La guerre de tranchées sur le front occidental de la Première Guerre mondiale (1914-1918) vit des soldats vivre et mourir dans un mélange épouvantable de boue, de saleté et de barbelés. Les systèmes de tranchées devinrent plus sophistiqués au fur et à mesure que le conflit s'éternisait, mais ils restaient des trous rudimentaires dans le sol où des armées entières tentaient de s'abriter des attaques d'artillerie, de gaz, de mitrailleuses et d'infanterie. L'impasse de la guerre de tranchées ne fut brisée qu'en 1918 sur le front occidental grâce à l'utilisation novatrice des chars et à la supériorité numérique écrasante des Alliés sur l'ennemi.
Guerre de tranchées
Lorsque le plan Schlieffen de l'Allemagne échoua dans sa tentative de remporter une victoire rapide sur la France et que les forces armées de ce pays, avec le soutien du Corps expéditionnaire britannique, repoussèrent l'avance allemande, une ligne de front s'établit de la côte belge jusqu'à la frontière suisse. Le long de ce front occidental, comme on l'appelait, long de 765 km, aucun des deux camps ne parvint à réaliser une avancée significative sur l'ennemi. Chaque camp fut contraint de mieux protéger ses armées en creusant d'abord de simples trous, puis, à mesure que la guerre se prolongeait, des réseaux de plus en plus sophistiqués de tranchées et de bunkers souterrains. La plupart des systèmes de tranchées consistaient à creuser dans la boue pour créer trois lignes de tranchées. Il y avait une tranchée de front, puis une tranchée de soutien et enfin une troisième tranchée de réserve à l'arrière. Chaque tranchée était construite en zigzag ou avec de nombreuses courbes afin que, si un soldat ennemi parvenait à franchir les défenses, il ne soit pas en mesure de tout simplement tirer en toute liberté. L'accent mis sur l'irrégularité signifiait également qu'au moins certains soldats seraient protégés d'un impact direct d'obus. Diverses tranchées plus petites reliaient ces trois tranchées principales à des fins de communication et d'approvisionnement. La communication entre les commandants et les sections de tranchées était assurée par des téléphones (avec des lignes enterrées), des courriers, des lampes de signalisation, des cornes et même des pigeons.
Des postes de mitrailleuses étaient situés à intervalles réguliers, généralement entre la ligne de front et la deuxième ligne de tranchées, tandis que l'artillerie principale était positionnée derrière la tranchée de réserve. Les postes de mitrailleuses allemands étaient généralement mieux construits, en béton. Les attaques des deux camps impliquaient un barrage d'artillerie lourde suivi d'une charge d'infanterie, mais celles-ci dépassaient rarement la tranchée de front de l'ennemi avant que les postes de mitrailleuses et les unités de réserve ne renversent la tendance. Les systèmes de tranchées devinrent plus sophistiqués et plus profonds, en particulier du côté allemand et notamment dans le secteur connu sous le nom de ligne Hindenburg (d'Arras à Laffaux). Les Alliés avaient pour obligation de chasser les troupes allemandes du territoire français et belge et lancèrent donc davantage d'opérations offensives, tandis que les Allemands se contentaient souvent de conserver ce qu'ils avaient déjà gagné. Les forces allemandes pouvaient choisir les meilleurs terrains défensifs, mais aussi lancer des attaques lorsque l'occasion se présentait. En fin de compte, les soldats des deux côtés du front occidental se retrouvèrent piégés dans un jeu mortel d'usure et de survie qui dura quatre longues années.
Souvent, le nombre de victimes de cette guerre d'usure était effroyable. Par exemple, 143 000 soldats français périrent lors de l'offensive de Champagne en décembre 1914, mais le système de tranchées allemand resta intact. De même, lors de la bataille de Loos en septembre-octobre 1915, les Britanniques gagnèrent en trois semaines un saillant de 3,2 km, mais au prix de 16 000 morts et 25 000 blessés. Dans des batailles comme celles de la Somme et de Passchendaele, le nombre de victimes fut encore plus élevé. Ce n'est qu'en 1918, lorsque les Alliés utilisèrent des chars et un nombre écrasant de soldats, que ce terrible front statique fut enfin brisé.
Systèmes de tranchées
La zone située entre les deux tranchées de première ligne de chaque camp, parfois d'une distance aussi courte que 50 mètres, était connue sous le nom de "no man's land". Cette zone était souvent criblée de trous d'obus et était très dangereuse car elle offrait peu voire même pas du tout de couverture. Parfois, des sapes, des tranchées peu profondes ou des tunnels partiels étaient construits dans le no man's land afin que les soldats puissent s'y faufiler et essayer d'écouter l'ennemi. Les sapes pouvaient également être utilisées par les tireurs d'élite et pour lancer une attaque surprise de l'infanterie. Le no man's land était hérissé de barbelés afin de ralentir considérablement quiconque assez imprudent pour tenter d'avancer. Les barbelés de la Première Guerre mondiale comportaient beaucoup plus de pointes que les barbelés standard utilisés dans l'agriculture, avec 16 pointes tous les 30 cm, ce qui rendait difficile de les saisir pour les couper. De plus, les barbelés allemands étaient particulièrement épais, ce qui les rendait extrêmement difficiles à couper.
Bien qu'il n'y ait pas eu de modèle standard pour la conception des tranchées, celle-ci dépendant de la géographie locale et des types de sol, les systèmes de tranchées des deux camps présentaient de nombreuses similitudes. Il est également vrai que les généraux allemands, plus conscients que l'impasse sur le champ de bataille pourrait durer longtemps, avaient tendance à construire des structures meilleures et plus permanentes que leurs homologues britanniques et français, qui espéraient que les tranchées seraient temporaires si les armées pouvaient avancer. Les tranchées étaient souvent creusées par les soldats eux-mêmes, bien que l'on ait pu faire appel à des ouvriers; par exemple, des dizaines de milliers d'ouvriers chinois furent employés par les Britanniques. L'armée britannique "prévoyait que 250 mètres de tranchées de première ligne seraient creusés par environ 450 hommes en une session nocturne de 6 heures" (Yorke, 20). Les troupes britanniques disposaient même d'un petit outil de creusage qui faisait partie de leur équipement permanent. Au total, environ 25 000 miles (40 000 km) de tranchées furent construites par les deux camps pendant le conflit.
Une tranchée typique était équipée de sacs de sable et de terre empilée près du bord avant afin de protéger ses occupants des tirs ennemis. La tranchée était suffisamment profonde pour qu'un homme puisse s'y tenir debout sans être vu par l'ennemi, soit environ 7 pieds (2,1 m). Une corniche était construite à la base du mur avant pour servir de plate-forme de tir où un soldat pouvait se lever suffisamment haut pour tirer par-dessus le parapet. Regarder par-dessus le parapet pouvait être fatal, c'est pourquoi on utilisait couramment de simples périscopes. Les tranchées mesuraient généralement environ 1,8 mètre de large au sommet. Parfois, elles étaient recouvertes de barbelés pour empêcher les attaquants d'y pénétrer. L'engorgement et la boue étaient un problème constant, auquel on ne remédiait que partiellement en utilisant des caillebotis en bois au fond de la tranchée. Une casemate était aménagée dans le mur arrière de la tranchée, où les soldats pouvaient manger et dormir. Les murs étaient étayés à l'aide de bois ou de tôle ondulée. Plus tard, les abris allemands pouvaient atteindre une profondeur de 10 mètres et étaient pratiquement à l'épreuve des bombes. Les latrines, de simples fosses creusées dans la terre, étaient généralement situées dans un petit passage à l'arrière de la tranchée. Les soldats ne disposaient d'aucune installation pour se laver et devaient se raser avec l'eau sale contenue dans leur casque.
Les conditions météorologiques et les tirs d'artillerie imposaient des réparations constantes. Comme certaines sections de tranchées étaient constamment abandonnées en raison d'inondations, de dommages causés par l'artillerie ou de pertes face à l'ennemi, et que de nouvelles sections étaient construites pour améliorer la défense ou à mesure que de nouveaux territoires étaient conquis, l'ensemble du système de tranchées devenait un labyrinthe dans lequel les soldats se perdaient souvent. Il est certain que les troupes nouvellement arrivées au front avaient besoin de guides pour leur montrer où menaient les tranchées. De même, un système de signalisation fut mis en place pour aider les soldats à s'orienter. Comme les systèmes de tranchées évoluaient constamment, les commandants étaient toujours soucieux de connaître les positions de l'ennemi, et des patrouilles nocturnes étaient donc fréquentes dans le no man's land afin de compléter les informations recueillies par les vols de reconnaissance et les observateurs dans les ballons.
La vie dans les tranchées
La vie dans les tranchées pouvait être très ennuyeuse, les soldats n'ayant rien d'autre à faire que de lire, d'écrire des lettres ou de jouer aux cartes pendant de longues périodes. Les rations dans les tranchées étaient maigres et peu appétissantes, le menu type se composant de pain dur ou de biscuits et de ragoûts indescriptibles dont la composition exacte faisait l'objet de nombreuses spéculations. Les rares friandises comprenaient de la confiture, du bacon, du fromage et du rhum. Les troupes britanniques étaient relevées de leur service dans les tranchées du front tous les quatre jours. Les soldats passaient généralement les quatre jours suivants dans la tranchée de soutien, puis les huit suivants dans la tranchée de réserve. Après une période d'environ huit jours dans un camp de repos, un soldat était renvoyé dans une tranchée du front. Dans certaines unités françaises et allemandes, les périodes passées en première ligne étaient beaucoup plus longues, voire semi-permanentes. Quelle que soit la tranchée dans laquelle se trouvait un soldat, les poux le suivaient. Les rats étaient un autre aspect désagréable de la vie dans les tranchées. Les maladies se propageaient rapidement parmi les hommes, et une affection courante était le "pied des tranchée", un gonflement des pieds causé par une exposition constante à l'eau. Il y avait bien sûr les dangers du combat: les attaques au phosgène ou au chlore gazeux, les tirs de mortier, les tirs de francs-tireurs, les grenades à main, les charges ennemies armées de fusils, de baïonnettes ou de lance-flammes, les attaques aériennes vers la fin de la guerre et, plus persistants encore, les bombardements intensifs qui, même si l'on y survivait, laissaient souvent des séquelles sous forme de psychose traumatique, une réaction aux explosions constantes alors mal comprise. La vie dans les tranchées était une réelle épreuve à endurer, et avec seulement 50 % de chances d'échapper à la mort ou aux blessures, l'idée de survivre et de rentrer enfin chez soi était un espoir fragile que peu de gens parvenaient à garder intact tout au long de cette terrible guerre.
Du côté allemand, Ernst Jünger donne la description suivante de son système de tranchées:
Pour atteindre la ligne de front, la tranchée de tir, nous empruntons l'une des nombreuses "sapes", ou tranchées de communication, dont le rôle est d'offrir une certaine protection aux troupes qui se rendent à leurs postes de combat. Ces tranchées, souvent très longues, sont globalement perpendiculaires au front, mais, afin de les rendre moins exposées aux tirs, elles suivent le plus souvent un tracé en zigzag ou en courbe. Après un quart d'heure de marche, nous entrons dans la deuxième tranchée, la tranchée de soutien, qui est parallèle à la tranchée de tir et sert de ligne de défense supplémentaire si celle-ci venait à être prise.
La tranchée de tir... est creusée à une profondeur de trois à six mètres. Les défenseurs se déplacent au fond d'une galerie minière; pour observer le terrain devant leur position ou pour tirer, ils montent un escalier ou une large échelle en bois jusqu'à la plate-forme de sentinelle, qui est placée à une hauteur telle qu'un homme qui se tient dessus dépasse d'une tête le sommet du rempart. Le tireur se tient à son poste de sentinelle, une niche plus ou moins blindée, la tête protégée par un mur de sacs de sable ou une plaque d'acier. La surveillance s'effectue à travers de minuscules fentes dans lesquelles on enfonce le canon d'un fusil... Des mauvaises herbes rampantes grimpent et traversent les barbelés, symptôme d'un nouveau type de flore qui prend racine dans les champs en jachère...
Pour se reposer, il y a des abris, qui ont évolué depuis les trous rudimentaires creusés dans le sol pour devenir de véritables quartiers d'habitation fermés, avec des plafonds à poutres apparentes et des murs recouverts de planches. Les abris souterrains mesurent environ deux mètres de haut et sont creusés à une profondeur telle que leur sol se trouve à peu près au même niveau que le fond de la tranchée à l'extérieur. En effet, ils sont recouverts d'une couche de terre suffisamment épaisse pour leur permettre de résister à des impacts obliques. Cependant, en cas de tirs nourris, ils deviennent des pièges mortels...
Il faut imaginer l'ensemble comme une immense installation en apparence inerte, une ruche secrète d'activité et de vigilance, où, quelques secondes après le déclenchement de l'alarme, chaque homme est à son poste. Mais il ne faut pas se faire une idée trop romantique de l'atmosphère qui y règne, car la proximité de la terre semble engendrer une certaine torpeur.
(40-41)
La vie dans les tranchées pouvait être étonnamment calme jusqu'à ce que l'illusion de paix ne soit brisée par une terrible vague d'activité, comme le décrit ici le soldat britannique Harry Saunders:
C'était l'une de ces nuits où les canons des deux camps étaient silencieux et où rien ne laissait deviner qu'une guerre était en cours. L'attaque a commencé par des fusées éclairantes. Ensuite, une série de cylindres sifflants a envoyé un épais brouillard gris rouler sur le no man's land. La brise qui soufflait devait être parfaite pour le but recherché, et ce nuage rampant de mort et de tourments a créé une scène cauchemardesque que je n'oublierai jamais. Il a semblé s'écouler une éternité avant que les Allemands ne réalisent ce qui se passait. Finalement, cependant, la première alerte au gaz retentit et je pense que la plupart d'entre nous étions soulagés de savoir qu'ils ne seraient pas pris au dépourvu. Pendant des heures, je fus hanté par la pensée de ce qui se passait là-bas.
(Williams, 33).
Dans des conditions aussi terribles et forcés de vivre dans une telle promiscuité, des liens particuliers se tissèrent entre les hommes, liens trop souvent brisés par la fréquence des morts et des blessés. Ernst Jünger décrit la monotonie des pertes subies dans les tranchées:
Nous observons la ligne de front opposée à travers des jumelles ou des périscopes, et nous parvenons souvent à tirer une ou deux balles dans la tête à l'aide d'un fusil. Mais attention, car les Britanniques ont eux aussi l'œil vif et des jumelles efficaces.
Une sentinelle s'effondre, baignant dans son sang. Elle a reçu une balle dans la tête. Ses camarades déchirent le rouleau de bandages de sa tunique et la pansent. "Ça ne sert à rien, Bill." "Allez, il respire encore, non?" Puis les brancardiers arrivent pour l'emmener au poste de secours. Les brancards heurtent les coins des travées. À peine l'homme a-t-il disparu que tout redevient comme avant. Quelqu'un répand quelques pelletées de terre sur la mare rouge, et chacun retourne à ce qu'il faisait auparavant. Seule une nouvelle recrue, peut-être, s'appuie contre le revêtement, l'air un peu pâlot.
(47)
Même si la mort faisait partie intégrante de chaque journée et semblait engourdir les esprits, le souvenir de ceux qui avaient péri persistait. Siegfried Sassoon (1886-1967), un poète qui servit dans les tranchées, écrit dans ce passage tiré de A Working Party:
A flare went up; the shining whiteness spread
And flickered upward, showing nimble rats
And mounds of glimmering sand-bags, bleached with rain;
Then the slow silver moment died in the dark.
The wind came posting by with chilly gusts
And buffeting at corners, piping thin.
And dreary through the crannies; rifle-shots
Would split and crack and sing along the night,
And shells came calmly through the drizzling air
To burst with hollow bang below the hill.
Three hours ago he stumbled up the trench;
Now he will never walk that road again:
He must be carried back, a jolting lump
Beyond all needs of tenderness and care.He was a young man with a meagre wife
And two small children in a Midland town;
He showed their photographs to all his mates,
And they considered him a decent chap
Who did his work and hadn't much to say,
And always laughed at other people's jokes
Because he hadn't any of his own.
Une fusée éclairante s'élève; sa blancheur éclatante se répand
Et scintille vers le haut, révélant des rats agiles
Et des monticules de sacs de sable scintillants, blanchis par la pluie;
Puis ce lent moment argenté s'éteint dans l'obscurité.
Le vent s'est invité avec ses rafales glaciales
Souffletant dans les coins et sifflant faiblement.
Et lugubre à travers les fissures; des coups de fusil
fendent la nuit, crépitent et chantonnent,
Et les obus traversent calmement l'air bruineux
Pour éclater avec un bruit sourd sous la colline.
Il y a trois heures encore, il titubait dans la tranchée;
Maintenant, il ne marchera plus jamais sur cette route:
Il doit être ramené, poids inerte
Au-delà de tout besoin de tendresse et d'attention.C'était un jeune homme avec une petite femme
Et deux jeunes enfants dans une ville des Midlands;
Il montrait leurs photos à tous ses amis,
Et ils le considéraient comme un type bien
Qui faisait son travail et n'avait pas grand-chose à dire,
Et qui riait toujours aux blagues des autres
Parce que lui n'en connaissait pas.(Kendall, 89-90)