Agamemnon est une tragédie écrite par l’un des plus grands dramaturges grecs, Eschyle (v. 525 – 455 av. J.-C.), surnommé le "père de la tragédie grecque". Plus âgé que Sophocle et Euripide, il fut le dramaturge le plus admiré et le plus influent de son temps. Couronné du premier prix aux Dionysies en 458 av. J.-C., Agamemnon inaugure la trilogie légendaire de L’Orestie d’Eschyle. Les deux volets suivants, Les Choéphores (Choephoroi) et Les Euménides, poursuivent le récit funeste de la malédiction des Atrides. Comme il était coutume dans ces concours dramatiques, la trilogie était accompagnée d’un drame satyrique aujourd’hui perdu, intitulé Protée.
La pièce s’ouvre sur le retour triomphal d’Agamemnon, roi d’Argos et commandant des forces grecques, après dix années de guerre éprouvante contre Priam, roi de Troie. À ses côtés marche sa nouvelle concubine, la splendide prophétesse Cassandre, fille du roi Priam et prêtresse du temple d’Apollon. En son absence, sa "loyale" épouse Clytemnestre entretient une liaison avec Égisthe, le cousin d’Agamemnon. Ensemble, les deux amants nourrissent l’ambition de régner sur Argos. Leur projet est funeste: ils comptent assassiner le roi victorieux et sa maîtresse. Les deux autres tragédies de L’Orestie – seule trilogie antique conservée dans son intégralité – relatent la vengeance d’Oreste, fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, ainsi que son procès à Athènes.
Eschyle
Eschyle était issu d’une illustre famille d’Éleusis, cité à l’ouest d’Athènes. Profondément religieux et ardent défenseur de la démocratie athénienne, il combattit lors de la bataille de Marathon en 490 av. J.-C., où son frère trouva la mort. Il aurait également participé à la bataille de Salamine, une décennie plus tard. De fait, dès 490 av. J.-C., il commença à composer des tragédies, remportant sa première victoire en 484 av. J.-C. Parmi ses plus de 90 pièces, seules six nous sont parvenues, tandis que l’auteur de la septième pièce, Prométhée enchaîné, demeure incertain. Sa trilogie L’Orestie lui valut la première place au concours des Dionysies en 458 av. J.-C. Au total, Eschyle remporta 13 premiers prix, un record seulement dépassé par Sophocle. Sa vie privée reste largement méconnue, si ce n’est que ses fils, Euphorion et Euaion, suivirent ses traces et devinrent eux aussi dramaturges. Eschyle, dont la pensée politique et religieuse était souvent radicale, insuffla à ses tragédies une portée morale et civique sans précédent.
Dans son ouvrage The Greek Way, la classiciste Edith Hamilton écrit: "Il connut la vie comme seuls les plus grands poètes peuvent la connaître. Il perçut le mystère de la souffrance." (p. 182). Bien qu’il vécût la majeure partie de sa vie à Athènes, Eschyle fut invité à Syracuse par le roi Hiéron, où il continua d’écrire jusqu’à sa mort, en 455 av. J.-C. Les éditeurs d’Aeschylus II soulignent qu’il porta la tragédie "à son sommet de puissance morale et de sophistication dramatique" (Grene, p. 2). Jusqu’à Eschyle, une tragédie ne pouvait compter que sur un seul acteur, ce qui limitait la dynamique des dialogues. En introduisant un deuxième acteur sur scène, il libéra les dialogues et la structure dramatique. La sophistication des pièces se développa alors rapidement. Au-delà de la plume, Eschyle se distinguait de ses pairs en concevant les costumes, en dirigeant ses chœurs et en prenant parfois part aux représentations de ses propres œuvres.
Le mythe
Comme pour la plupart des grandes tragédies grecques, le spectateur connaissait les légendes qui sous-tendaient l’action. Dans ce cadre, les épopées de L’Iliade et de L’Odyssée d’Homère ouvraient le prologue de la trilogie d’Eschyle. La guerre de dix ans s’achève enfin. Les héros victorieux mettent le cap sur leur foyer: Ménélas et Hélène vers Sparte, Ulysse vers Ithaque, Agamemnon vers Argos. Cependant, dans la version d’Eschyle, Agamemnon apparaît sous un jour moins déshonorant que dans l’épopée homérique, tandis que sa femme, Clytemnestre, longtemps éprouvée par l’absence et l’orgueil du roi, devient une figure de vengeance nourrie par la jalousie et la haine. Son ressentiment pour son mari remonte à son départ pour Troie, lorsque la déesse Artémis, offensée par l’arrogance du roi, immobilisa les vents et exigea le sacrifice de leur fille aînée, Iphigénie. Le sacrifice accompli, les vents se levèrent et la flotte grecque put enfin voguer.
Égisthe, amant de Clytemnestre, nourrit, lui aussi, une vengeance justifiée. Les deux cousins étaient les héritiers d’une lignée maudite. Atrée et Thyeste, leurs pères, s’étaient livrés à de sanglantes querelles pour le trône et l’héritage. Dans un accès de vengeance, Thyeste séduisit l’épouse d’Atrée. À la découverte de l’adultère, Atrée convia Thyeste à un sinistre festin et, après avoir mis à mort ses deux neveux, les fit servir en ragoût à son frère. Dans un cri de rage, Thyeste maudit la descendance d’Atrée, Agamemnon et Ménélas, destinés à devenir rois d’Argos et de Sparte. Égisthe est le troisième et seul fils survivant de Thyeste. Le sacrifice d’Iphigénie, la malédiction de Thyeste et la présence de Cassandre expliquent le choix de Clytemnestre et de son amant Égisthe. Accablés de deuil et animés par la haine, ils assassinent Agamemnon et la prophétesse pour régner ensemble sur Argos.
Personnages
La distribution des personnages d'Agamemnon est assez réduite:
- Clytemnestre
- Agamemnon
- Cassandre
- Égisthe
- un veilleur
- un héraut
- et un chœur composé de vieillards d’Argos
Intrigue
La tragédie s’ouvre sur la façade du palais d’Agamemnon à Argos. Depuis plus d’un an, un veilleur scrute l’horizon, guettant le retour de son roi. Soudain, une flamme se détache au loin. Le veilleur appelle sa reine, Clytemnestre. Un chœur de douze anciens apparaît alors:
Voici la dixième année depuis que le grand ennemi de Priam, le roi Ménélas, et Agamemnon, doués par Zeus d'un double trône et d'un double sceptre, couple illustre et puissant des Atrides, ont entraîné loin de cette terre les mille nefs de la flotte Argienne… (trad. C. Leconte de Lisle, Remacle)
Les anciens se tournent vers les portes du palais, impatients que la reine leur apporte la nouvelle. Ils l'implorent d’"apaiser l’inquiétude qui parfois pénètre cruellement, et de laisser l’espérance, inspirée par chaque sacrifice, dissiper l’angoisse" (ibid). Enfin, Clytemnestre apparaît:
Qu'une heureuse aurore, comme il est dit, naisse de la nuit maternelle ! Écoute, et tu auras une joie plus grande que ton espérance: Les Argiens ont pris la ville de Priam. (ibid)
Alors que le chœur se réjouit de la victoire, il demeure perplexe: quand la cité a-t-elle été prise ? Et comment la reine en a-t-elle été informée si promptement ? La reine explique simplement que les nouvelles sont venues de torche en torche. Bientôt, un héraut fait son entrée et annonce au chœur sa joie d’être revenu sain et sauf, remerciant Apollon, son guérisseur et protecteur. Il révèle qu’Agamemnon, victorieux, a retrouvé son foyer. À cette annonce, la reine émerge du palais, prête à accueillir son mari et à entendre le récit de la chute de Troie, rendant grâce aux dieux pour son retour.
Le chœur s’enquiert du sort de Ménélas: est-il parti avant ou après le héraut ? Ce dernier répond que les navires du roi se sont perdus à l’horizon, et que tous espèrent son retour, par la volonté de Zeus. Peu après, Agamemnon apparaît dans un char, accompagné de Cassandre, la fille du roi Priam. Il s’adresse au chœur:
Avant tout, il faut saluer Argos et les dieux de la patrie qui, me venant en aide, ont amené mon retour et la juste vengeance que j'ai tirée de la ville de Priam. (ibid)
Il relate la ruse du cheval de Troie: "le monstre Argien, fils du cheval, a détruit la ville. Tout un peuple porte-bouclier, au coucher des Pléiades, s'est rué d'un bond" (ibid), et rend hommage à Ulysse, digne de louanges et gratitude.
La reine confie au chœur l'amour qu'elle porte à son mari et la douleur qui la ronge depuis le départ d’Agamemnon pour Troie. Elle évoque la solitude d’une femme privée de mari, et avoue avoir songé à mettre fin à ses jours, si ceux qui avaient défait la corde passée à son cou ne l’en avaient empêchée. Agamemnon, touché mais orgueilleux, repousse ses louanges qu’il juge indignes, refusant d’être flatté comme un roi barbare ou dorloté comme un enfant. La reine réplique qu’une vie non enviée n’est point enviable. Le roi, se pliant à sa volonté, entre avec Clytemnestre dans le palais, priant que l’on veille sur Cassandre.
Bientôt, la reine reparaît brièvement, invitant la prophétesse à pénétrer dans la demeure afin de goûter aux "soins communs devant l’autel domestique" (ibid). Dans une vaine tentative pour l’apaiser, elle rappelle qu’Héraclès lui-même fut jadis esclave et "contraint de subir le joug" (ibid), puis disparaît dans l’enceinte du palais. Cassandre invoque alors Apollon, son dieu et son fléau. Elle demande à haute voix où le roi l'a conduite. Le chef du chœur lui révèle le lieu où elle se tient: la demeure d’Atrée. À ces mots, Cassandre peint cette demeure comme un lieu de haine divine au sol maculé de sang. Elle évoque les crimes anciens, les péchés des frères ennemis, le père et l'oncle d'Agamemnon. Puis elle prophétise, en visions terribles, la mort imminente du roi:
Ces enfants en pleurs, égorgés, et ces chairs rôties mangées par un père. Éloignez le taureau de la vache ! Elle le frappe, ayant embarrassé ses cornes noires dans un voile. Il tombe dans l'eau de la baignoire, je vous le dis, dans la baignoire de la ruse et du meurtre. (ibid)
Cassandre s’écrie qu’elle contemple sa propre fin. Elle confie au chœur le fardeau de sa malédiction: condamnée à prophétiser sans jamais être crue. Elle avait vu s’écrouler Troie, mais nul n’avait entendu ses mots. Le chef du chœur lui intime le silence. Elle réplique: "Je te le dis, tu verras le meurtre d'Agamemnon !" (ibid). Alors qu’ils adressent leurs prières aux dieux, le roi, dit-elle, succombe déjà sous le fer. Elle évoque un complice (Égisthe), instrument de sa mort prochaine. Dans un geste de désespoir, elle déchire ses robes sacrées, proclamant que sa mort ne resterait pas impunie:
…un autre viendra qui prendra notre vengeance en mains et qui tuera sa mère, en expiation du meurtre de son père. Certes, il est exilé et vagabond loin de cette terre, mais il reviendra afin d'ajouter un dernier crime à tous ceux de sa race. (ibid)
Cette vision annonce le retour d’Oreste, fils d’Agamemnon, futur meurtrier de sa mère et de son amant. À son entrée dans le palais, Cassandre recule, suffoquée par la puanteur du "sang répandu" (ibid). Puis, résignée, elle s’avance vers la mort. Bientôt, des cris retentissent derrière les murs. Agamemnon hurle une dernière fois, le fer l’a terrassé.
Lorsque s’ouvrent les portes du palais, la reine se tient au‑dessus des corps d’Agamemnon et de Cassandre. Il ne s’agissait pas là d’un acte de vengeance précipité. Elle y avait longuement réfléchi. Elle confie au chœur les raisons de sa colère, rappelant que nul ne protesta lorsque son mari sacrifia leur enfant "afin d'apaiser les vents Thrèkiens" (ibid). Elle pleure encore Iphigénie, sa fille, qu’elle retrouvera dans l’au‑delà. Le chœur l’accuse de devoir payer pour ses crimes, mais elle leur répond en évoquant les crimes de sa belle‑famille:
Celui-ci est Agamemnon, mon mari. Il est mort, et c'est ma main qui l'a justement frappé. C'est un travail bien fait. La chose est dite. (ibid)
Égisthe fait alors son entrée avec des hommes armés, proclamant "la vengeance des dieux sur les mortels" (ibid). Il contemple le corps du roi et affirme qu’Agamemnon a payé pour les crimes de son père. Il rappelle les forfaits de Thyeste, son père, à qui l’on avait servi ses propres enfants lors d’un festin. Il revendique la paternité du meurtre, accompli selon la justice:
J'étais le troisième enfant de mon malheureux père, et je fus chassé avec lui, tout petit dans mes langes. Devenu homme, la Justice m'a ramené, et j'ai tendu des embûches à celui-ci, et, bien qu'absent, j'ai tout mené à fin. (ibid)
Le chœur s’indigne, et la colère d’Égisthe gronde. Il ordonne à ses hommes de charger la foule, mais Clytemnestre s’interpose:
Assez de calamités, ne nous baignons plus dans le sang. Laisse-les aboyer en vain.
Toi et moi nous commanderons dans ces demeures, et nous mettrons l'ordre partout. (ibid)
Analyse
Le cœur de cette tragédie réside dans la notion de justice. La reine d’Argos, Clytemnestre, juge légitime le meurtre froid et prémédité de son mari Agamemnon et de sa concubine, Cassandre. Ce châtiment répond à l’acte du roi. En effet, le roi, en quête de gloire, avait sacrifié leur fille aînée, Iphigénie, à Artémis, pour que sa flotte vogue vers Troie afin de retrouver l’épouse de son frère Ménélas. Après dix ans d’absence, il revient enfin, mais non seul: à ses côtés se tient sa concubine Cassandre, fille du roi défunt Priam. À l’approche de son mari, la reine feint loyauté et dévotion, évoquant les larmes qu’elle a versé en son absence. Son amant, Égisthe, cousin du roi, revendique quant à lui la légitimité de sa participation au meurtre. Il cherche à venger l’exil de son père, victime d’une atroce vengeance familiale où ses propres fils lui furent servis en ragoût par le père d’Agamemnon.
Dans son livre Greek Drama, Moses Hadas affirme que la tragédie d’Eschyle s’ancre dans le croisement de la guerre et du politique. D’après Hadas, la tragédie repose sur une chaîne de "crimes" antérieurs au récit. En témoigne l’enlèvement d’Hélène, (jugée maléfique par Hadas) par le prince troyen Pâris, qui déclencha la guerre de Troie et entraîna la mort de nombreux Argiens. Malgré le sacrifice de sa fille et la mise à mort de ses guerriers Argiens pour une guerre insensée, le chœur des vieillards conserve sa loyauté envers Agamemnon. Ce dévouement perdure jusqu’au dénouement, le chœur manifestant son mépris envers la reine tandis qu’elle proclame sa volonté de régner sur Argos avec Égisthe. Hadas voit en Clytemnestre une meurtrière sans motif véritable. Sa haine trouve sa justification dans la mort d’Iphigénie et la présence de Cassandre. Elle se considère alors comme un "instrument du destin" (ibid). Ce cycle de la justice se poursuit dans les deux tragédies suivantes de la trilogie d’Eschyle. Dans Les Choéphores, Orestes, fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, cherche à venger son père assassiné par sa mère et Égisthe, lui rendant ainsi justice.

