La Chronique rimée de Livonie (Livländische Reimchronik) est un récit anonyme de la croisade livonienne rédigé en moyen haut-allemand, couvrant les années 1143 à 1290. Il s'agit de l'une des principales sources écrites concernant la croisade livonienne, importante dans la mesure où elle fut rédigée par un membre des ordres de chevaliers croisés, et remarquable pour sa forme rimée, inhabituelle parmi les chroniques.
La Chronique rimée relate les événements de la croisade livonienne, une campagne au cours de laquelle des ordres militaires chrétiens d'Europe occidentale envahirent les côtes orientales de la Baltique (une région appelée plus tard Livonie). La chronique suit les ordres engagés dans la croisade: les chevaliers Porte-Glaive (Frères de l'épée), puis les Chevaliers teutoniques. Si l'objectif déclaré de la croisade livonienne était de protéger les colons allemands dans la région et de répandre le christianisme, des motivations politiques et économiques évidentes étaient également en jeu.
Rédigée par un membre anonyme de l'ordre teutonique, la Chronique rimée cherche à légitimer, justifier et glorifier la croisade, ce qui explique pourquoi les historiens ont traité cette source avec prudence. La Chronique rimée dépeint les victimes de la croisade comme étant stéréotypiquement violentes et barbares, un procédé rhétorique souvent utilisé par les chroniqueurs lorsqu'ils écrivaient sur leurs ennemis. Malgré son parti pris évident, cette source reste précieuse, car elle est la seule source primaire couvrant les années de la croisade livonienne entre 1267 et 1290, et un rare récit de la croisade dans les propres mots d'un croisé.
Contexte
La croisade livonienne s'inscrivait dans un mouvement croisé plus large. Le début des années 1200 vit de nombreuses croisades tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'Europe: la quatrième croisade à Constantinople, la cinquième croisade en Égypte, la croisade albigeoise contre les cathares en France et les croisades espagnoles. La croisade livonienne était l'une des campagnes qui composaient ce que l'on appelle aujourd'hui les croisades baltes (ou croisades nordiques), une série de campagnes qui virent des combattants du nord-ouest de l'Europe, tels que des Allemands, des Danois, des Suédois et des Norvégiens, pousser vers l'est dans les terres de la Baltique afin d'attaquer et de soumettre les populations autochtones.
La croisade livonienne dura environ un siècle, de 1180 à 1290. À l'époque, la côte est de la Baltique était habitée par des Finlandais, des Estoniens, des Livoniens, des Lettons, des Lituaniens et des Prussiens. Ce sont les terres habitées par les Livoniens, les Lettons et les Estoniens qui furent plus tard appelées Livonie. On sait peu de choses sur la structure politique autochtone de cette période, mais on pense que, même si les autochtones n'étaient pas organisés en nations ou en États, il existait des entités politiques et territoriales distinctes, qualifiées de "provinces" (Smith et Urban, x).
À la fin du XIIe siècle, le commerce allemand vers l'est s'intensifia et un premier centre de commerce se développa près de l'embouchure de la Daugava. Cette colonie devint finalement Riga, l'actuelle capitale de la Lettonie. Les missionnaires suivirent les commerçants, offrant aux ecclésiastiques allemands l'occasion d'établir de nouveaux évêchés dans la Baltique. Comme les autochtones résistaient à ces empiétements, une protection militaire arriva d'Europe occidentale. Cette présence militaire offrit aux colons une nouvelle occasion d'étendre leurs activités, et leurs intérêts politiques, économiques, religieux et militaires s'entremêlèrent rapidement.
Une série de membres du clergé allemand sont répertoriés comme ayant été les premiers à établir des missions en Livonie, à commencer par un moine nommé Meinhard en 1186, qui fit appel à une force militaire de Visby pour tenter de menacer les Livoniens locaux afin qu'ils acceptent le baptême et paient des impôts. Il fut suivi par Berthold, un pasteur qui reçut l'autorisation officielle de prêcher une croisade. Ses croisés arrivèrent en 1197 et commencèrent à contraindre les Livoniens à se convertir au christianisme par la force des armes. Malgré leur succès à disperser les autochtones et à dévaster leurs terres, Berthold mourut au cours du conflit. Il fut remplacé par l'évêque Albert de Buxhoeveden, un homme "plus que tout autre... responsable du succès de la croisade livonienne" (Smith & Urban, xi). C'est pendant son épiscopat, en 1202, que fut fondé l'Ordre des chevaliers Porte-Glaive, également connu sous le nom de Fratres militiae Christi Livoniae ( Milice du Christ de Livonie), principal responsable de la croisade livonienne.
À partir de 1205, les chevaliers Porte-Glaive s'engagèrent dans de nombreuses batailles pour prendre le contrôle de la côte est de la Baltique. Après la désastreuse bataille de Saule en 1236, au cours de laquelle les chevaliers furent vaincus par les forces lituaniennes, les chevaliers restants de l'ordre furent absorbés par les chevaliers teutoniques, les premiers étant officiellement incorporés aux seconds par le pape Grégoire IX en 1237 (pont. 1227-1241). Les chevaliers teutoniques poursuivirent la croisade livonienne avec le double objectif d'asseoir leur suprématie militaire incontestée dans la région et de supprimer l'indépendance politique des populations autochtones. En 1290, après la destruction de la forteresse sémigallienne de Sidrabene, ces objectifs étaient largement atteints. Les Semigalliens survivants s'enfuirent en Lituanie et, malgré la résistance continue des Samogitiens, les frontières du projet livonien de l'Ordre - avec la Lituanie au sud, Novogrod à l'est et l'Estonie au nord - furent fixées, et la croisade livonienne prit fin.
Deux chroniques constituent les principales sources écrites sur la croisade livonienne: la Chronique rimée et le Heinrici Cronicon Lyvoniae (Chronique de Livonie d'Henri le Letton). Cette dernière se concentre davantage sur les activités religieuses et missionnaires, tandis que la Chronique rimée traite presque exclusivement des actions militaires.
Forme de la Chronique rimée
L'une des caractéristiques les plus frappantes de la Chronique rimée de Livonie est sa structure rimée. Si d'autres chroniques en vers ou rimées ne sont pas inconnues, la forme de la Chronique de Livonie est extrêmement rare. Composée de couplets rimés et présentant des épisodes classés par ordre chronologique mais souvent non datés, la Chronique de Livonie se distingue des documents contemporains similaires.
Chaque ligne de la chronique comporte trois ou quatre syllabes accentuées, chaque ligne étant appariée pour former un couplet rimé. Les premières lignes de la chronique (lignes 1 à 4) en sont un exemple clair:
Got, der himel und erden
zu dem ersten liez gewerden
und allez daz dar inne ist
geschuf in vil kurtzer vrist.
La chronique a été écrite en moyen haut-allemand, une forme médiévale de l'allemand qui était la forme conventionnelle de la littérature allemande à l'époque. On trouve quelques exemples de moyen bas-allemand dans les 2 000 premières lignes de la chronique, ce qui pourrait indiquer que l'une des premières sources écrites sur lesquelles s'appuie la première moitié de la chronique aurait peut-être été rédigée en bas-allemand.
Les contraintes liées à la rédaction de la chronique en vers ont donné lieu à un certain nombre de caractéristiques intéressantes: un ordre des mots inhabituel, une syntaxe particulière et des répétitions courantes sont parfois utilisés afin de forcer une rime. L'expression "daz ist wâr" (c'est vrai) en est un exemple notable, puisqu'elle apparaît plus de 50 fois. Des exemples répétés d'adresse directe apparaissent également tout au long de la chronique, en particulier ir, le nominatif pluriel de du ( vous), utilisé pour s'adresser directement à un groupe. Ce fait a été utilisé pour affirmer que la chronique était destinée à être lue à haute voix à un public.
Auteur et contenu
On sait peu de choses sur l'auteur de la chronique, si ce n'est qu'il servit dans l'ordre teutonique. En fait, la chronique ne contient presque aucune description d'individus, à l'exception des évêques et des maîtres de l'ordre. Le chroniqueur ne fait pas référence à lui-même par son nom et présente la chronique de manière impersonnelle, relatant les actions de l'ordre, mais sans jamais s'y insérer directement. Les chercheurs ont toutefois fait valoir que les descriptions détaillées du chroniqueur concernant des batailles et des lieux spécifiques suggèrent fortement qu'il aurait participé à au moins certains des événements relatés.
L'uniformité de la chronique indique qu'il s'agit de l'œuvre d'un seul individu, qui consigna, dans la seconde moitié de la chronique, des événements récents, et dans la première moitié, des événements qui s'étaient produits avant son arrivée en Livonie. Il est tout à fait possible que certains des événements de la première moitié de la chronique se soient produits avant même la naissance de l'auteur. La première moitié doit donc s'appuyer sur d'autres sources écrites (aujourd'hui perdues) et sur l'histoire transmise oralement par l'ordre. L'historien Lutz Mackensen a suggéré que cette transition entre les épisodes répétés et les descriptions de première main se produit approximativement entre les lignes 6500 et 7500, en se basant sur les différences suivantes:
- La première moitié contient des récits épisodiques, tandis que la seconde ne traite que d'affaires militaires.
- Les batailles de la seconde moitié sont décrites de manière beaucoup plus détaillée.
- Les noms de lieux avec des orthographes différentes apparaissent avec une variante dans la première moitié et une autre dans la seconde.
Ces deux moitiés distinctes de la chronique représentent également une division dans le contenu: la première relate l'arrivée du christianisme puis de l'ordre teutonique en Livonie, tandis que la seconde fournit un compte rendu plus détaillé des activités militaires de l'ordre. Le thème général des deux moitiés est la volonté de légitimer les événements qu'elles décrivent.
Dans la première partie, le chroniqueur affirme que les Allemands, ayant entendu parler des dangers que représentaient les habitants, n'avaient aucun intérêt à débarquer, mais furent emportés contre leur gré à l'embouchure du fleuve par des vents violents (lignes 149-158). La chronique affirme également que la création des premiers comptoirs commerciaux sur la Daugava fut faite à l'invitation des autochtones, et elle détaille un certain nombre de succès précoces dans la conversion des membres de la population indigène au christianisme. La chronique présente ces autochtones comme des tribus belliqueuses vivant dans "ein heidenschaft vil sûr" - "un paganisme très cruel" - (ligne 145). De telles représentations stéréotypées étaient souvent utilisées par les chroniqueurs écrivant sur des groupes non christianisés, et c'était particulièrement le cas lorsque l'auteur cherchait à justifier la colonisation de ces groupes.
Les premiers ecclésiastiques actifs dans la région sont mentionnés avec leurs principales activités, notamment Meinhard, Berthold et l'évêque Albert de Buxhoevden. La raison invoquée pour l'arrivée des prédicateurs germaniques est le désir des commerçants d'assister à la messe, mais les chercheurs s'accordent à dire que des motivations territoriales et économiques jouèrent également un rôle important, en particulier pour les évêques. En fin de compte, le déclenchement de la croisade est présenté comme le résultat de la violence des autochtones contre les Allemands et les chrétiens nouvellement convertis, ce qui aurait incité une ambassade à se rendre à Rome pour demander une audience au pape Innocent III (pont. 1198-1216). Lorsque Innocent III décida d'envoyer un évêque, la chronique indique que Berthold arriva à Riga avec une armée de croisés. Ainsi, loin de la guerre de conquête religieuse qu'elle était, la Chronique rimée de Livonie présente la croisade comme une question d'autodéfense.
La chronique est parfois légèrement confuse, présentant des détails ou des chronologies qui ne correspondent pas à d'autres sources primaires (telles que la Chronique d'Henri le Letton), probablement parce que la première moitié fut écrite plusieurs années après les événements décrits. À d'autres endroits, la chronique contient des mensonges éhontés, comme l'affirmation selon laquelle, après avoir appris la mort de Berthold au combat, Innocent III aurait immédiatement fondé un ordre de croisade et lui aurait accordé un tiers des terres de la région, une affirmation qualifiée de "propagande pure et simple" (Smith et Urban, 9).
Dans la seconde moitié, la chronique se concentre beaucoup plus sur des engagements militaires spécifiques, décrivant la composition des armées, les tactiques employées, la géographie du champ de bataille et une brève analyse des résultats. La chronique comprend notamment une description de la célèbre bataille sur la glace de 1242 (bataille du lac Peïpous), au cours de laquelle l'ordre teutonique fut vaincu par la République de Novgorod.
La chronique contient également des informations limitées sur la culture autochtone livonienne, telles que les coutumes funéraires et les pratiques spirituelles.
Objectif
La forme et le contenu de la chronique montrent clairement que son objectif principal était de justifier la croisade qu'elle relate. La structure rimée de la chronique et l'inclusion d'adresses directes suggèrent que l'œuvre était destinée à être récitée oralement à un public, et l'identité de ce public a inspiré un certain nombre de théories.
Les historiens Smith & Urban ont suggéré que la Chronique rimée était un Tischbuch, un livre lu à haute voix pendant les repas. Cependant, cette perspective a récemment été remise en question par l'historien Alan Murray, qui a souligné que les statuts de l'ordre spécifiaient que les repas devaient être pris en silence ou en écoutant des passages de la Bible. Murray présente une autre perspective selon laquelle le public de la chronique était plutôt constitué de croisés laïques qui s'étaient rendus en Livonie pour combattre aux côtés de l'ordre teutonique, et que le texte servait à célébrer et à légitimer la croisade en mettant en avant les exploits et l'héroïsme des chevaliers de l'ordre. En ce sens, la chronique peut être considérée comme une sorte de propagande de recrutement.
Conclusion
Si la Chronique rimée est manifestement une œuvre fortement influencée et marquée par les motivations de son auteur, elle n'en reste pas moins une source essentielle pour comprendre la christianisation et la colonisation des peuples baltes. Cela est particulièrement vrai pour les années 1267 à 1290, qui ne sont couvertes par aucune autre source existante. Au-delà des détails sur la fondation de l'ordre teutonique et des récits de certaines de ses batailles les plus marquantes, la Chronique rimée est peut-être surtout utile pour comprendre l'état d'esprit d'un chevalier teutonique. Bien que les préjugés évidents de l'auteur donnent lieu à un récit qui doit être traité avec prudence, cette source est inestimable dans sa description des pensées et des motivations d'un croisé et de l'ordre dont il faisait partie. Elle offre également un aperçu des motivations religieuses et des rationalisations utilisées pour justifier la présence germanique dans la Baltique et la colonisation de la population autochtone qui s'ensuivit.
