Chikamatsu Monzaemon (1653-1725) était un dramaturge japonais qui écrivait aussi bien pour le théâtre de marionnettes que pour le kabuki. Il est considéré comme le plus grand dramaturge japonais. Outre leur intérêt esthétique, ses pièces sont précieuses car elles donnent un aperçu de la société japonaise de l'époque d'Edo (1603-1868).
Contexte social
Au début de l'époque d'Edo, la société japonaise changea beaucoup. La stabilité qui suivit l'établissement du régime Tokugawa conduisit à l'expansion de l'agriculture, à une croissance démographique rapide et à une urbanisation accrue tant au niveau local que national. Avant 1600, Kyoto était la seule grande ville du Japon. Elle était la capitale et le siège de la famille impériale et des traditions culturelles aristocratiques. Au XVIIe siècle, deux nouvelles villes se développèrent. Dans l'est du Japon, Edo (aujourd'hui Tokyo) servait de siège au gouvernement de la famille Tokugawa et, en tant que centre politique, comptait une importante population de guerriers. Dans l'ouest du Japon, Osaka se développa en tant que pôle commercial majeur avec une importante classe marchande. À la fin du XVIIe siècle, une nouvelle culture urbaine apparut dans ces trois villes, comme en témoignent les romans d'Ihara Saikaku, les poèmes de Matsuo Basho et les pièces de théâtre de Chikamatsu Monzaemon. Cet essor culturel est généralement appelé "Genroku bunka", bien que la période Genroku elle-même n'ait duré que de 1688 à 1704. Elle a largement coïncidé avec la vie et le règne du shogun Tokugawa Tsunayoshi (1646-1709).
C'était une époque où les valeurs évoluaient rapidement. Au début de l'époque d'Edo, les Tokugawa établirent un système de classes héréditaire et hiérarchique, avec les guerriers au sommet, suivis des agriculteurs, des artisans et des marchands. Les guerriers, dont la fonction était soudainement passée de combattants à administrateurs civils, étaient au sommet car ils constituaient la classe dirigeante. Les agriculteurs venaient en deuxième position car ils produisaient de la nourriture, et les artisans en troisième car ils fabriquaient des objets utiles. Les marchands occupaient le bas de l'échelle car, selon l'argument avancé, ils ne fabriquaient rien eux-mêmes et vivaient uniquement de ce que d'autres produisaient. Cependant, avec le développement de l'économie commerciale, les marchands avaient tendance à s'enrichir tandis que les guerriers, qui vivaient de rentes fixes, s'appauvrissaient.
La nouvelle classe riche des marchands trouvait son divertissement dans ce qu'on appelle les "quartiers de plaisirs". Il s'agissait de zones où le gouvernement autorisait l'établissement d'un grand nombre de maisons closes. Les plus connues étaient le quartier de Yoshiwara à Edo, le quartier de Shimbara à Kyoto et le quartier de Shinmachi à Osaka. On les appelait "ukiyo" ou "monde flottant". À l'origine, il s'agissait d'un terme bouddhiste qui faisait référence à la nature éphémère de la vie humaine, mais il finit par être utilisé pour désigner la nature éphémère du plaisir. Le gouvernement imposa des réglementations à ces quartiers, non pas par souci de moralité, mais par désir de limiter les comportements sociaux perturbateurs. Les femmes qui se prostituaient le faisaient principalement par pauvreté, mais à l'époque, au Japon, le sexe n'avait pas la connotation honteuse ou pécheresse qu'il avait dans les pays influencés par le christianisme. Ces quartiers de plaisirs exerçaient une sorte d'influence culturelle dans le Japon de l'époque d'Edo, tout comme Hollywood l'a fait dans l'Amérique du XXe siècle. Les courtisanes qui y travaillaient, ainsi que leurs clients, occupent une place importante dans la littérature et le théâtre de l'époque d'Edo.
Développement du théâtre de marionnettes et du kabuki
Avant l'époque d'Edo, la principale forme de théâtre au Japon était le théâtre aristocratique Nô. Il existait également des formes de divertissement plus populaires, à partir desquelles se sont développés le théâtre de marionnettes et le kabuki.
Dans la tradition européenne, les marionnettes sont considérées comme un divertissement pour les enfants, mais ce n'était pas le cas au Japon. À la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, le théâtre de marionnettes se développa en tant que forme d'art sophistiquée. En japonais moderne, on l'appelle "bunraku", un terme dérivé de la troupe de théâtre Uemura Bunrakuken qui gérait le théâtre Bunraku-za à Osaka dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Historiquement, cependant, il était appelé "joruri" ou "ningryo joruri". Il se développa à partir d'une tradition orale plus ancienne dans laquelle des ménestrels errants récitaient des histoires sur les guerriers héroïques du passé. Les histoires sur Minamoto no Yoshitsune (1159-1189) et sa belle amante, Dame Joruri, étaient particulièrement populaires. Ces récits étaient accompagnés d'une musique jouée sur un instrument ressemblant à un luth appelé biwa. Au XVIe siècle, le biwa fut remplacé par le shamisen, un instrument à trois cordes au son très différent. Au début du XVIIe siècle, des marionnettes ("ningyo" en japonais) furent ajoutées, donnant au genre sa forme définitive: marionnettes, musique et récitation. Parmi ces éléments, la récitation était considérée comme le plus important.
Contrairement au théâtre de marionnettes, le kabuki se développa à partir d'une tradition de danse et la performance physique de l'acteur a toujours été au centre de l'attention. Les représentations de kabuki étaient flamboyantes, les acteurs portant des costumes aux couleurs vives, du maquillage et utilisant des mouvements exagérés pour mettre en valeur l'histoire. Le kabuki avait un aspect érotique et des liens évidents avec la prostitution masculine et féminine. Au milieu du XVIIe siècle, le gouvernement limita les représentations aux hommes adultes afin de maintenir l'ordre social. Cela poussa le kabuki à se développer en tant que forme d'art, mais il continua à entretenir des liens étroits avec les "quartiers de plaisirs".
Jeunesse de Chikamatsu
Chikamatsu, de son vrai nom Sugimori Nobumori, vit le jour en 1653 dans une famille de guerriers de la classe supérieure de la province d'Echizen (aujourd'hui préfecture de Fukui). Son grand-père était médecin au service du daimyo d'Echizen. À un moment donné, son père perdit son statut de guerrier et la famille déménagea à Kyoto. Chikamatsu servit dans plusieurs familles de courtisans où il fut exposé à la culture aristocratique, en particulier à la tradition de la poésie de cour. À l'âge de vingt ans, il commença à travailler pour Uji Kaganojo (1635-1711), le plus grand récitant de marionnettes de Kyoto. La première pièce connue écrite par Chikamatsu est Yotsugi Soga ("Le successeur de Soga"), qui fut jouée en 1683. Elle remporta un grand succès et établit sa réputation de dramaturge. Il devint le premier dramaturge professionnel du Japon, car contrairement à ses prédécesseurs, il ne joua jamais dans aucune de ses pièces. En 1684, Takemoto Gidayu, un récitant qui avait également travaillé pour Kaganojo à Kyoto, décida de créer son propre théâtre à Osaka, et l'année suivante, Chikamatsu commença à écrire pour lui. Takemoto développa un style de récitation si particulier et influent que toutes les récitations joruri qui suivirent furent appelées "gidayu".
En plus d'écrire pour Takemoto, Chikamatsu écrivait également pour le théâtre kabuki. Il entretenait des liens particulièrement étroits avec l'acteur Sakata Tojuro (1647-1709). Bien qu'il ait écrit sa dernière pièce de kabuki en 1705, son expérience dans ce genre influença ses pièces de marionnettes, pour lesquelles il est principalement connu aujourd'hui.
Les pièces de marionnettes peuvent être divisées en deux genres:
- les "drames historiques" (jidaimono)
- les "drames de la vie contemporaine" (sewamono).
Les drames historiques
Ses drames historiques s'inspirent largement des récits de guerre japonais antérieurs à l'ère Tokugawa. Il écrivit 12 pièces basées sur le Soga Monogatari ("La vengeance des frères Soga"), neuf basées sur le Heike Monogatari ("Le Dit des Heike"), sept basées sur le Giheiki ("Le Conte de Yoshitsune"), cinq sur le Taiheiki ("Chronique de la Grande Paix2) et cinq sur le personnage historique Yoritomo no Yorimitsu. Cependant, l'approche de Chikamatsu pour raconter ces histoires était extrêmement innovante.
Sa première pièce, Le Successeur des Soga, par exemple, était basée sur le Soga Monogatari, mais elle fut réinventée de telle manière qu'elle constituait une histoire complètement nouvelle. Dans le Soga Monogatari original, les héros sont les deux frères Soga qui ont passé 17 ans à se venger de la personne qu'ils tiennent pour responsable de la mort de leur père. Dans Le Successeur de Soga, cependant, les frères Soga ne sont que des personnages secondaires et les héros sont deux de leurs fidèles serviteurs. Les serviteurs accomplissent une tâche comparable à la vendetta de l'histoire originale. Dans le deuxième acte, leurs amantes, Tora et Shosho, font leur apparition et représentent un nouveau type de personnage féminin. Elles sont dépeintes comme le genre de courtisanes que l'on pouvait trouver dans les maisons closes de l'époque d'Edo. Elles sont tout aussi vertueuses que les femmes qui apparaissent dans le Soga Monogatari original, mais ce sont de belles et talentueuses artistes qui chantent et dansent tout en étant loyales, intelligentes, débrouillardes et compatissantes. Grâce en partie à Chikamatsu, les "courtisanes amoureuses" devinrent le nouveau modèle séculier de la vertu féminine pour la classe urbaine.
En plus de moderniser les histoires et les personnages, Chikamatsu s'essaya également à la représentation d'événements actuels sous la forme de drames historiques. Le meilleur exemple en est Goban Taiheiki ("Chronique de la grande paix jouée sur un plateau de go", 1710). En 1703, 47 guerriers du domaine d'Ako menèrent une attaque de vengeance contre l'homme qu'ils considéraient comme responsable de la mort de leur seigneur. Ils furent ensuite arrêtés et le gouvernement leur ordonna de se faire seppuku (suicide rituel) en guise de punition. L'incident d'Ako, comme on l'appelait, fut un événement sensationnel à l'époque. Chikamatsu avait écrit de nombreuses pièces populaires sur les vendettas, c'était donc naturellement le genre de sujet qui attirait son attention. Comme le gouvernement interdisait la représentation théâtrale de sujets politiquement sensibles, il raconta une partie de l'histoire dans une pièce, mais la situa au XIVe siècle afin d'échapper à la censure. Il s'était inspiré d'un épisode du Taiheiki pour écrire sa pièce, mais avait changé les noms des personnages afin qu'ils ressemblent étroitement à ceux de l'incident d'Ako réel. Il avait également ajouté de nouveaux éléments fictifs à l'histoire. Dans la pièce, l'un des participants à l'attaque de vengeance planifiée, alors qu'il est mourant, dessine une carte du manoir de leur cible à l'aide des pierres noires et blanches et du plateau utilisés dans le jeu de go. Cette scène donna son nom à la pièce. La pratique consistant à replacer l'histoire de l'incident d'Ako dans l'univers du Taiheiki fut reprise par des dramaturges ultérieurs. L'exemple le plus célèbre est la pièce Chushingura, écrite en 1748, qui est devenue la pièce la plus populaire de l'histoire du théâtre japonais. La pratique consistant à situer les pièces dans un "monde" historique particulier (sekai) est également devenue une convention théâtrale reprise par les dramaturges ultérieurs.
La pièce historique la plus célèbre de Chikamatsu est Kikusenya Kassen ("Les batailles de Coxinga2, 1715). Elle s'inspire des tentatives du général chinois Zheng Chenggong (1624-1666) pour restaurer la dynastie Ming en Chine. Même s'il s'agit d'une "pièce historique", les événements qu'elle dépeint sont beaucoup plus récents que ceux des autres pièces historiques de Chikamatsu. Sa popularité s'explique par son cadre exotique et ses effets spectaculaires, qui conviennent parfaitement au théâtre de marionnettes. Par exemple, un personnage s'arrache l'œil tandis qu'un autre accouche par césarienne. En établissant une comparaison avec la Chine des Ming, la pièce critique également la corruption au sein du gouvernement Tokugawa.
Les drames contemporains
Bien que les drames historiques représentent environ les trois quarts des pièces de marionnettes de Chikamatsu, on se souvient surtout de lui aujourd'hui pour ses drames contemporains. Comme leur nom l'indique, ces pièces dépeignaient des événements contemporains.
L'une des plus réussies d'entre elles est Sonezaki shinju ("Suicides d'amour à Sonezaki"), jouée pour la première fois en 1703. Elle s'inspire d'un événement réel qui s'est produit à Osaka environ deux semaines avant la première de la pièce. Dans cette histoire, Tokubei aime une courtisane appelée Ohatsu, mais son oncle, pour lequel il travaille, veut qu'il épouse la nièce de sa femme. Il refuse, mais sa belle-mère accepte une dot de la part de l'oncle. Tokubei n'est pas au courant et lorsqu'il continue à refuser d'épouser la nièce, l'oncle se met en colère, le licencie et exige le remboursement de la dot. Tokubei parvient à récupérer l'argent, mais son ami Kuheiji lui dit qu'il a besoin de lui emprunter l'argent pour éviter la faillite. Il lui prête l'argent, mais lorsque vient le moment de le rembourser, Kuheiji nie l'avoir reçu. Tokubei se rend compte qu'il a été trompé. Plus tard, il se rend à la maison de thé où travaille Ohatsu et y entend Kuheiji répandre de fausses rumeurs à son sujet. Tokubei exprime son désir de mourir à Ohatsu, qui accepte de mourir avec lui. Cette nuit-là, toous deux se rendent ensemble au sanctuaire de Sonezaki, où Tokubei attache Ohatsu à un arbre avant de la poignarder, puis il se suicide.
Ce bref résumé ne rend pas justice à la complexité de l'histoire ni à l'esthétique de la pièce, mais il permet de comprendre qu'il s'agit d'un récit sur des gens ordinaires et les épreuves et tribulations qu'ils rencontrent dans leur vie quotidienne. Contrairement aux drames historiques, qui comportaient souvent des intrigues et des effets fantastiques, les drames contemporains étaient assez réalistes. La pièce, qui intégrait également de nouveaux dispositifs théâtraux, connut un immense succès et permit de rétablir la viabilité financière du théâtre Takemoto à une époque où celui-ci était en difficulté. Chikamatsu écrivit de nombreuses autres pièces sur le thème du "suicide par amour", notamment Shinjū Ten no Amijima ("Double suicide à Amijima", 1715), considérée comme l'une de ses meilleures œuvres. Ces pièces étaient si populaires qu'en 1723, le gouvernement interdit d'autres pièces sur le même thème afin de dissuader les couples réels de se suicider en imitant les acteurs.
Après la mort de Chikamatsu en 1725, ses pièces tombèrent rapidement en désuétude et furent rarement jouées, surtout dans leur intégralité. Cela s'explique en grande partie par les changements intervenus dans le théâtre de marionnettes, notamment l'introduction de marionnettes manipulées par trois personnes au lieu d'une seule, qui rendirent ses pièces démodées à une époque où le genre entrait dans son âge d'or. Malgré cela, les innovations qu'il introduisit jouèrent un rôle essentiel dans le développement non seulement du théâtre de marionnettes, mais aussi de la tradition théâtrale japonaise en général.
