Inédit: Les traces d'un héritage Juif en Mésopotamie

Osama Shukir Muhammed Amin
par , traduit par François Anastacio
publié le
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L'histoire commence dans une impasse

Le 25 août 2015 était une journée estivale très chaude, mais les signes avant-coureurs étaient très prometteurs! Ce jour-là, je me promenais dans le hall principal du musée en compagnie de mon ami, M. Hashim Hama Abdulla, directeur du musée de Souleimaniye (ou musée Slemani) en Irak. J'avais visité ce musée un nombre incalculable de fois. J'ai pointé du doigt quelque chose sur le sol, que j'avais remarqué à plusieurs reprises mais sur lequel je ne m'étais jamais renseigné.

Gopala Jewish Tombstone
Pierre tombale juive de Gopala Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

La face supérieure de la pierre dite "pierre de Gopala", sur laquelle sont gravées cinq lignes, que l'on pense être en araméen. Dans la marge supérieure droite, on distingue également une ligne d'inscription isolée.

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Il y avait là une pierre, posée à même le sol, sans aucune description. Elle était assez sale, étrange, de forme irrégulière, et portait des inscriptions qui semblaient être écrites dans une langue ancienne. Elle était adossée au mur, à côté d’une des grandes vitrines en bois. Je suis sûr qu’on peut facilement passer à côté sans la remarquer si l’on visite cette salle. Elle n’a rien de frappant ni d’intéressant, d’autant plus qu’elle est placée dans un coin caché et peu attrayant. "Qu'est-ce que c'est? J'ai oublié de vous le demander à plusieurs reprises, Kak (frère) Hashim?" Telles furent mes premières paroles à l'adresse de M. Hashim. "C'est une longue histoire et nous attendons les résultats de la translittération de ces inscriptions en araméen ou peut-être en hébreu", a répondu M. Hashim. "Elle a été trouvée dans un village près de Bazian à la fin des années 1970." C'est la dernière information qu'il m'a donnée ce jour-là.

Dépoussiérage de l'objectif

Grâce à son aide, j'ai pu consulter les archives du musée afin de me faire une idée plus précise de cette "pierre". Voici un résumé de l'"histoire" de cette pierre (tiré des archives du musée et des informations que j'ai obtenues par la suite de M. Hashim):

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  1. Alors qu'il travaillait sur le terrain, M. Saman Mohammad Siddiq, ingénieur agronome, l'a découverte dans un verger de pommiers situé dans le village de Gopala (ou Kopala) (en kurde : ﮔوﭖاله), dans la ville de Bazian (ou Baziyan; en kurde : بازيان) (35°35'36,41"N ; 45° 8'32,51"E). Le village se trouve dans la partie occidentale de la province de Souleimaniye, au Kurdistan irakien.
  2. Il l'a trouvée en 1979 et l'a remise au musée de Souleimaniye au début des années 1980 (à cette époque, le musée était fermé au public en raison de la guerre Iran-Irak).
  3. L'objet est une pierre sans forme particulière, aux contours et aux bords irréguliers.
  4. Ses dimensions maximales sont de 46 cm (longueur) x 39 cm (largeur) x 21 cm (hauteur).
  5. Une de ses faces (la face supérieure) porte une inscription en araméen sur cinq lignes. Sur l'une des marges supérieures figure également une ligne d'inscription en araméen.
  6. Le plus intéressant est qu'elle était conservée dans les réserves du musée, sans numéro, sans enregistrement, et n'a été exposée qu'à partir du 25 décembre 2001. Elle était passé inaperçue et inconnue du personnel du musée, et avait été oubliée parmi le contenu des réserves. Ce jour-là, M. Saman s'est rendu en personne au musée (le musée avait fermé ses portes en 1980, avait rouvert peu après la guerre Iran-Irak en 1989, puis avait fermé à nouveau, avant de rouvrir définitivement en 2000). M. Saman a parlé à M. Hashim de cette pierre et de l'histoire qui s'y rattache. C'est cet événement qui lui a redonné vie et a ravivé son esprit.
  7. La pierre a été enregistrée le 25 décembre 2001 et s'est vu attribuer le numéro d'enregistrement "SM 1002" (en kurde et en arabe: م. س. 2001). M. Hashim l'a enregistrée et l'a exposée dans le hall principal le lendemain, mais sans aucune description.

Une fois de plus, le destin frappe à nouveau et inflige une amnésie durable. La pierre est exposée depuis lors, mais personne ne s'en soucie; je la décrirais comme une orpheline errante, perdue dans le désert aride!

L'inscription: un revirement

J'ai contacté M. Hashim il y a quelques semaines (soit près de deux ans plus tard) pour lui poser des questions sur cette pierre. Il m'a communiqué les coordonnées de la professeure Narmeen Mohammed Amin Ali, une archéologue kurde qui habite en France. Elle s'est montrée très coopérative! Dr. Narmeen m'a expliqué qu'une équipe française avait mené des fouilles et étudié des textes, des manuscrits et des inscriptions en araméen, en hébreu et en syriaque au Kurdistan entre 2011 et 2016. L'équipe était dirigée par le professeur Vincent Deroche, assisté du professeur Alain Desreumaux et d'elle-même. Le travail principal du professeur Narmeen portait sur les ruines d'une ancienne église chrétienne à Bazian.

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À la surprise générale, le professeur Alain a fait remarquer qu'il ne s'agissait pas d'araméen, mais très probablement d'hébreu.

L'équipe visitait le musée au milieu de l'année 2013 lorsque M. Hashim leur a, par hasard, raconté que cette pierre avait été trouvée à Bazian et leur a demandé s'ils pouvaient déchiffrer ce qu'elle contenait. À la surprise générale, le professeur Alain a fait remarquer qu'il ne s'agissait pas d'araméen, mais très probablement d'hébreu. Le professeur Alain a pris des photos du rocher, en a dessiné les inscriptions et les a translittérées en un mois. L'article consacré à cette inscription sera publié dans la revue "Études mésopotamiennes" en avril 2018 et s'intitule "Une inscription hébraïque médiévale découverte à Bet Garmaî (Kurdistan d'Irak) dans: Recherches au Kurdistan et en Mésopotamie du Nord". L'article est en français. Il s'agit d'une information exclusive, alors, affaire à suivre!

Gopala Jewish Tombstone
Pierre tombale juive de Gopala Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Une autre vue de profil de lapierre de Gopala. La face supérieure du rocher n'a fait l'objet d'aucun travail de conservation ni de nettoyage; on y voit encore des traces de peinture récente.

Que représente ce rocher ?

Il s'agit d'une pierre tombale commandée par un homme en mémoire de sa mère défunte, "Siporah, fille de Dan", qui reposera en paix et sera bénie dans le paradis d'Éden. La date inscrite correspond à l'an 1669 de l'ère séleucide (ce qui correspond approximativement aux années 1357/1358). Le professeur Narmeen a indiqué qu’il existe une pierre tombale similaire datant de la même période, actuellement conservée au Musée de l’Irak à Bagdad.

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Les religions dites abrahamiques (judaïsme, christianisme et islam) ont cohabité pacifiquement pendant de nombreux siècles en Mésopotamie.

Il s'agissait donc d'une pierre tombale, gravée il y a 700 ans en hébreu à la mémoire d'une femme juive décédée. Et voilà! À mon avis, bien que le texte soit court, il s'agit d'un témoignage remarquable qui confirme l'existence d'un environnement multiconfessionnel en Irak. Les religions dites abrahamiques (judaïsme, christianisme et islam) ont cohabité pacifiquement pendant de nombreux siècles en Mésopotamie. Les habitants de Bazian sont aujourd’hui d’ethnie kurde et de religion islamique. La présence de cette pierre tombale juive (intacte et non vandalisée), en plus des ruines d’une église chrétienne dans ce même petit village, est sans aucun doute le signe d’une société hautement civilisée, multiculturelle, multiethnique et multilingue, qui s’était fondue et mélangée pour ne former qu’un seul corps solide et uni, vivant dans la joie et l’amitié les uns avec les autres depuis plusieurs générations. Mes parents m’ont raconté un jour que beaucoup de leurs voisins, y compris leurs meilleurs amis d’enfance [dans les années 1930/1940], étaient juifs. Le peuple juif était l’un des piliers de la société irakienne et mésopotamienne. Les bouleversements démographiques au Moyen-Orient semblent se poursuivre, sans fin, mais au profit de qui?!

Enfin, aucune fouille archéologique n'a été menée sur le site où la pierre tombale a été découverte. Je pense que si nous trouvions le squelette ou au moins quelques ossements de cette femme, nous pourrions peut-être, qui sait, retrouver la trace de ses descendants grâce à une analyse ADN! Où sont ses descendants aujourd'hui?

Detail, Gopala Jewish Tombstone
Pierre tombale juive de Gopala, détail Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Gros plan sur la face gravée (en haut) de la pierre de Gopala. Des traces de peinture argentée et bleu-vert, qui semblent récentes, recouvrent certaines zones. Cela laisse supposer que la pierre aurait été utilisée par des agriculteurs à des fins diverses avant d'être remise au musée de Souleimaniye!

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Gopala Jewish Tombstone
Pierre tombale juive de Gopala Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

La pierre de Gopala présente une forme et des contours irréguliers.

Gopala Jewish Tombstone
Pierre tombale juive de Gopala Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Le numéro d'enregistrement de la pierre de Gopala est SM 1002 ; il date du 25 décembre 2001. Elle a été enregistrée après avoir passé près de 20 ans dans les réserves du musée.

Gopala Jewish Tombstone
Pierre tombale juive de Gopala Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Voici la face inférieure de la pierre de Gopala.

Gopala Jewish Tombstone
Pierre tombale juive de Gopala Osama Shukir Muhammed Amin (Copyright)

Une photo prise dans les coulisses du hall principal du musée de Souleimaniye, au Kurdistan irakien! De gauche à droite: Siamand (mon ami), moi (Osama, l'auteur et le caméraman), Khamis (un ingénieur travaillant au musée) et Hashim (directeur du musée). J'ai pris 212 photos de cette pierre, à l'aide de trois objectifs et d'un appareil photo Nikon D610.

Je suis très heureux d'être le premier à partager cette découverte très importante avec le reste du monde à travers cet article. Je tiens à remercier chaleureusement M. Hashim Hama Abdullah et le professeur Narmeen Mohammed Amin Ali pour leur aimable aide et leur coopération. Je tiens tout particulièrement à remercier le professeur Alain Desreumaux, qui a bien voulu accepter de partager les informations relatives à cette pierre tombale avec le public.

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Agatha Christie.

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Amin, O. S. M. (2026, avril 28). Inédit: Les traces d'un héritage Juif en Mésopotamie. (F. Anastacio, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1113/inedit-les-traces-dun-heritage-juif-en-mesopotamie/

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Amin, Osama Shukir Muhammed. "Inédit: Les traces d'un héritage Juif en Mésopotamie." Traduit par François Anastacio. World History Encyclopedia, avril 28, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1113/inedit-les-traces-dun-heritage-juif-en-mesopotamie/.

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Amin, Osama Shukir Muhammed. "Inédit: Les traces d'un héritage Juif en Mésopotamie." Traduit par François Anastacio. World History Encyclopedia, 28 avril 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1113/inedit-les-traces-dun-heritage-juif-en-mesopotamie/.

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