Tchéka

La police secrète de Lénine
Mark Cartwright
par , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Peterss & Dzerzhinsky (by Unknown Photographer, Public Domain)
Jēkabs Peterss et Félix Dzerzhinsky Unknown Photographer (Public Domain)

La police secrète de la Tchéka (Vétchéka) fut créée par le gouvernement soviétique de Vladimir Lénine en décembre 1917 afin d'éliminer sans pitié toute opposition à la révolution bolchevique. Pendant la guerre civile russe, la Tchéka agit sans aucune restriction, arrêtant, torturant et exécutant sans procès des dizaines de milliers de citoyens considérés comme des ennemis de l'État. La Tchéka, dissoute en 1922, fut la première d'une longue série d'incarnations soviétiques d'une police secrète qui s'immisçait dans tous les aspects de la vie publique et privée en URSS.

Création: préserver la révolution

Un décret gouvernemental du 7 décembre 1917, hautement secret, institua la police secrète de Lénine, la Tchéka. Son nom provient de l'acronyme russe (VChK) de la Commission extraordinaire de lutte contre la contre-révolution, le sabotage et les fautes professionnelles. L'idée n'était pas nouvelle, puisque les tsars russes disposaient eux aussi d'une police secrète, l'Okhrana. Parallèlement, Lénine décentralisa les forces de police régulières.

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Le rôle de la Tchéka consistait, par tous les moyens possibles, à éradiquer l'opposition et toute perspective de contre-révolution à la suite de la révolution bolchevique du mois précédent. Les bolcheviks (les "Rouges") se heurtaient à une large opposition à leur coup d'État, notamment de la part des royalistes, des militaires (les "Blancs"), des groupes paysans militants (les "Verts") et des anarchistes (les "Noirs"), ainsi que de groupes socialistes rivaux et de plusieurs puissances étrangères. Bien que l'opposition fût loin d'être unie, certaines décisions bolcheviques suscitaient un mécontentement important, notamment l'abolition de la monarchie, la redistribution des terres aux paysans et le retrait de la Première Guerre mondiale (1914-1918). L'emprise des bolcheviks sur le pouvoir était précaire, et c'est ainsi que débuta la guerre civile russe (1917-1922).

La Tchéka se vit accorder le droit d'arrêter, d'emprisonner et d'exécuter, de manière totalement arbitraire.

Les bolcheviks finirent par remporter la guerre civile, mais pour y parvenir, ils eurent recours à ce qu'on a appelé le "communisme de guerre". Ce régime fut imposé à partir de l'été 1918 et comprenait des mesures impopulaires telles que la conscription et la réquisition de céréales. Parmi les autres mesures draconiennes figuraient l'allongement de la journée de travail à 11 heures, le travail obligatoire pour tous les hommes valides âgés de 16 à 50 ans, ainsi que des sanctions à l'encontre des travailleurs jugés paresseux. Les agents de la Tchéka veillaient à ce que ces règles soient appliquées et à ce que les contrevenants soient punis. Environ 800 000 soldats périrent pendant la guerre civile russe, mais au moins 5 millions de civils trouvèrent également la mort à cause de la famine, des maladies et des exécutions. La Tchéka contribua à ces chiffres après s'être vu accorder, à partir de février 1918, le droit d'arrêter, d'emprisonner et d'exécuter les ennemis présumés du régime bolchevique, de manière totalement arbitraire.

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Bolshevik Propaganda Poster
Poster de propagande bolchévique Viktor Deni (Public Domain)

Contrôle par coercition

À la tête de la Tchéka se trouvait un bolchevique polonais, Félix Dzerjinski (1877-1926), surnommé "Félix de fer". L'historien A. Beevor dresse un portrait mémorable de Dzerjinski:

… un Polonais grand et émacié, issu d'une famille de noblesse déchue; [il] avait un visage pâle et ascétique à la El Greco, une barbe clairsemée de sorcier et des yeux enfoncés. C'était un véritable fanatique, dévoué à une cause pour laquelle il était prêt à tout sacrifier, même sa propre santé et sa raison.
(122)

Dzerjinski fut choisi par Lénine car c'était un homme doté d'une conscience révolutionnaire et qu'il allait ainsi inculquer cette conscience à la population, ce qui constituait l'un des principaux objectifs de la Tchéka. Comme le note l'historien C. Read, "on ne saurait sous-estimer l'importance de la Tchéka en tant qu'incarnation de la conscience révolutionnaire authentique" (209). La Tchéka allait devenir ce que Lénine décrivait comme "l'épée de la révolution" (Freeze, 295). La Tchéka était officiellement rattachée au gouvernement bolchevique mais, en réalité, ne rendait de comptes qu'au Politburo du Comité central du Parti communiste.

Tandis que les bolcheviks menaient et remportaient des campagnes militaires pour se maintenir au pouvoir, la Tchéka devint un instrument clé non seulement pour favoriser l'attitude appropriée envers la révolution marxiste telle qu'envisagée par Lénine, mais aussi pour soumettre la population en général. La Tchéka fut chargée de la censure de la presse et pouvait arrêter toute personne impliquée dans la publication de documents que les bolcheviks jugeaient préjudiciables à leur révolution. Les cibles évidentes de la droite furent fermées, mais même les publications socialistes les plus modérées furent prises pour cible par la police secrète. En bref, la Tchéka se vit "conférer des pouvoirs très étendus pour détecter et réprimer les "éléments contre-révolutionnaires" de toutes sortes" (Brown, 359).

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Felix Dzerzhinsky
Félix Dzerzhinsky M.S. Nappelbaum (Public Domain)

Dzerjinski était pleinement d'accord avec Lénine sur le rôle de la Tchéka en tant qu'instrument de coercition, comme le montre l'extrait suivant du journal soviétique Svoboda Rossii (La Liberté de la Russie):

Nous prônons la terreur organisée – il faut le dire franchement – la terreur étant absolument indispensable dans les conditions révolutionnaires actuelles… Nous terrorisons les ennemis du gouvernement soviétique afin d'étouffer le crime dans l'œuf. La terreur sert de moyen de dissuasion.
(Shukmann, 182)

Le quartier général de la Tchéka fut établi dans le bâtiment de la Loubianka, près du Kremlin de Moscou. La Tchéka disposait de succursales dans toute la Russie, tant au niveau provincial qu'au niveau des districts. Elle possédait sa propre division armée, le Corps des troupes de la Vétchéka, une branche spécialisée dans le contrôle des frontières, ainsi qu'un autre département spécialisé dans les opérations sur les chemins de fer (puis, plus tard, sur d'autres modes de transport).

En 1919, la Tchéka comptait environ 37 000 membres, hommes et femmes confondus; en 1921, ses effectifs avaient atteint environ 250 000 personnes. Les vestes en cuir noir constituaient en quelque sorte un uniforme non officiel; elles avaient été initialement adoptées parce que Dzerjinski en avait reçu un certain nombre des mains du gouvernement britannique pendant la guerre civile, destinées à l'origine aux aviateurs de l'Armée blanche.

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La majorité des membres de la Tchéka n'étaient pas des révolutionnaires éclairés et plus de la moitié n'étaient même pas membres du Parti communiste. De nombreux membres n'étaient pas russes. Parmi les recrues, comme Lénine le savait, se trouvaient des criminels et des psychopathes. Il s'agissait là de personnes particulièrement enclines à outrepasser leurs prérogatives. Lénine, cependant, n'avait aucun scrupule à recourir à des tactiques de terreur, déclarant en janvier 1918: "Tant que nous n'aurons pas recouru à la terreur – la fusillade sur-le-champ – contre les spéculateurs, nous n'obtiendrons rien" (Wood, 53).

Pro-Cheka Demonstrators
Manifestants pro-Tchéka Unknown Photographer (Public Domain)

La Tchéka étendit rapidement son champ d'action, passant des ennemis traditionnels du bolchevisme à toute personne ayant (ou supposée avoir) commis des crimes ou abusé de son autorité. On recourait largement à des agents provocateurs pour démasquer les opposants au régime bolchevique. En décembre 1920, il existait même un département des affaires étrangères de la Tchéka, chargé de recueillir des renseignements provenant d'autres pays, en particulier sur les éléments subversifs et les espions étrangers opérant sur le territoire soviétique.

La Terreur rouge

Le règne de la "Terreur rouge" de la Tchéka, période durant laquelle la répression atteignit des niveaux sans précédent, débuta à la suite d'une tentative d'assassinat manquée contre Lénine en août 1918. La Tchéka disposait désormais d'un prétexte pour s'en prendre à n'importe qui. La police secrète recourait à des méthodes allant de la confiscation des carnets de rationnement à des interrogatoires brutaux, en passant par la torture et l'exécution sans procès ni aucun recours devant la justice. De nombreuses personnes étaient simplement emprisonnées sans procès dans le réseau grandissant de prisons, de camps de concentration et de travail que la Tchéka gérait à travers toute l'URSS. En effet, la Tchéka devint un État dans l'État, impliquée dans tous les aspects de la vie et ne rendant de comptes à aucune autorité externe et identifiable en dehors de Lénine.

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De nombreuses victimes de la Tchéka n'étaient coupables de rien de plus que de porter des lunettes et, par conséquent, de ressembler à des intellectuels.

Les chiffres officiels de la Tchéka font état de 6 300 exécutions en 1918 et de 3 456 en 1919. Ce n'était que la partie émergée de l'iceberg, la dépravation atteignant des niveaux sans précédent. Les victimes n'étaient pas seulement des espions, des insurgés, des royalistes et des réactionnaires, mais très souvent aussi les rivaux socialistes des bolcheviks. Les ouvriers en grève étaient pris pour cibles. Parmi les autres victimes figuraient toutes les personnes jugées superflues au regard de la vision bolchevique de l'État, qu'il s'agisse de partis politiques d'opposition ou de syndicats indépendants, d'intellectuels ou de paysans, de prostituées ou de prêtres. Les malfaiteurs, les trafiquants du marché noir et les profiteurs de guerre étaient également visés, tout comme certains groupes spécifiques tels que les Juifs ukrainiens, les Tatars de Crimée et les Cosaques de la région du Don, pour n'en citer que quelques-uns. De nombreuses victimes n'étaient coupables de rien de plus que de porter des lunettes et, par conséquent, de ressembler à des intellectuels.

Fractures, écorchements, mutilations et brûlures au feu comptaient parmi les méthodes de torture médiévales les plus courantes utilisées par la Tchéka. Parmi les méthodes d'exécution les plus perverses, au-delà de la simple exécution par fusillade, figuraient notamment le fait de faire rôtir un suspect vivant dans la chaudière d'une locomotive, d'attacher des personnes avec du fil barbelé avant de les jeter dans une rivière, ou encore de forcer des centaines de détenus à vider une péniche percée d'un trou dans le fond jusqu'à ce que l'épuisement de ces derniers ne finisse par entraîner son naufrage et la noyade de tous ceux qui se trouvaient à bord. Une méthode couramment utilisée en hiver, connue sous le nom de "statue de glace", consistait à déshabiller la victime à l'extérieur et à lui verser dessus de l'eau froide qui gelait aussitôt, entraînant ainsi la congélation et la mort de la victime. Cette vague de meurtres était sanctionnée au plus haut niveau et généralement bien accueillie, car elle permettait de résorber l'arriéré croissant des enquêtes – s'il y en avait jamais eu – et éliminait toute nécessité logistique d'incarcérer, de nourrir, voire d'enregistrer les victimes.

Victims of the Bolshevik Cheka
Victimes de la Tchéka bolchévique Unknown Photographer (Public Domain)

Même les bolcheviks ne pouvaient échapper au regard inquisiteur des agents de la Tchéka. La Tchéka aidait les commissaires à contrôler à la fois les troupes de sécurité intérieure et l'Armée rouge, qui comptait 5 millions de membres (dont 60 000 femmes) en juin 1920. Comme 83 % de ces membres étaient des conscrits, des "départements spéciaux" (OO – Osobye Otdely) avaient été créés au sein de la Tchéka en janvier 1919 pour s'occuper de l'Armée rouge. Les OO rendaient compte chaque semaine directement à un certain Joseph Staline (1878-1953). Même les membres de la Tchéka pouvaient s'attirer les foudres de leurs supérieurs; Piotr "Viatcheslav" Aleksandrovitch, chef adjoint de la Tchéka, fut exécuté, abattu par Dzerjinski en personne.

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Certaines voix s'élevèrent pour protester contre les excès de la Tchéka, comme celle de Mikhaïl Olminsky (1863-1933), figure de proue du mouvement bolchevique depuis 1904, qui publia plusieurs articles dans le journal du parti, la Pravda, pour dénoncer la Tchéka. Ces voix étaient toutefois rares et isolées, et se révélèrent finalement inefficaces pour obtenir un changement significatif.

Victimes notables de la Tchéka

Les victimes les plus tristement célèbres de la Tchéka furent les Romanov, membres de la famille royale. Iakov Iourovski, commissaire bolchevique et membre de la Tchéka, fut chargé par Lénine d'exécuter le tsar Nicolas II et sa famille. Iourovski n'avait aucun scrupule quant à cette terrible mission; il déclara un jour: "C'est à moi, fils d'un ouvrier, qu'il incomba de régler les comptes de la Révolution avec la Maison impériale pour des siècles de souffrances" (Montefiore, 643). Aux premières heures du 17 juillet, les Romanov, y compris les enfants, furent fusillés et enterrés dans une forêt près d'Ekaterinabourg (Iekaterinbourg).

Russian Royal Family, 1913
Famille royale russe, 1913 Boasson and Eggler (Public Domain)

L'amiral Alexandre Koltchak, chef des Blancs en Sibérie et explorateur polaire de renom, fut exécuté par la Tchéka le 7 février 1920. Une autre victime notable de la Tchéka fut Maria "Yashka" Bochkareva (1889-1920). Elle s'était illustrée au combat pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918) et fut ensuite chargée de former le premier bataillon féminin de la mort. L'idée principale était que les 300 femmes de ce bataillon, bien entraînées et disciplinées (qui s'étaient toutes rasé la tête), auraient mortifié les soldats masculins afin qu'ils se montrent eux-mêmes plus disciplinés et inciteraient davantage d'hommes à rejoindre les forces armées. C'était une époque où les forces armées russes avaient subi de nombreuses défaites, manquaient d'équipement et où la discipline s'était effondrée à la suite de l'infiltration bolchevique et de l'abandon de la hiérarchie traditionnelle des grades d'officiers. Le bataillon de Bochkareva infligea une lourde défaite à l'armée allemande sur le front du sud-ouest en juillet, une victoire qui s'accompagna de la capture de 2 000 prisonniers. Bochkareva, fervente partisane du tsar, refusa de rejoindre les bolcheviks et, bien qu'elle fût une héroïne nationale, fut exécutée par la Tchéka le 16 mai 1920.

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Si la Tchéka pouvait s'en prendre à des individus spécifiques, l'organisation agissait généralement sans discernement dans le choix de ses cibles et commit de multiples massacres de civils ordinaires. L'un de ces massacres documentés eut lieu vers janvier 1919 dans la forêt de Palerme, près de Rakvere, en Estonie. Des massacres furent perpétrés contre des groupes rebelles pendant la guerre civile, contre des paysans qui se révoltaient contre la réquisition de céréales, contre des groupes identifiés comme appartenant à une classe ou à une profession spécifique, et, de manière régulière, contre tous les internés dans les camps de travail et de concentration, simplement pour faire de la place aux nouveaux arrivants. Il n'était pas rare que des centaines de cadavres soient transportés vers un autre lieu pour y être enterrés en masse, la population locale étant informée que les morts étaient victimes d'une épidémie de typhoïde.

Héritage

L'héritage de la Tchéka fut sanglant. "Les Tchékas des différentes républiques soviétiques furent directement responsables d'environ 140 000 exécutions, et peut-être de 140 000 autres morts lors de la répression des insurrections" (Shukman, 185). Certains historiens estiment que le nombre de morts dans toute l'Union soviétique pourrait atteindre 3 millions. Dans un moment d'ivresse, Dzerjinski alla même jusqu'à supplier Lénine de le faire fusiller, en déplorant: "J'ai versé tant de sang que je n'ai plus le droit de vivre" (Beevor, 279).

La Tchéka fut dissoute en février 1992, remplacée par la Direction politique d'État (GPU), elle-même remplacée par la suite par divers organismes similaires, notamment le NKVD pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), puis le KGB à partir de 1954. Les membres de cette dernière organisation se qualifiaient même de "tchékistes" en hommage à la première force soviétique à avoir utilisé la terreur comme instrument de pouvoir. La police politique devint alors une constante de la vie dans l'État soviétique.

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Traducteur

Auteur

Citer cette ressource

Style APA

Cartwright, M. (2026, octobre 29). Tchéka: La police secrète de Lénine. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-24925/tcheka/

Style Chicago

Cartwright, Mark. "Tchéka: La police secrète de Lénine." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, octobre 29, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-24925/tcheka/.

Style MLA

Cartwright, Mark. "Tchéka: La police secrète de Lénine." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 29 oct. 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-24925/tcheka/.

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