L’Histoire ne se répète pas, elle rime (Mark Twain)
Darband-i Basara (gorge de Basara) est une étroite gorge naturelle qui sépare les anticlinaux de la partie supérieure de la chaîne de montagnes du Qaradagh. Son altitude est d’environ 605 mètres au-dessus du niveau de la mer. Un ruisseau coule de cette gorge jusque dans la vallée, du nord-est vers le sud-ouest. La gorge (35°26'39.56"N, 45° 9'20.91"E) se situe à l’ouest de la province de Souleimaniye (Kurdistan irakien), à environ 27 km au sud-ouest du célèbre Darband-i Bazian.
Darband-i Basara (gorge de Basara). Photo prise depuis la sortie de la gorge, en direction du nord-est. Le cours d’eau traverse l’anticlinal de la montagne. La flèche rouge indique l’emplacement du bas-relief lullubien sur la face de l’anticlinal rocheux. 8 mars 2018. Souleimaniye, Kurdistan irakien. Photo © Osama S. M. Amin. Tous droits réservés.
Étymologie
L’origine du mot "Basara" (en kurde: دەربەندى باسەڕە; en arabe: دربند باسره) fait aujourd’hui encore l’objet de débats. Traduit littéralement du kurde moderne, le mot prononcé phonétiquement "basara" signifierait "vent froid". Selon feu Taufiq Wahby (1891-1984), "Basara" serait un ancien mot indo-iranien qui se prononcerait "Vasarah" (en sanskrit: "prospère" ou "rayonnant"), que l’on retrouve également en vieux persan sous la forme "Vaharah" et qui signifie "printemps". Il existe toutefois un petit village près de Ranya (au nord-ouest de Souleimaniye) appelé Basara. De plus, l’une des tribus locales porte le nom de Basara. Il existe différentes orthographes romanisées du nom "Darband-i Basara": Darband Bāsahrah, Darband-i Bāsara, Darband Basahrah et Derbend Baseṟe.
À la différence de la vallée de Darband-i Bazian, où le climat est plutôt sec et chaud en été et où les ressources en eau sont rares, Darband-i Basara est un lieu relativement frais, où souffle un vent très vivifiant et où l’eau coule en permanence. Le sentier étroit et le relief relativement élevé qui l’entourent empêcheraient les rayons du soleil d’atteindre la zone l’après-midi. Darband-i Bazian est considéré comme la principale voie d’accès qui donne sur les quartiers ouest de la ville moderne de Souleimaniye. Cette vallée joua un rôle crucial dans l’histoire militaire de la région pendant des millénaires, puisque toute armée était contrainte de la traverser pour atteindre les villes occidentales de la chaîne du Zagros, puis d’y pénétrer pour s’enfoncer plus profondément dans les régions occidentales de l’Iran. Des tablettes cunéiformes nous indiquent qu’en 881 av. J.-C., le roi assyrien Ashurnasirpal II (r. 884-859 av. J.-C.) mobilisa son armée impériale, bien entraînée et bien équipée, pour réprimer une révolte à Zamua, le pays des Lullubis (dont le centre historique correspond à l’actuelle Sharazur). Les chefs de Zamua fortifièrent l’étroit passage de Darband-i Bazian en érigeant un mur épais et imposant, dans une tentative désespérée de repousser la vague assyrienne qui déferlait sur eux. Ils échouèrent, et les Assyriens conquirent la région et tuèrent environ 1 400 soldats qui défendaient les remparts de Darband-i Bazian. Depuis lors, de nombreux combats eurent lieu à Darband-i Bazian et dans ses environs. Le dernier conflit militaire remonte au début du XXe siècle, et vit s’affronter le chef kurde Cheikh Mahmud Barzinji (qui s’était révolté contre l’occupation britannique et le gouvernement irakien nouvellement formé) et deux brigades britanniques.
Au cours de la guerre qui opposa en 1733 les empires ottoman et perse, l’armée ottomane affronta celle de Nader Shah à Darband-i Bazian. Les Perses n’empruntèrent pas la voie d’accès habituelle, mais prirent très probablement le passage de Darband-i Basara (alors inconnu des Ottomans et donc non fortifié) pour atteindre la partie ouest de Darband-i Bazian (derrière les lignes de l’armée turque), ce qui leur permit de prendre les Ottomans par surprise. Les troupes de Nader Shah remportèrent une victoire décisive et tuèrent le célèbre officier ottoman Topal Osman Pacha.
Réplique du bas-relief
Dans les années 1990, à la suite d’un projet de construction d’un barrage inachevé, M. Adel Majeed, ancien directeur des Antiquités de Souleimaniye, se rendit dans la gorge afin d’examiner un bas-relief sculpté sur la paroi d’un anticlinal. Il faut souligner que la découverte de ce bas-relief ne fut pas la cause de l’interruption des travaux du barrage, et que la zone concernée ne fit l’objet d’aucune fouille officielle par la suite. Au début de l’année 2002, la Direction des antiquités de Souleimaniye décida de réaliser une réplique du bas-relief, car la reprise des travaux du barrage aurait entraîné sa submersion et sa perte définitive. La réplique se trouve actuellement dans les réserves du musée de Souleimaniye et n’est pas exposée.
Réplique du bas-relief de Darband-i Basara, réalisée in situ, sur le relief d’origine. 22 avril 2002. Photo aimablement fournie par le musée de Souleimaniye, au Kurdistan irakien.
Bas-relief de Darband-i Basara après la réalisation de la réplique. Le gypse qui l’entoure est d’origine récente et fait partie des travaux menés en 2002 pour créer cette réplique. Le corps (la partie inférieure de la tunique et les pieds) de la silhouette qui se tient debout à droite avait été délimité à la craie. 25 avril 2002. Photo aimablement fournie par le musée de Souleimaniye, au Kurdistan irakien.
Selon M. Hashim Hama Abdullah, directeur du musée de Souleimaniye, peu de gens connaissent l’existence de ce bas-relief; seules les personnes qui ont participé à la réalisation de la réplique en ont connaissance. Bien sûr, les archéologues et historiens locaux en entendirent également parler. Cependant, bien qu’il existe de nombreux articles consacrés à la géologie qui font mention de la gorge de Basara, aucun d’eux ne mentionne la présence d’un bas-relief à proximité. Quelqu’un avait utilisé une peinture blanche moderne pour écrire son nom (en kurde: ئارام زوراب سه رده شت) sur la surface du rocher; certaines lettres de ce nom recouvrent le bas-relief. On ne sait pas si cette personne a commis intentionnellement un acte de vandalisme ou s’il s’agit simplement d’un hasard, l’auteur de ce graffiti n’ayant peut-être pas remarqué le bas-relief.
Le Dr Kozad Muhammed Ahmad, maître de conférences et directeur du département d’archéologie de la Faculté des sciences humaines de l’Université de Souleimaniye, m’a raconté que, lorsqu’il était étudiant de premier cycle à la Faculté des arts de Bagdad en 1988, l’un de ses amis, originaire de Chamchamal, lui avait parlé de ce bas-relief. Avant le soulèvement kurde de 1991 contre le régime de Saddam Hussein, cette région était un no man’s land, théâtre de la campagne militaire Anfal. En 1993, le Dr Kozad et une équipe de télévision locale se rendirent sur place et réalisèrent un court documentaire sur ce bas-relief. Malheureusement, les archives de cette chaîne de télévision (ainsi que toutes les images d’accompagnement) furent perdues au milieu des années 1990, au cours du conflit interne kurde.
Le véritable bas-relief
Les détails de la réplique sont discrets et flous, et le 8 mars 2018, nous avions pris la décision de nous rendre à Darband-i Basara. Notre groupe se composait de Monsieur Hashim, de mon ami Othman Towfiq, chargé de cours au département d’archéologie de l’université de Souleimaniye, et de moi-même. Nous avions emprunté la route Sulaymaniyah-Kirkouk en passant par Tasluja, puis, via le village d’Allayi, nous nous étions dirigés vers le sud en traversant plusieurs villages, dont Mahmudia et Khewata. À la confluence de Darband-i Sutao, Sola et Dailaizha, nous avions bifurqué vers l’ouest puis vers le sud, pour finalement arriver au bas de la gorge de Darband-i Basara.
Image Google Earth de Darband-i Basara qui indique l’emplacement du bas-relief lullubien (flèche noire). Province de Souleimaniye, Kurdistan irakien.
Bas-relief de Darband-i Basara, situé sur le flanc rocheux sud-ouest de l’anticlinal du Qaradagh. Le relief se trouve au centre de l’image. Un nom kurde, écrit à la peinture blanche et d’époque contemporaine, le recouvre (quelqu’un semble avoir écrit son nom, à une date inconnue). 8 mars 2018. Souleimaniye, Kurdistan irakien. Photo © Osama S. M. Amin. Tous droits réservés.
Bas-relief de Darband-i Basara, situé sur le flanc rocheux sud-ouest de l’anticlinal du Qaradagh. La peinture blanche récente qui le recouvre indique un nom kurde (quelqu’un avait écrit son nom sur la roche, à une date inconnue). On peut également apercevoir des traces récentes de peinture jaune. Il existe en fait deux reliefs. Le premier situé dans le carré creusé constitue la scène principale; le second, fortement érodé, se trouve à droite. De l’eau avait été versée sur le relief afin d’en faire ressortir les détails. 8 mars 2018. Souleimaniye, Kurdistan irakien. Photo © Osama S. M. Amin. Tous droits réservés.
Il existe en fait deux reliefs, et non un seul, sur la face rocheuse sud-ouest de l’anticlinal du Qaradagh. Ceux-ci se trouvent à environ 2,5 m au-dessus du niveau de la route. Le relief principal avait été sculpté dans une zone de forme approximativement carrée, tandis qu’un autre relief, très érodé, avait subsisté à proximité; il se trouve sur la droite, légèrement au-dessus du bord droit du carré.
Bas-relief de Darband-i Basara. On distingue trois silhouettes dans la zone carrée creusée. Les couches de peinture blanche et jaune qui le recouvrent sont récentes. On a aspergé la surface du bas-relief d’eau afin d’en faire ressortir les détails (la surface était très sèche et le soleil brillait particulièrement fort). 8 mars 2018. Souleimaniye, Kurdistan irakien. Photo © Osama S. M. Amin. Tous droits réservés.
La scène avait été sculptée en relief creusé, dans un espace de forme à peu près carrée (60 cm de largeur pour 52 cm de hauteur) et ses contours avaient été clairement délimités. À droite, un personnage debout (47 cm de hauteur pour 3 cm de profondeur), coiffé d’un casque pointu surmonté de cornes, se tient sur le côté inférieur (ou le bord) du carré. Il est difficile de savoir si cette divinité est masculine ou féminine et l’on ne distingue aucun trait de son visage. Ses pieds sont tournés vers la gauche, ce qui laisse supposer que la divinité regarde dans cette direction. Le personnage sculpté porte une longue robe qui lui descend du cou jusqu’aux chevilles. Il est difficile de déterminer si la partie inférieure de la tunique est à volants, à pans superposés ou lisse. Ses bras sont tendus vers l’avant et légèrement inclinés vers le bas; ceux-ci semblent enlaçer une autre figure humaine située devant elle, au niveau de sa poitrine.
La deuxième silhouette humaine sculptée en face de la première ne touche pas le sol. On suppose qu’il s’agit d’un personnage masculin, coiffé d’un bonnet enroulé (semblable à ceux de l’époque d’Ur III). Là encore, les traits de son visage sont indiscernables, mais ce deuxième individu regarde vers la droite, en direction de la divinité. Ses bras sont également tendus vers l’avant et paraissent soutenir la divinité au niveau des épaules ou de la base du cou. Son bassin est très proche de la divinité et la touche presque; ses jambes tendues enserrent la taille de la divinité. Sa hauteur, mesurée de l’extrémité de la coiffe jusqu’au point le plus bas de son bassin, est d’environ 17 cm. Il existe une cavité ovale et arrondie dans le relief, située au niveau de l’abdomen de la divinité; celle-ci pourrait très bien avoir été créée naturellement par l’érosion, ou bien avoir été creusée par l’homme pour y placer un objet. Derrière la divinité, dans le coin inférieur droit du carré, on distingue les traces de ce qui semble être une petite silhouette humaine agenouillée, les bras levés et les mains jointes. Aucun vestige de corde reliant la divinité à cette figure agenouillée n’est visible. Une autre cavité dans la roche est visible au niveau de la cheville de la figure agenouillée. Le dos de la divinité est tourné vers Darband-i Basara; la divinité regarde par conséquent dans la direction opposée à la sortie de la gorge. Il n’y a aucune trace de peinture d’origine; les couleurs blanche et jaune que l’on peut voir sont d’époque contemporaine.
La partie inférieure de ce bas-relief a résisté aux effets répétés et dévastateurs des phénomènes météorologiques. Elle fut sculptée sur le côté droit du bas-relief principal de Darband-i Basara. On peut y distinguer la partie inférieure (vêtements et pieds) d’un personnage qui se tient debout et qui est tourné vers la droite. Les peintures blanche et jaune sont des ajouts plus récents. 8 mars 2018. Souleimaniye, Kurdistan irakien. Photo © Osama S. M. Amin. Tous droits réservés.
La zone située légèrement à droite et au-dessus du bas-relief, dont nous venons de parler, avait été lissée et un autre bas-relief y avait été sculpté. Cependant, ses contours ne sont pas clairement définis et seule la moitié inférieure d’une silhouette debout, qui tourne le regard vers la gorge et est vêtue d’une longue étoffe tombant jusqu’aux chevilles, est reconnaissable. Les détails et la fonction de ce deuxième bas-relief sont énigmatiques. On peut se demander s’il a été ajouté ultérieurement, à côté du bas-relief principal, ou s’il a été sculpté en premier; il est peu probable que les deux aient été sculptés en même temps.
Interprétation
Dans quel but ces bas-reliefs ont-ils été sculptés? Aucune inscription n’avait été découverte. Y avait-il des inscriptions, et avaient-elles été effacées délibérément ou naturellement par les effets du temps? L’iconographie et les figures représentées sont quelque peu inhabituelles. Les spécialistes locaux ne s’accordent pas sur la question de savoir si le relief représente une relation sexuelle entre une divinité et un être humain. S’il s’agit bien d’un coït explicitement représenté entre une créature divine et un être humain, celui-ci pourrait revêtir une dimension sacrée ou bénéficier d’une certaine impunité. Cette dernière observation avait été formulée par M. Mu'atasim Rashid et M. Adel Majeed.
Selon le Dr Kozad et M. Hashim Hama Abdullah, le casque aux pointes bien marquées de la divinité, le bonnet roulé de la silhouette humaine, ainsi que la position agenouillée de la troisième figure ne sont pas sans rappeler le bas-relief lullubien d’Anubanini à Sarpol-e Zahab. On peut par conséquent supposer que ce bas-relief est lui aussi d’origine lullubienne et qu’il date de la fin du IIIe millénaire au début du IIe millénaire av. J.-C. Cependant, le Dr Kozad, auteur d’une thèse de doctorat intitulée "Les débuts de l’ancien Kurdistan", avait également émis l’hypothèse que Darband-i Basara se trouvait à proximité du territoire des Gutis et que ce bas-relief pourrait également être d’origine gutienne, ce qui le ferait remonter à la fin du IIIe millénaire av. J.-C.
L’Histoire nous apprend que la gorge de Basara avait jadis constitué une voie de communication importante, bien que relativement méconnue. Ce relief illustre-t-il le thème des vainqueurs et des vaincus? Que s’est-il passé ici il y a 4 000 ans? Contrairement à d’autres bas-reliefs du Kurdistan irakien (sculptés en hauteur dans les montagnes), celui-ci se trouvait au bord du chemin, où tout le monde pouvait facilement l’apercevoir. Était-il peint de couleurs vives? Il est important de souligner que ce relief avait échappé au vandalisme et à l’iconoclasme malgré sa grande accessibilité.
Remerciements
Je tiens à remercier tout particulièrement M. Hashim Hama Abdullah et le Dr Kozad Muhammed Ahmad pour leur aimable soutien et leur coopération.

