Parfois, la plus petite des découvertes a un impact bien plus grand qu’on l’imagine. Lorsqu’Alexandra Kleinerman et Alhena Gadotti ont trouvé un nouveau fragment de l’Épopée de Gilgamesh en 2015, ça ne paraissait pas si impressionnant. La tablette cassée était ornée de 16 lignes de texte, la plupart déjà connues d’autres manuscrits. Mais en travaillant sur le fragment, Andrew George a découvert quelque chose de remarquable. La structure de cette nouvelle tablette ne collait pas avec ce que l’on connaissait de cette épopée. Afin que ce fragment soit cohérent, des épisodes entiers ont été déplacés, donnant lieu à une toute nouvelle suite d’évènements. Une nouvelle scène de sexe a émergé de tout ça. Cette épopée nous raconte comment un homme sauvage, Endiku, est devenu humain en ayant une relation sexuelle pendant une semaine entière, avec une femme nommée, Shamhat, lui faisant l’amour pendant six jours et sept nuits. Mais à présent, il semblerait que cela ait duré, non pas une semaine, mais bien deux semaines entières de relations sexuelles, afin de faire transformer Endiku, en un véritable humain.
Le plus grand puzzle du monde
L’Épopée de Gilgamesh est une histoire babylonienne à propos du héros éponyme, Gilgamesh, le roi légendaire de la ville d’Uruk, en actuel Irak. Des centaines d’années avant Homère, le peuple de l’ancien Irak composait de la poésie, débattait du sens de la vie et étudiait les étoiles. Ces cultures (les Sumériens, les Babyloniens et les Assyriens) écrivaient leurs textes en écritures cunéiformes sur des tablettes d’argiles. Contrairement au papyrus égyptien, l’argile résiste beaucoup mieux au passage du temps, et ces tablettes en cunéiformes ont survécu en grand nombre. Les archéologues ont découvert environ un demi-million de textes rédigés en cunéiforme. Mais l’argile qui n’est pas cuite est assez fragile, et ces tablettes ne nous parviennent généralement pas intactes. Elles sont souvent en morceaux. De nos jours, des philologues comme Kleinerman, Gadotti et George travaillent dur à rassembler les fragments, mais il y a encore beaucoup à faire. Nous ne sommes qu’au début de l’exploration des trésors de la littérature babylonienne.
L’Épopée de Gilgamesh est indubitablement le texte en cunéiforme le plus connu. Il ne s’agit pas, contrairement à ce que l’on dit, de l’œuvre littéraire la plus vieille. Il y a, en effet, des textes littéraires presque cent ans plus vieux que cette épopée. Mais Gilgamesh reste un texte remarquable. Le fait qu’elle continue à captiver des lecteurs du monde entier, des millénaires après sa parution originale, prouve à quel point elle est réellement extraordinaire.
Au fil de ces onze tablettes, on nous raconte l’histoire de Gilgamesh et de son amitié avec Endiku l’homme sauvage, et sa recherche pour l’immortalité après le décès d’Endiku. En temps que jeune roi, Gilgamesh est en proie à une puissance agitation. Il y a "une tempête dans son cœur", un surplus d’énergie qui le pousse à maltraiter les citoyens d’Uruk. Fatigués par ses excès constants, les Urukéens ont prié pour avoir de l’aide. Les Dieux ont décidé de créer Endiku, pour que Gilgamesh ait un ami, dans l'espoir que ce nouveau compagnon garderait le roi occupé.
Endiku grandit avec les animaux des steppes, jusqu’à ce qu’il ne tombe nez à nez avec un chasseur. Terrifié par cette créature sauvage, le chasseur demande à son père ce qu’il doit faire. On lui dit qu’il doit aller à Uruk et parler du problème à Gilgamesh. Le roi dit au chasseur de ramener une femme nommée Shamhat dans les steppes. Elle séduira Endiku et le séparera de ses compagnons animaux. Le chasseur et Shamhat voyagent dans la nature sauvage, jusqu’à ce qu'ils ne trouvent Endiku, proche d’un point d’eau. Shamhat se déshabille, et attire Endiku pour qi'il ait des relations sexuelles avec elle pendant six jours et sept nuits. Après ce marathon sexuel, Endiku constate qu’il a perdu sa puissance animale, mais a gagné une conscience et un intellect humain.
Une ou deux scènes?
Il y a une quantité indénombrable de versions de l’Épopée de Gilgamesh. Au début, il était dit qu’il s’agissait d’un groupe de poèmes indépendants en langue sumérienne. Puis, les différents fils de l’histoire furent tissés ensemble pour former une seule épopée, en langue akkadienne. Il s’agit de la version paléobabylonienne, composée entre le XIXe et XVIIe siècle avant J.-C. Plus tard, l’Épopée fut retravaillée, étendue et mise à jour, pour créer ce qui est connu aujourd’hui comme la Version Standard babylonienne. Il s’agit de la version la plus lue de nos jours, et elle fut très sûrement composée aux alentours du XIe siècle avant J.-C.
Parfois, le même épisode est préservé dans les deux versions (paléoBabylonienne et Standard), nous permettant ainsi de comparer les deux. Par exemple, Gilgamesh a deux rêves qui présagent son amitié avec Endiku, et bien que l’essentiel de l’épisode soit le même, la recension babylonienne standard est plus schématique et répétitive, contrairement au texte paléobabylonien plus vivant. Les experts pensaient que la scène où Endiku devient humain en ayant des relations sexuelles avec Shamhat existait dans les deux versions. Mais, même s’il y a de légères différences entre les deux, la séquence reste globalement la même: les deux font l’amour pendant une semaine, et Shamhat invite Endiku à venir à Uruk.
Mais les nouvelles tablettes montrent que cela ne peut pas être le cas. Le fragment nous donne très peu de texte, mais nous offre le lien manquant entre d’autres manuscrits, bien mieux conservés. Cependant, il relie ces manuscrits d’une manière totalement inattendue. La nouvelle tablette contient la fin de l’épisode paléobabylonien et le début de la version standard. Par conséquent, les deux épisodes ne peuvent pas être des versions différentes d’une même scène. À la place, les deux versions préservent une partie de la même séquence: Endiku et Shamhat ont des relations sexuelles pendant une semaine, Shamhat invite Endiku à Uruk, ont des rapports pendant une autre semaine, et Shamhat l’invite de nouveau à Uruk.
Comment devenir humain?
Cette découverte rend le marathon sexuel d’Endiku et Shamhat encore plus impressionnant: deux semaines de rapports sexuels d’affilée est une perspective intimidante (voire peu attrayante). Mais cette nouvelle tablette est importante pour une autre raison. Les deux versions de cet épisode sont légèrement différentes, et, puisque l’on sait qu’ils font partie de la même histoire, ces différences deviennent encore plus importantes.
En résumé, les différences entre les deux épisodes reflètent différentes étapes de la transition d’Enkidu, de l’animal à l’être humain. Cette découverte nous permet d’étudier cette transition plus en détail: qu’est ce que "devenir un humain" signifie? Quelles sont les étapes pour passer de la vie animale, à pouvoir acquérir une conscience humaine? Qu’est-ce que signifiait l’humanité pour les anciens Babyloniens?
La première fois que Shamhat invite Endiku à Uruk, elle décrit Gilgamesh comme quelqu’un de magnifiquement puissant, et cornu comme un taureau. Endiku accepte l’invitation et dit qu’il viendra à Uruk: dans le seul but de provoquer Gilgamesh et d’usurper son pouvoir. "Je dois changer le cours des choses", déclare-t-il. "Celui né dans la nature est puissant, il est fort." Même si Endiku a appris à parler comme un humain, sa manière de penser reste celle d’un animal sauvage: immédiatement, il voit Gilgamesh comme un mâle alpha, un taureau rival à vaincre. Ce qui compte pour lui, à ce stade, c’est la puissance et la domination.
Mais la deuxième fois que Shamhat l’invite à Uruk, après avoir eu des rapports pendant une nouvelle semaine entière, il voit les choses différemment. Shamhat dit qu’elle va le guider jusqu’au temple, la maison d’Anu, le dieu du paradis. Plutôt que de changer le cours des choses, Endiku veut trouver sa propre place dans la société: "Là où les hommes exercent des métiers qualifiés, toi aussi, en véritable homme, tu te trouveras une place." Endiku, bien plus sage après une deuxième session de rapports sexuels, est prêt à accepter cette invitation. "Il avait entendu ses mots, et acquiesça: les conseils d’une femme le touchèrent en plein cœur." Il avait compris la valeur de la vie urbaine, acceptant le fait que la société humaine n’est pas question de domination ou de force, mais de coopération et de qualifications. Chaque humain fait partie d’un tissu social bien plus grand, où tout le monde doit trouver sa propre place.
Ce qui est intéressant dans ce passage, c’est que cette épopée raconte que devenir humain est un processus en deux étapes. Tout d’abord, la personne concernée doit apprendre à penser comme un humain, et deuxièmement, elle doit apprendre à penser comme un membre de la société. Après la première semaine de rapports sexuels, Endiku a peut être obtenu le langage humain et une certaine capacité de réflexion, mais il reste bloqué dans le monde des animaux: il ne pense qu’aux rivaux et aux affrontements. Pour devenir un humain à part entière, il doit apprendre à se voir, non pas comme un individu qui doit prouver sa force, mais comme un être social qui doit participer à la vie de la ville.
Une cible en mouvement
D’un point de vue plus général, ce nouveau fragment est un rappel de la position unique de cette épopée dans le monde littéraire. D’une certaine façon, Gilgamesh est à la fois le plus ancien membre du canon littéraire, mais également le petit nouveau. C’est la plus ancienne œuvre littéraire qui soit toujours lue: la version paléobabylonienne dépasse l’Odyssée de presque un millénaire. Mais elle est également fréquemment mise à jour, à mesure que de nouveaux fragments apparaissent, nous forçant à revoir le texte, et à en faire de nouvelles traductions. Nous ne pouvons espérer un nouvel extrait de l’Illiade de sitôt, mais Gilgamesh est encore en pleine évolution, et sa redécouverte est un travail de longue haleine. Presque 4000 ans après sa plus ancienne composition, l’épopée que l’on continue de lire change et se développe.
C’est à la fois passionnant et frustrant. Chaque découverte apporte de nouvelles perspectives sur l’univers de l’épopée et enrichit notre connaissance de la culture babylonienne. La dernière fois qu’un nouveau fragment de l’Épopée de Gilgamesh a été mis au jour, en 2014, il nous a offert une nouvelle description de la forêt de cèdres où Gilgamesh et Enkidu triomphent du monstre Humbaba. La forêt de cèdres était en réalité une jungle luxuriante, pleine de lianes, suintant de résine, avec des singes tambourinant et des chorales d’oiseaux. Mais l’état fragmentaire de cette épopée signifie également qu’il y a des moments captivants dans cette histoire, qui demeurent inconnus (du moins, pour le moment). La scène du décès d’Endiku, à la moitié de l’épopée, est interrompue par une longue pause, comme pour nous éviter d’être témoins de son agonie finale.
Je prépare actuellement une nouvelle traduction de l’épopée, en danois, en coopération avec mon père, le poète Morten Sondergaard. Lorsque George a publié son étude sur les nouveaux fragments, j’étais face à une situation assez inhabituelle pour les traducteurs: le texte sur lequel je travaillais a soudainement changé sous mes yeux, et j'ai dû retourner en arrière et changer ma traduction. Travailler avec Gilgamesh, c’est s’aventurer en terrain mouvant, ce qui constitue un aspect supplémentaire de l’épopée et en fait une source de fascination inépuisable.
