maison, on passait alors dans un salon privé, puis dans deux pièces utilisées à diverses fins, et finalement on se retrouvait dans la cuisine située à l'arrière de la maison, en plein air, avec seulement un toit de chaume pour se protéger du soleil. Il y avait également des marches menant au toit où les travailleurs dormaient la nuit ou gardaient leurs animaux ou avaient un petit jardin. Contrairement aux foyers des riches ou des nobles, il n'y avait pas de pièces spécifiquement désignées comme chambres à coucher. Il semblerait que les gens dormaient dans le salon, dans les deux pièces intermédiaires (qui étaient également utilisées pour le rangement) ou sur le toit.

Deir el-Medina
Deir el-Médineh
anagh (CC BY-SA)

L'une des différences les plus significatives entre Deir el-Médineh et les autres villages est qu'elle n'était pas autosuffisante. Les gens qui y vivaient étaient des artistes, pas des agriculteurs, et ne pouvaient pas produire leur propre nourriture. Comme on l'a noté, le village était situé dans le désert et donc, même si la population avait des compétences agricoles, la terre n'aurait pas forcément coopéré. Deir el-Médineh n'avait pas non plus d'approvisionnement immédiat en eau, il n'y avait pas de puits central et l'eau devait être importée quotidiennement depuis le Nil. Il en va de même pour la nourriture et les outils nécessaires ou les articles ménagers. Toutes ces nécessités devaient être livrées au village depuis Thèbes chaque mois en contrepartie du travail des ouvriers.

La première grève du travail de l'histoire

En 1156 av. JC, sous le règne de Ramsès III, cette situation aboutit à la première grève du travail enregistrée dans l'histoire. L'Égypte était aux prises avec des ressources limitées après que Ramsès III ait vaincu les Peuples de la mer et mis fin à leur invasion en 1178 av. JC, et cet événement, associé à des récoltes médiocres, à des fonctionnaires corrompus et à la préparation du jubilé du Heb-Sed de Ramsès III, provoqué un paiement mensuel tardif. Les travailleurs déposèrent leurs outils et marchèrent sur Thèbes pour réclamer leur salaire.

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Cette grève est assez importante en ce sens qu'elle était sans précédent dans l'histoire de l'Égypte. Le roi, en tant que médiateur entre le peuple et les dieux, maintenait un équilibre qui permettait à tous ceux qui se trouvaient en dessous de lui de fonctionner. Lorsque le système de paiement des travailleurs de Deir el-Médineh tomba en panne, il ne s'agissait donc pas seulement de retard de rémunération, mais de trahison du ma'at (harmonie), la valeur culturelle fondamentale de la société. Les travailleurs le comprirent et poursuivirent leurs protestations, non plus dans le seul intérêt de leur salaire, mais pour essayer de redresser ce qu'ils considéraient comme une grave infraction. Bien que les travailleurs aient fini par recevoir leur salaire, la grève signala le début d'une défaillance des approvisionnements qui finira par aboutir à la fin de la communauté.

La vie dans le village

Les personnes qui travaillaient sur les tombes étaient tous des hommes; il n'y a aucune preuve de femmes artistes ou maçons sur le site. Les hommes quittaient le village et travaillaient dix jours dans les tombes où ils dormaient dans des cabanes en briques de boue aux toits de chaume, puis rentraient chez eux pour deux jours de congé. Ce planning signifiait que, la plupart du temps, le village était principalement occupé par des femmes et des enfants. Un aspect intéressant des maisons est l'espace clos de la première pièce dans laquelle on entrait. Dans une maison typiquement égyptienne, l'arrière de la maison était le domaine des femmes mais, à Deir el-Médineh, il semble que la salle avant ait servi à cet effet. L'espace clos présent dans le salon semble avoir été une salle d'accouchement ou, du moins, associée à l'accouchement. Ces petites salles font partie des preuves que certains chercheurs citent lorsqu'ils discutent du culte de la domesticité qui aurait fait partie de la vie quotidienne de l'Égypte ancienne et tout particulièrement à Deir el-Médineh.

Egyptian Dancer
Danseuse égyptienne
Marco Buggio (CC BY-NC-ND)

Bien que le village n'ait pas pu subvenir à ses besoins, les gens qui y vivaient fabriquent souvent des objets pour le tro. Des ostraca (éclats de céramique sur lesquels on écrivait) témoignent d'un échange continu entre les maisons, échanges de sandales, de lits, de paniers, de peintures, d'amulettes, de pains et de jouets pour les enfants. Un ouvrier pouvait construire une extension de toit d'une maison en échange d'un sac de céréales ou d'une cruche de bière ou peindre un tableau d'un dieu ou d'une déesse pour orner un sanctuaire personnel pour un objet de valeur égale. En général, il semble que les gens s'entendaient bien et s'entraidaient aussi souvent qu'ils le pouvaient.

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Comme dans toute communauté d'êtres humains, cependant, il y avait des vols, de la malhonnêteté et de l'infidélité. Une inscription d'ostraca raconte l'histoire d'un ouvrier nommé Paneb qui avait eu des liaisons avec un certain nombre d'épouses d'autres hommes. La plainte se lit comme suit:

Paneb a couché avec la dame Tuy alors qu'elle était l'épouse de l'ouvrier Kenna. Il a couché avec la dame Hel quand elle était avec Pendua. Il a couché avec la dame Hel quand elle était avec Hesysunebef — et quand il a couché avec Hel, il a couché avec Webkhet, sa fille. De plus, Apekhty, son fils, a également couché avec Webkhet ! (Snape, 85)

Ces problèmes étaient réglés par les villageois eux-mêmes — comme c'était souvent le cas dans les villages ruraux égyptiens — sans appel aux autorités de Thèbes. Étant donné que la communauté était si hermétiquement fermée et isolée de la société dans son ensemble, il était dans l'intérêt de tous de maintenir ma'at et de se comporter en conséquence en tenant compte de la propriété, de la vie privée et du bien-être des autres. Lorsque l'on ne se comportait pas de cette façon, on était vraisemblablement puni par la communauté, mais on ne sait pas quelle forme cette punition prenait. Il existe de nombreuses preuves de vol dans lesquelles les victimes exigèrent la restitution de leurs biens volés, mais rien n'indique si ces marchandises furent rendues ou non ni ce qui est arriva au voleur.

Déclin et abandon

Vers la fin du Nouvel Empire, les retards de paiement et la tentation suscitée par la richesse des tombeaux se combinèrent pour encourager certains ouvriers à se tourner vers le pillage de tombes. Il existe de nombreux documents judiciaires traitant des affaires de Thèbes, car les cambriolages étaient pris très au sérieux et traités par l'État, et non par les tribunaux des villages ruraux.

Un cas bien documenté concerne un travailleur nommé Amenpanufer qui était maçon à Deir el-Médineh. Dans sa confession, il raconte comment il partit avec d'autres personnes et utilisa ses outils pour pénétrer dans la tombe du pharaon Sekhemrê-Shedtaouy Sobekemsaf II. Ils ouvrirent les sarcophages, volèrent les amulettes, les bijoux et l'or, et prirent la fuite. Ils partagèrent ensuite leur butin à part égale. Amenpanufer fut arrêté mais il prit simplement sa part de l'or, la donna à un fonctionnaire, et se rendit chez ses camarades qui lui remboursèrent sa perte; et donc, dit-il, il prit l'habitude de piller les tombes parce qu'il y avait si peu de risque de perte et tant de richesse à gagner.

Les grèves de c. 1156 av. JC n'étaient que le début des problèmes liés à l'approvisionnement de Deir el-Médineh et, alors que le Nouvel Empire s'effondrait lentement, les villageois commencèrent à partir. Il était clair, vers 1100 av. JC, que le plan consistant à placer les tombes dans une vallée désertique isolée et à employer une communauté spéciale d'artistes pour les construire et les protéger n'avait pas fonctionné comme prévu; les gardiens eux-mêmes étaient devenus des voleurs. Mais plus important encore, alors que le gouvernement central s'affaiblit, la bureaucratie nécessaire à la ligne d'approvisionnement du village s'évapora. La Vallée des Rois fut abandonnée en tant que nécropole royale et les villageois de Deir el-Médineh partirent pour Thèbes et se réfugièrent au temple de Medinet Habou vers 1069 av. JC. Le village resta ensuite désert jusqu'à ce qu'il ne soit occupé par des moines coptes au cours du IVe siècle de notre ère.

À l'heure actuelle, le site est une attraction touristique populaire pour ceux qui visitent Louxor et le temple de Karnak. Les fondations en pierre des maisons et du mur extérieur restent intactes et on peut entrer et traverser les anciennes maisons. Bien qu'il ne soit pas aussi bien conservé que Pompéi, Deir el-Médineh donne au visiteur la même impression d''immersion dans le passé alors que l'on se promène dans la rue principale entre la fondation des maisons ou dans les salons. Une visite du site montre clairement, bien mieux qu'une simple photo, à quel point les vies des villageois étaient imbriquées il y a fort longtemps de cela, quand le village était connu sous le nom de Lieu de Vérité où les gens construisait et protégeait les demeures éternelles de leurs rois.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth enseigne l’anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l’anglais et l’italien et a 25 ans d’expérience dans le domaine de l’éducation. Elle aime voyager et découvrir la langue, l’histoire et le patrimoine culturel des différents pays qu'elle visite.

Auteur

Joshua J. Mark
Écrivain indépendant et ex-Professeur de Philosophie à temps partiel au Marist College de New York, Joshua J. Mark a vécu en Grèce et en Allemagne, et a voyagé à travers l'Égypte. Il a enseigné l'histoire, l'écriture, la littérature et la philosophie au niveau universitaire.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2017, juillet 10). Deir el-Médineh [Deir el-Medina]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-16178/deir-el-medineh/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Deir el-Médineh." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le juillet 10, 2017. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-16178/deir-el-medineh/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Deir el-Médineh." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 10 juil. 2017. Web. 17 oct. 2021.