Panic at Bull Run (Panique à Bull run) est un extrait d’un article plus long, intitulé The Battle of Bull Run (La Bataille de Bull run), rédigé par le célèbre journaliste anglais William H. Russell (1827-1907, également connu sous le nom de Sir William Howard Russell), l’un des auteurs les plus lus de son époque. Russell fut témoin oculaire de la première bataille de Bull Run, le 21 juillet 1861, pendant la guerre de Sécession, mais son article se concentrait principalement sur un seul aspect: la retraite désordonnée des troupes de l'Union à la fin de la journée.
Russell était rédacteur au journal The Times de Londres, où il avait débuté comme reporter en 1842, et avait couvert des événements mondiaux aussi variés que la Grande Famine irlandaise, la guerre de Crimée et la révolte des cipayes de 1857 en Inde. Alors que les tensions s’intensifiaient aux États-Unis au début de l’année 1861, Russell fut envoyé en Amérique pour couvrir ces événements.
Il fut reçu chaleureusement par le président Abraham Lincoln à Washington, D.C., puis par le président confédéré Jefferson Davis à Charleston, en Caroline du Sud, et était présent lors de la reddition de Fort Sumter en avril 1861. Il avait interviewé le général Irvin McDowell, qui allait devenir le commandant des forces de l’Union lors de la bataille de Bull Run, ainsi que William H. Seward, le secrétaire d’État américain.
Des deux côtés de l’océan Atlantique, de nombreux lecteurs, dont beaucoup étaient devenus des admirateurs après avoir lu ses articles sur la guerre de Crimée, attendaient avec impatience de voir ce qu’il écrirait à l’aube de la guerre de Sécession.
Russell et Bull Run
Lorsque l’armée de l’Union perdit la première bataille de Bull Run le 21 juillet 1861, Russell était sur place et, par la suite, son vaste public attendit avec impatience de savoir ce qu’il aurait à dire sur cet événement. Le chercheur Joseph L. Gardner note:
L’effervescence suscitée par Bull Run mit du temps à s’estomper. Une fois le choc initial passé, la presse et le public attendaient avec impatience le point de vue du célèbre correspondant du Times … Ils durent patienter un mois; en effet, le reportage de Russell, publié à Londres le 6 août, ne parvint en Amérique que le 20 août. (5)
Le Sud confédéré adora cet article, mais le Nord unioniste, beaucoup moins. Le texte mettait non seulement l’accent sur la retraite des forces de l’Union, mais aussi sur la "conduite déplorable des troupes" alors qu’elles fuyaient le champ de bataille. Gardner poursuit:
Sur six colonnes et demie, Russell poursuivait en parlant d’hommes "qu’il serait une honte pour la profession des armes d’appeler soldats"… La réaction dans le Nord à cette dépêche sans détours fut immédiate et houleuse. Des amis avertirent Russell de ne pas sortir sans arme; l’un d’eux déclara qu’il n’aurait pas accepté un million de dollars pour être à sa place. Son courrier fut inondé de lettres anonymes le menaçant d’être enduit de goudron et de plumes, ou d’être tué d’un coup de revolver ou d’un couteau Bowie. (5)
L’écrivain fut surnommé, de manière irrévérencieuse, "Bull Run Russell" et, lorsqu’il publia en 1863 ses mémoires sur sa couverture de la Guerre de Sécession, celles-ci furent largement ignorées aux États-Unis. Malgré tout, le récit de première main de Russell sur la retraite des forces de l’Union du champ de bataille de Bull Run reste l’une des sources primaires les plus importantes sur cet événement.
Bien que sa réputation ait souffert aux États-Unis en août 1861 et par la suite, il resta très estimé en Europe et fut fait chevalier en 1895. Aujourd’hui, Sir William H. Russell est reconnu comme l’un des journalistes les plus importants du XIXe siècle et un correspondant de guerre exceptionnel.
Texte
L’extrait suivant, intitulé Panic at Bill Run, est tiré de l’article de William H. Russell publié en août 1861 sous le titre La bataille de Bull Run et figure dans l’ouvrage The Civil War: The North, édité par Thomas Streissguth, pp. 49-53.
Les civils dont parle Russell étaient des sénateurs américains, leurs familles et d’autres personnes venues de Washington, D.C. qui s’étaient rendues à Centreville, près de Manassas, en calèche, à cheval ou à pied, pour assister à la bataille, confiants dans une victoire de l’Union et certains que Richmond, la capitale confédérée, serait aux mains de l’Union avant la fin de la journée.
Les bruits que portait la brise et les scènes qui s’offraient à nos yeux contrastaient terriblement avec le caractère paisible du paysage.
Les bois, de près comme de loin, résonnaient du rugissement des canons, et de minces traînées de fumée bleue effilochées indiquaient les endroits d’où provenait le grondement sourd des salves de mousquets; des bouffées de fumée blanche jaillissaient haut au-dessus de la cime des arbres, tandis que les éclats des obus et des obusiers signalaient les tirs d’artillerie.
Des nuages de poussière se déplaçaient à travers la forêt et, à travers les brumes flottantes de fumée bleu pâle et les masses plus épaisses qui s’élevaient en se mêlant, provenant à la fois des pieds des hommes et des bouches des canons, je pouvais apercevoir le reflet des armes et le scintillement des baïonnettes.
Sur la colline à côté de moi se trouvait une foule de civils à cheval et dans toutes sortes de véhicules, ainsi que des représentantes du sexe dit faible, mais non moins plus docile. Quelques officiers et quelques soldats, qui s’étaient égarés loin des régiments en réserve, se déplaçaient parmi les spectateurs et faisaient semblant d’expliquer les mouvements des troupes en contrebas, dont ils ignoraient tout.
Le bruit des canons et des mousquets avait été amplifié par la distance et par les échos qui rebondissaient sur les collines; en balayant minutieusement la position avec mes jumelles, d’un point à l’autre, je ne parvins à découvrir aucune trace d’affrontement rapproché ni de combats particulièrement violents.
Les spectateurs étaient tous en effervescence, et une dame munie de jumelles d’opéra qui se trouvait près de moi était tout à fait hors d’elle lorsqu’une salve exceptionnellement intense fit accélérer ses battements de cœur: "C’est splendide. Oh là là! N’est-ce pas formidable? Je parie que demain à cette heure-ci, nous serons à Richmond."
Ces exclamations, mêlées à des cris plus grossiers, jaillissaient de la bouche des politiciens venus assister au triomphe des armes de l’Union. J’étais particulièrement agacé par les demandes incessantes de prêt de mes jumelles. Un soldat à l’air abattu, apercevant ma flasque, me demanda à boire et en but une telle gorgée qu'il ne restait quasiment plus une goutte.
"Étranger, c’est de la bonne, ça ne fait aucun doute. Je n’ai pas bu un verre pareil depuis que je suis arrivé dans le Sud. J’ai maintenant l’impression que je pourrais battre dix Seceshers (Sécessionnistes)…"
Malgré toute l’exultation et les fanfaronnades des habitants de Centreville, j’étais bien convaincu qu’aucune avancée d’importance, ni aucun grand succès, n’avait été remporté, car les chariots de munitions et de bagages n’avaient pas bougé, et les réserves n’avaient reçu aucun ordre de suivre la ligne de l’armée…
Des acclamations retentirent soudain parmi les spectateurs lorsqu’un homme vêtu de l’uniforme d’officier, que j’avais vu chevaucher à toute allure à travers la plaine dans un espace dégagé en contrebas, galopa le long du front, agitant son couvre-chef et criant de toutes ses forces. Il fut stoppé par la foule qui s’était pressée autour de son cheval, tout près de l’endroit où je me tenais.
"Nous les avons battus sur tous les fronts", s’écria-t-il. "Nous avons pris toutes leurs batteries. Ils battent en retraite aussi vite qu’ils le peuvent, et nous sommes à leurs trousses."
Des acclamations à faire trembler le ciel! Les membres du Congrès se serrèrent la main et s’écrièrent: "Bravo à nous. Bravo, je vous l’avais bien dit." Les Allemands poussèrent leurs cris de guerre et les Irlandais hurlèrent des "hourras" à tue-tête. À ce moment-là, on amena mon cheval en haut de la colline; je montai en selle et me dirigeai vers la route qui menait au front…
J’avais parcouru entre trois miles et demi et quatre miles, à vue de nez, lorsque je fus contraint de m’engager pour la troisième et la quatrième fois sur la route en raison d’un cours d’eau important, enjambé par un pont vers lequel je me frayais un chemin, quand mon attention fut attirée par de forts cris devant moi, et j’aperçus plusieurs chariots venant du champ de bataille, dont les cochers s’efforçaient de faire passer leurs chevaux à travers les chariots de munitions qui allaient en sens inverse près du pont; un épais nuage de poussière s’élevait derrière eux, et courant à côté des chariots, il y avait un certain nombre d’hommes en uniforme que je supposai être la garde.
Ma première impression fut que les chariots revenaient chercher de nouvelles munitions. Mais, à chaque instant, la foule s’épaississait; les cochers et les hommes criaient avec des gestes des plus véhéments: "Faites demi-tour! Faites demi-tour! On est cuits."
Ils saisirent les têtes des chevaux tout en injuriant les cochers qui venaient en sens inverse. Sortant de la foule, un homme à bout de souffle, en uniforme d’officier, avec un fourreau vide qui pendouillait à son flanc, se retrouva un instant coincé entre mon cheval et un chariot.
"Que se passe-t-il, monsieur? Que signifie tout cela?"
"Eh bien, ça veut dire qu'on prend une sacrée raclée, voilà la vérité", haleta-t-il, avant de poursuivre.
À ce moment-là, la confusion s’était propagée le long de la file de chariots vers l’arrière, et les cochers s’efforçaient de faire demi-tour avec leurs véhicules sur la route étroite, ce qui provoquait les imprécations habituelles de la part des hommes, ainsi que les ruades et les coups de sabots des chevaux.
La foule venue de l’avant ne cessait de grossir; la chaleur, le vacarme et la poussière étaient indescriptibles; et tout cela s’intensifia lorsque des soldats de cavalerie, brandissant leurs sabres et précédés d’un officier qui criait: "Faites place là-bas – faites place là-bas pour le général", tentèrent de se frayer un chemin à travers la foule pour atteindre un chariot couvert, dans lequel était assis un homme avec un mouchoir ensanglanté autour de la tête.
J’avais réussi à traverser le pont avec beaucoup de difficulté avant que le chariot n’arrive, et je vis que la foule sur la route ne cessait de s’épaissir. Je demandai à nouveau à un officier, qui marchait à pied, son épée sous le bras: "Que signifie tout cela?"
"Nous avons été battus, monsieur. Nous sommes tous en retraite. Vous devez tous rebrousser chemin."
"Pouvez-vous me dire où je peux trouver le général McDowell?"
"Non! Personne ne le sait."
On entendait quelques obus éclater non loin de là, mais rien ne justifiait une scène aussi extraordinaire. Un troisième officier confirma toutefois que toute l’armée battait en retraite et que les Fédéraux avaient été vaincus sur tous les fronts, mais rien dans ce désordre n’indiquait une déroute générale.
Tout cela se déroula en quelques secondes. Je quittai la route pour m’enfoncer dans un champ de maïs, à travers lequel des hommes marchaient ou couraient à la hâte, le visage ruisselant de sueur et généralement sans armes, et je me frayai un chemin sur environ un demi-mile, à vue de nez, à contre-courant d’un flot croissant de fugitifs sur un sol jonché de manteaux, de couvertures, de fusils, de gamelles, de casquettes, de ceintures et de baïonnettes, en demandant en vain où se trouvait le général McDowell.
Une fois encore, l’état des champs m’obligea à regagner la route; et après avoir dépassé un petit bois et un régiment qui semblait battre en retraite en colonne de marche dans un ordre assez respectable, je m’engageai à nouveau dans une clairière près d’une maison blanche, non loin du chemin, au-delà duquel s’étendait une ceinture de forêt.
Deux pièces d’artillerie de campagne, dételées près de la maison, avec des chevaux haletants à l’arrière, étaient pointées vers le front, et le long de la route, à côté d’elles, défilait une colonne assez régulière d’hommes, mêlée à des ambulances de campagne et à des charrettes de bagages légers, qui regagnait Centreville.
Je venais tout juste de tendre la main pour qu’un artilleur allemand m’allume un cigare, lorsque les coups isolés qui résonnaient à travers les bois devant nous se transformèrent soudain en un feu nourri. En quelques secondes, une foule d’hommes jaillit du bois et se précipita vers les canons; les artilleurs près de moi saisirent la lisse d’une pièce et s’apprêtaient à la faire pivoter pour tirer lorsqu’un officier ou un sergent s’écria: "Halte! Halte! Ce sont nos propres hommes!" Et en deux ou trois minutes, tout le bataillon passa en trombe devant les canons au pas de course, dans le plus grand désordre.
Certains artilleurs détachèrent les chevaux des charrettes [harnais de charrette] et, l’instant d’un temps, la confusion était telle que je ne comprenais pas ce qui s’était passé; mais un soldat que j’interpellai me dit: "Nous sommes poursuivis par leur cavalerie; ils nous ont tous mis en pièces…"
Il ne restait plus qu’à suivre le courant qu’on ne pouvait endiguer…
En arrivant à l’endroit où un petit ruisseau traversait la route, la foule s’épaissit davantage encore. Le sol que j’avais foulé en sortant était désormais jonché d’armes, de vêtements de toutes sortes, d’équipements abandonnés et laissés à la merci des sabots des hommes et des chevaux, qui les piétinaient dans la poussière.
Les fugitifs couraient à côté des chariots, s’efforçant de se faufiler parmi les occupants, qui résistaient bec et ongles. Les cochers éperonnaient, fouettaient et poussaient les chevaux au maximum de leurs forces…
Alors que je chevauchais au milieu de la foule, avec des hommes agrippés aux étriers ou s’accrochant à tout ce qui leur tombait sous la main, au point que je craignais un peu d’être désarçonné, je m’adressai aux hommes et leur demandai à maintes reprises de ne pas se précipiter ainsi.
"Il n’y a aucun ennemi à vos trousses. Auncune cavalerie au monde ne pourrait vous atteindre." [dis-je]
Mais j’aurais tout aussi bien pu parler à des pierres.