James Blake Wiener, cofondateur de World History Encyclopedia (WHE), dont il fut le Directeur de la Communication, s'entretient ici James H. Grayson, professeur émérite d'études coréennes à l'Université de Sheffield. Le thème de leur conversation est l'impact historique et culturel du bouddhisme en Corée, abordé sous un angle anthropologique.
Les domaines de recherche du professeur Grayson portent principalement sur deux thèmes: la diffusion de la religion par-delà les frontières culturelles et l'analyse du cadre conceptuel religieux et intellectuel des peuples de la péninsule coréenne et de l'Asie de l'Est en général. Son approche est globalement anthropologique et s'intéresse aussi bien à l'Histoire ancienne de la Corée qu'à son Histoire plus récente. Il a mené des études sur le terrain en Corée, au Japon et à Okinawa. [Licence (Rutgers), Master (Columbia), Master en théologie (Duke), Doctorat (Édimbourg)]
JBW : Professeur Grayson, pouvez-vous nous dire ce qui vous a initialement attiré vers l’Histoire de la Corée et le bouddhisme coréens? Vous êtes-vous toujours intéressé à la culture coréenne?
JHG : Dès mon plus jeune âge (c'est-à-dire au début des années 1950), j'ai toujours été fasciné par la culture et l'Histoire de l'Asie de l'Est – à l'époque cela se résumait essentiellement à la culture et à l’Histoire de la Chine. Cet intérêt pour les cultures non occidentales m'a conduit à étudier l'anthropologie et la sociologie au niveau de la licence (à l'université Rutgers), puis durant le troisième cycle de mes études (à l'université Columbia).
Au cours de l'été 1965, avant ma dernière année de licence, j'ai effectué un séjour en Asie de l'Est dans le cadre de deux chantiers organisés par l'American Friends (Quaker) Service Committee, l'un dans un village de montagne de la préfecture de Fukushima au Japon, l'autre dans un village de pêcheurs du comté de Ch'angwŏn, sur la côte sud de la Corée. Cela a confirmé mon intérêt pour l'Asie de l'Est et m'a permis de découvrir le mode de vie des habitants de ces deux régions. A l’époque, l'écart économique entre le Japon et la Corée était considérable, et c'est la Corée du Sud qui a retenu toute mon attention.
Deux ans plus tard, en 1967, grâce à une bourse Fulbright de l'université Columbia, j'ai eu la chance de passer l’été à Taïwan avec un groupe d’étudiants en anthropologie. Cette expérience m'a permis d'acquérir un tout autre regard sur l'Asie de l'Est. Avant de rentrer aux États-Unis, je me suis arrêté quelques semaines en Corée pour renouer avec des amis et redécouvrir le pays. J'ai par la suite suivi une formation en théologie à l'université Duke, puis j'ai été affecté à l'Église méthodiste coréenne, où j'ai travaillé jusqu'à ce que je ne rejoigne l'équipe de l'École d'études est-asiatiques de l'université de Sheffield, au Royaume-Uni, en 1987.
Je ne peux pas dire que j’ai toujours eu un intérêt pour la Corée, pour sa culture, ou pour le bouddhisme coréen. Mon intérêt pour l’Asie de l’Est est né de ma passion pour l’Histoire et la culture en général, passion qui remonte à mon enfance, et qui s’est consolidée grâce aux deux expériences marquantes dont je viens de parler et que j’ai vécues à une période de ma vie décisive sur le plan intellectuel. Ce sont ces expériences qui ont fait naître en moi le désir de vivre et de travailler en Corée. En tant qu'anthropologue et en tant que Chrétien, je me suis vivement intéressé aux idées, aux croyances, aux pratiques et aux expressions culturelles de la culture coréenne. Pour cela je me suis mis à étudier la pensée et la pratique confucéennes, les croyances et les expressions culturelles bouddhistes, le bouddhisme étant la religion populaire en Corée (religion populaire que l’on appelle souvent à tort le "chamanisme coréen"). Cela impliquait également de mieux comprendre le christianisme coréen, tant catholique que protestant – en particulier les adaptations sociales et culturelles du christianisme à une société éminemment confucéenne.
Mon intérêt pour le bouddhisme est à la fois d'ordre historique (à savoir: Comment le bouddhisme s'est-il répandu et a-t-il évolué en Corée?) et contemporain (Quelle est la situation du bouddhisme dans la société coréenne moderne?) D'une manière générale, mes recherches dans ce domaine ne portent pas tant sur la doctrine ou la pratique (même s'il est important de bien comprendre ces deux aspects), mais sur les processus sociaux et culturels qui ont présidé à la croissance et au développement de cette tradition religieuse.
JBW : Pourriez-vous nous donner les contextes sociaux et politiques qui ont permis au bouddhisme de s’implanter en Corée depuis la Chine? L'accueil et l'acceptation du bouddhisme dans la Corée antique ont-ils été favorisés par des considérations d'opportunisme politique?
JHG : La diffusion du bouddhisme en Corée a commencé assez tôt dans l’Histoire des Trois Royaumes de Corée — Koguryŏ (Goguryeo), Paekche (Baekje) et Silla —, c’est-à-dire vers le IVe siècle ap. J.-C. Au cours des premiers siècles du premier millénaire de notre ère, la "Corée" était constituée de plusieurs royaumes et entités politiques situés en Mandchourie centrale et méridionale ainsi que sur la péninsule coréenne. Il s’agissait de formations politiques de niveau étatique qui présentaient un niveau de développement politique et économique assez sophistiqué et se situaient à la périphérie de l’Empire Han chinois. Avec la chute de la dynastie Han au IIIe siècle ap. J.-C. et sa fragmentation en une multitude d’États de tailles variables et plus ou moins éphémères, la culture "chinoise" a commencé à se propager de manière significative au-delà des frontières de l’ancien empire. La diffusion de la culture "chinoise" dans les territoires des royaumes de Koguryŏ (Goguryeo), Paekche (Baekje) et Silla, ainsi que dans les petits États de Kaya (Gaya), peut être considérée comme un processus de "modernisation" (pour employer un terme anachronique), qui a élevé les normes culturelles et politiques de ces États au niveau de la culture la plus sophistiquée qui leur était connue. Ce processus a entraîné l'adoption d'un ensemble comprenant un système de gouvernance, une philosophie politique (le confucianisme), un système d'écriture (les caractères "chinois"), une religion (le bouddhisme), ainsi qu’une tradition artistique et culturelle.
Il est important de noter que ce processus de diffusion culturelle s'est déroulé pendant une période de désunion allant de l'effondrement de l'Empire Han au début du IIIe siècle ap. J.-C. à l'émergence de la dynastie Sui à la fin du VIe siècle. Les entités politiques que l’on trouvait à l’époque en Corée étaient de petites tailles et dirigées par des élites qualifiées de "barbares" par les Chinois. En d’autres termes, ce processus de diffusion culturelle s’est produit à une époque où il n’existait pas d’État "chinois" centralisé, mais où régnait une grande parité géographique, politique et ethnique entre les États de la péninsule coréenne et de la Mandchourie, d’une part, et ceux du territoire de l’ancien Empire Han, d’autre part.
Un aspect intéressant réside dans le fait que la diffusion de cette culture "chinoise" visait en partie à établir des relations diplomatiques entre les États situés sur le territoire "chinois" et ceux situés sur le territoire "coréen". Des documents anciens indiquent que les premiers missionnaires bouddhistes arrivés à Koguryŏ (Goguryeo) étaient originaires d’un État situé dans ce qui correspondait à la partie nord de l’Empire Han, tandis que ceux envoyés à Paekche (Baekje) provenaient d’une entité située dans la partie méridionale de l’Empire Han. On pense également que le bouddhisme fut introduit pour la première fois à Silla par l’intermédiaire d’un moine originaire de Koguryŏ (Goguryeo). Les royaumes "coréens" allaient plus tard s’y prendre de même pour diffuser le bouddhisme au Japon, où des moines bouddhistes, en tant que représentants de la classe dirigeante de leurs nations, furent envoyés afin d’établir des liens diplomatiques et politiques par le biais de la diffusion de la culture.
Je ne pense pas qu'il faille employer le terme d’ "opportunisme politique" dans le contexte de la diffusion de la culture "chinoise" et du bouddhisme vers la Corée si, par là, vous entendez que l'acceptation de cette nouvelle culture ait été imposée aux élites dirigeantes de ces royaumes. Je pense plutôt qu'il s'agit d'un processus de construction d'un État, d'une nation et d'une culture plus sophistiqués et "modernes", le bouddhisme constituant l’élément religieux de l’ensemble culturel "chinois".
JBW : Si le bouddhisme est arrivé en Corée via la Chine, il est important de souligner le rôle joué par les moines coréens dans sa diffusion. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ces moines coréens qui voyagèrent en Chine et en Inde afin d’acquérir de nouvelles connaissances, de se procurer des textes et de s'initier à de nouveaux courants de cette religion? Comment leurs activités ont-elles façonné le bouddhisme en Corée et attiré de nouveaux adeptes?
JHG : Dès une période très ancienne, certainement dès le milieu ou la fin du VIe siècle ap. J.-C., des moines de Koguryŏ (Goguryeo) et de Paekche (Baekje) se sont rendus dans les principaux monastères situés sur le territoire de la Chine actuelle pour s'y former. Ils ont aussi effectué des pèlerinages vers d'importants sites bouddhistes afin d'y vivre une expérience spirituelle. Cela était tout à fait naturel, car les moines "coréens" considéraient la "Chine" comme le berceau de leur religion; ils s’y rendaient par conséquent pour approfondir leurs connaissances et leur expérience. Ils rapportèrent avec eux non seulement leurs connaissances et leur expérience, mais aussi des textes (Écritures et commentaires) et des œuvres d’art (statues, peintures, etc.)
Il faut cependant éviter de considérer ces déplacements de moines d’une partie de l’Asie orientale (la Corée actuelle) vers une autre partie du continent (la Chine actuelle) comme s’il s’agissait d’un mouvement entre des États-nations au sens moderne du terme. Ces déplacements s’apparentent davantage aux mouvements et aux voyages des moines et des érudits de l’Europe médiévale, qui sillonnaient alors le continent. À ce stade, on ne peut pas encore parler de religions nationales en Asie orientale; il n’y a alors ni bouddhisme chinois ni bouddhisme coréen à proprement parler. Il existe un bouddhisme est-asiatique et des bouddhistes est-asiatiques. Un espace culturel commun est en train de se développer, un monde où le confucianisme fait office de philosophie sociale et politique et ou le bouddhisme est la religion. Il s’agit d’un univers culturel unique, composé de nombreuses entités politiques. Ce sont les échanges entre les différentes parties de cet espace culturel commun qui ont permis de diffuser et d’approfondir la pratique et les croyances du bouddhisme, ainsi que de transmettre ses traditions artistiques, architecturales et intellectuelles propres.
Au VIe ap. J.-C., un autre phénomène a eu lieu puisque des moines "coréens" ont commencé à se rendre en Inde. Un siècle auparavant, des moines "chinois" avaient déjà entrepris cet éprouvant périple à travers l’Asie centrale, franchissant la chaîne de l’Himalaya pour atteindre les plaines du nord de l’Inde et se rendre en pèlerinage vers les grands centres d’enseignement bouddhistes de l’Inde. A leur suite, on voit des moines "coréens" faire de même et voyager jusqu’au berceau de leur religion. Ces expéditions atteignent leur apogée au VIIe siècle. À cette époque, un document "chinois" recense le nombre de moines d'Asie de l'Est présents en Inde et indique que 16 % d'entre eux sont alors originaires du seul royaume de Silla!
Si le nombre de moines qui ont entrepris le périple depuis le royaume de Silla est impressionnant, ils ont été beaucoup moins nombreux à faire le voyage depuis Koguryŏ (Goguryeo) et aucun moine n'est venu du Japon. Cela est d’autant plus étonnant quand on considère que la Chine des Tang (désormais unifiée) était bien plus vaste que Silla, qui avait à peine la taille d’une province tang. Ce fait témoigne de l’ardeur avec laquelle les "Coréens2 se consacrèrent à l’étude de leur religion et entreprirent des pèlerinages sacrés vers les lieux clés de l’histoire du bouddhisme. Au milieu du VIIIe siècle, le dernier "Coréen" connu à s'être rendu en Inde, Hyech'o, laissera un récit détaillé de son voyage, récit connu sous le nom de “Wang och'ŏnch'uk-kuk chŏn” ou "Récit d'un voyage dans les cinq royaumes de l'Inde". Celui-ci constitue aujourd'hui encore un témoignage important sur l'Inde de l'époque.
Les moines originaires de la péninsule coréenne ont également joué un rôle important dans la diffusion du bouddhisme au Japon. Aux VIe et VIIe siècles ap. J.-C., les souverains de Koguryŏ (Goguryeo) et de Paekche (Baekje) ont envoyé des moines, des nonnes, ainsi que des peintres et des artisans bouddhistes à la cour japonaise. Le célèbre temple Horyuji de Nara, construit sur ordre du prince Shotoku, figure clé de l'époque, a été conçu et édifié par des architectes et des artisans de Baekje. L'un des maîtres spirituels du prince Shotoku fut le moine Hyeja (dit "Keiji" en japonais), originaire de Koguryŏ (Goguryeo). Ainsi, à un moment crucial de l’introduction et du développement du bouddhisme au Japon, les bouddhistes laïcs et cléricaux de la péninsule coréenne y ont exercé une influence politique et culturelle importante. L’influence de la Corée s'est poursuivie à la fin du VIIe et au VIIIe siècle, après que le royaume de Silla eut établi sa domination politique sur la péninsule coréenne.
JBW : On pense souvent à tort en Occident que le bouddhisme zen serait originaire du Japon, alors qu’il trouve ses racines en Chine et qu’il s’est également fortement implanté en Corée (où il est connu sous le nom de "Sŏn"). Pourriez-vous nous parler de la transmission de l’école bouddhiste Sŏn (Seon) en Corée, ainsi que de ses caractéristiques principales?
JHG : Vous avez tout à fait raison de dire que la tradition Chan (connue en Occident en tant que bouddhisme Zen, d’après la prononciation japonaise du caractère 禪) n’est pas japonaise. Les racines de cette tradition sont indiennes, et selon des sources historiques et légendaires, elle aurait été introduite dans ce qui est aujourd'hui la Chine au début du VIe siècle par un moine indien ou sérindien connu sous le nom de Bodhidharma (vers 470-543). Le premier moine de Silla dont on sait qu'il s'est rendu en Chine sous la dynastie Tang pour s’initier à la tradition Chan fut Pŏmnang, au milieu du VIIe siècle.
Au cours des VIIIe et IXe siècles, de nombreux moines se sont rendus en Chine sous la dynastie Tang pour étudier cette tradition Chan, beaucoup d'entre eux suivant l'enseignement des disciples du maître Ma-zu. À la fin du royaume de Silla, au début du Xe siècle, neuf écoles (appelées ku-san ou "neuf montagnes") avaient été fondées. Aucune ne se distinguait significativement des autres, le terme "école" désignant simplement les pratiques établies par les fondateurs de ces traditions et perpétuées par leurs "disciples". Ce qu'il faut cependant souligner à propos de la tradition Sŏn (Seon), c'est qu'à la fin du royaume de Silla, la pratique bouddhiste méditative de la tradition Chan était devenue la forme prédominante de la pratique monastique dans la péninsule. D'autres écoles bouddhistes étaient également présentes, mais depuis cette époque, le bouddhisme monastique coréen est majoritairement de tradition Sŏn (Seon). De même, la pratique bouddhiste populaire a été principalement celle de l'école de la Terre Pure ou Ch'ŏnt'ae-jong ("Tian-tai" en chinois), comme c'est le cas en Chine. Lors de la période Koryŏ (Goryeo) (918-1392), les écoles Sŏn (Seon) ont développé une tradition mixte d'étude et de méditation qui correspond à la pratique actuelle. Il s'agit toutefois d'un développement plus tardif, et c'est une autre histoire!
JBW : En quoi la pratique du bouddhisme dans la Corée antique et médiévale différait-elle de celle en vigueur en Chine et au Japon à la même époque?
JHG : Jusqu’au début de la dernière dynastie coréenne, celle des Chosŏn (Joseon) (1392-1910), le paysage bouddhiste en Corée et en Chine était très semblable. On y trouvait les mêmes écoles bouddhistes, les mêmes pratiques monastiques et populaires, ainsi qu’un flux constant, et dans les deux sens, de moines érudits entre la "Chine" et la péninsule coréenne. En fait, on pourrait dire que du milieu du VIIe siècle jusqu’à la fin du XIVe siècle, il existait un monde culturel bouddhiste-confucéen dont faisait partie le Vietnam, mais dont le Japon demeurait en marge. À l’intérieur de cet espace culturel, le confucianisme a été la principale source d’inspiration philosophique ainsi que la base d’une juste gouvernance et le fondement d’une "bonne" société. Le bouddhisme, s'intéressant à la métaphysique et au monde de l'au-delà, en constituait l'aspect "religieux".
Au Japon, le bouddhisme est apparu plus tardivement que sur le continent et il n'a connu de véritable essor que bien plus tard. De plus, les écoles bouddhistes japonaises se sont développées d'une manière différente de leurs homologues continentales, tant sur le plan intellectuel que dans la pratique, le "nationalisme" jouant ici un rôle important. En outre, le confucianisme ne s’est jamais imposé dans le système politique et social japonais comme il l’a fait en Chine ou en Corée. À différentes époques, la philosophie confucéenne a transformé les structures politiques féodales de la Chine et de la Corée en un système de gouvernement hautement organisé, fondé sur une bureaucratie méritocratique, et au niveau populaire, axé sur la famille comme pilier moral de la société. Cela ne s’est jamais produit au Japon. Cependant, à la fin du XIVe siècle la complémentarité entre le bouddhisme et le confucianisme a commencé à s’effriter en Corée, rendant la situation du bouddhisme en Corée distincte de celle de la Chine ou du Japon.
JBW : Pouvez-vous nous expliquer pourquoi les souverains de la dynastie Chosŏn (Joseon) (1392-1910) se sont mis à privilégier le confucianisme au détriment du bouddhisme au début de l'époque moderne? Était-ce principalement parce que les institutions bouddhistes étaient devenues corrompues au cours de la seconde moitié de la dynastie Koryŏ (Goryeo) (918-1392 ), alors que la Corée était sous occupation mongole (1270-1356 )?
JHG : Il est vrai que la révolution néo-confucéenne qui s'est produite en Corée dès le début de la dynastie Chosŏn (Joseon) a radicalement transformé les relations entre le bouddhisme et le confucianisme d'une part, et entre le bouddhisme et l'État d'autre part. Lorsque le royaume de Koryŏ (Goryeo) a été remplacé par la dynastie Chosŏn, les chefs de file du mouvement visant à renverser le système politique en place étaient des partisans d'un courant appelé le "néo-confucianisme". Celui-ci était "novateur" en ce qu'il comprenait un système de pensée métaphysique. Le confucianisme classique n’avait jusque-là visé qu’à créer un système de bonne gouvernance. En tant que philosophie essentiellement politique, le confucianisme avait toujours exercé une forte influence sur l'éthique sociale et personnelle, ainsi que sur les pratiques rituelles, en particulier celles liées à la lignée familiale et aux ancêtres. Il ne formulait cependant aucune spéculation sur les origines de l'univers et ne disposait pas de système métaphysique. Au XIIe siècle de notre ère, en Chine, certains érudits confucéens ont commencé à s'interroger sur les "origines" et ont repris des idées du taoïsme philosophique. La philosophie confucéenne s'est ainsi aventurée sur un terrain traditionnellement "bouddhiste" dénigrant en même temps cette tradition, alors qualifiée de superstition. Ceci a été à l'origine des conflits intellectuels et politiques qui ont opposé ces deux courants en Corée et en Chine.
Sous la domination mongole de la Corée à la fin de l'époque Koryŏ (Goryeo), le bouddhisme s'est étroitement lié au pouvoir mongol. Ainsi, les révolutionnaires qui ont fini par renverser le régime Koryŏ (Goryeo) avaient deux raisons de dénigrer le bouddhisme: l'une politique et nationaliste, l'autre intellectuelle et morale. Lorsque les "révolutionnaires" néo-confucéens sont arrivés au pouvoir, ils ont tenté de créer une société et un gouvernement confucéens modèles. Il s'agissait là d'un événement inédit dans l'histoire de la Corée. Le gouvernement a activement encouragé la conversion de la société et de l’administration au confucianisme, soit afin de contrôler étroitement le bouddhisme, soit dans le but de l’éradiquer complètement de la péninsule coréenne. Au début de la dynastie Chosŏn, la plupart des temples bouddhistes ont été fermés et de nombreux moines ont été laïcisés.
Bien que cette politique de fermeture des monastères et de limitation du nombre de religieux (moines et nonnes) ait varié au fil des siècles, un contrôle strict du bouddhisme a néanmoins été considéré comme indispensable pour garantir une bonne gouvernance morale. À deux reprises au cours du XVIe siècle, le gouvernement a tenté d'éradiquer le bouddhisme en fermant tous les monastères et en interdisant à quiconque de devenir moine. Bien que ces politiques aient été annulées par la suite, la situation du bouddhisme en Corée sous la dynastie Chosŏn (Joseon) est devenue radicalement différente de ce qu’elle avait été sous la dynastie Koryŏ (Goryeo), et très éloignée de ses équivalents en Chine ou au Japon. Une loi adoptée au milieu de cette dynastie montre à quel point le bouddhisme était tombé en disgrâce. Les religieux bouddhistes ont légalement été considérés comme des "parias", au même titre que les bouchers, les prostituées et les esclaves, alors que durant la dynastie Koryŏ (Goryeo), plusieurs membres de familles nobles – y compris un futur roi – étaient issus des ordres monastiques bouddhistes.
JBW : Professeur Grayson, comment caractériseriez-vous l'héritage du bouddhisme antique et médiéval dans la Corée moderne?
JHG : Comme nous l’avons mentionné plus haut, le bouddhisme coréen a connu une transformation radicale à partir de la fin du XIVe siècle. Alors qu'il avait occupé une place privilégiée dans la culture et la société coréennes sous la dynastie Koryŏ (Goryeo), il a été sévèrement réprimé pendant le demi-millénaire qui a suivi. Des études coréennes récentes sur la situation du bouddhisme à l’époque Chosŏn (Joseon) ont mis en évidence des éléments qui ont permis au bouddhisme de survivre et de se maintenir. Cela rectifie l'idée reçue selon laquelle il ne s'est rien passé qui vaille la peine d'être mentionné. Il n'en demeure pas moins que la situation du bouddhisme en Corée à l'approche du XXe siècle était très précaire. Son discrédit au cours de la période Chosŏn (Joseon) lui a conféré une position radicalement différente de celle qu'il occupait en Chine, au Japon ou au Vietnam.
Cette situation des plus précaires a toutefois commencé à s'améliorer à la fin du XIXe siècle, avec l'effondrement progressif du pouvoir de l'État Chosŏn (Joseon) et l'émergence d'une nouvelle génération de "progressistes" confucéens qui ont remis en question les fondements intellectuels et moraux de l'État et de la société. Il s'est alors produit trois choses: il y a eu en premier lieu, dès la fin du XIXe siècle, un mouvement visant à réformer et à purifier la pratique monastique bouddhiste; puis, à partir du milieu des années 1880, le christianisme protestant a fait son apparition en Corée. Sa croissance rapide ainsi que ses pratiques sociales ont constitué à la fois un modèle et un stimulant pour le développement du bouddhisme au XXe siècle. Enfin, à la suite de l’annexion de la Corée par l’Empire japonais en 1910, le gouvernement colonial a pris parti pour le bouddhisme afin de contrebalancer le christianisme protestant, en raison des liens de ce dernier avec le mouvement indépendantiste.
Le mouvement initié par des moines tels que Kyŏnghŏ (Gyeongheo) à partir des années 1880 en vue de purifier la pratique monastique, a directement conduit à la restauration et au renouveau de la vie monastique bouddhiste. On en voit aujourd’hui les fruits dans le dynamisme des communautés monastiques présentes dans les temples répartis dans toute la Corée du Sud. À l’inverse de leurs homologues coréens, les plus grands temples bouddhistes du Japon connaissent souvent aujourd’hui un déclin de leurs communautés monastiques.
Il faut également souligner l'influence considérable du protestantisme sur le bouddhisme coréen, en particulier auprès des laïcs. Le protestantisme y est avant tout un mouvement laïque, composé de nombreux groupes (groupes de jeunes, groupes d'étude biblique, chorales, etc.) au sein desquels les laïcs jouent un rôle central. En parallèle se sont développés de nombreux mouvements bouddhistes tels que les Purim-hoe, se sont créés aussi des groupes de jeunes bouddhistes qui composent des chants à partir d’hymnes protestants. On a vu également l’émergence de stations de radio et de télévision bouddhistes, ce qui montre à quel point la pratique bouddhiste laïque a été influencée par les modèles protestants. A cela s'ajoute le caractère fortement évangélique du protestantisme, dont le projet est d’attirer de nouveaux fidèles. Le renouveau des missions bouddhistes d'évangélisation (appelées p'o-gyo) est le reflet direct des missions protestantes. Le protestantisme a fourni au bouddhisme à la fois un modèle de mouvement laïque et, du fait de la rapidité de son expansion, la motivation et le désir d’en faire autant.
Le soutien apporté par le gouvernement colonial japonais à l'essor du bouddhisme en Corée au début du XXe siècle a été primordial, en particulier au vu de l'influence que celui-ci a eu à long terme jusqu' à l'époque moderne. Loin d'en pâtir (en tant que cible de la colère nationaliste), et il en tira un avantage financier, notamment grâce aux dons de vastes étendues de terres autour des principaux temples historiques situés au cœur des montagnes de la péninsule.
En résumé, l'essor du bouddhisme à l'époque moderne s'explique par un mouvement interne de purification monastique, par le rôle croissant et structuré des laïcs dans la vie bouddhiste, rôle inspiré du modèle protestant, ainsi que par le soutien apporté par le régime colonial japonais. Si l'influence du bouddhisme prémoderne sur la société et la culture coréennes contemporaines est relativement faible, son impact sur la culture et l'art coréens reste, quant à lui, considérable. Quiconque parcourt les chaînes de montagnes de la péninsule coréenne ne peut manquer de découvrir les plus grands (mais aussi de plus petits) temples bouddhistes du pays et ne peut qu’admirer leur art et leur architecture. Les musées nationaux et provinciaux regorgent d’art religieux bouddhiste (en pierre ou en métal). La Corée possède le recueil le plus complet des écritures bouddhistes d’Asie de l’Est, le Tripitaka Koreanum, imprimé recto-verso sur plus de 80 000 blocs en bois et conservé au grand temple Haein-sa. Pendant un millénaire et demi, le bouddhisme a influencé la vie artistique, culturelle et religieuse de la péninsule coréenne, influence que les 500 ans du royaume de Chosŏn (Joseon) ne sont pas parvenus à effacer totalement.
JBW : Professeur Grayson, je vous remercie infiniment pour le temps que vous m’avez consacré et pour votre précieuse contribution! Au nom de World History Encyclopedia, je vous souhaite de belles aventures au cours de vos recherches à venir.
JHG : Merci de m’avoir invité à parler aujourd’hui. J’espère que notre entretien aura donné envie à vos lecteurs de se plonger davantage dans l’histoire du bouddhisme en Corée, ainsi que dans l’histoire du confucianisme et du christianisme dans ce même pays.
Nota bene: la romanisation de la langue coréenne pose de nombreux défis et constitue un véritable casse-tête tant pour les linguistes que pour les universitaires. Dans cette interview, nous avons privilégié le système McCune-Reischauer, indiquant entre parenthèses la romanisation révisée du coréen. Exemple: Chosŏn (Joseon). Il ne nous a malheureusement pas été possible de faire de même pour les images, téléchargées et publiées avant la parution de cette interview.

