Les Trachiniennes est une tragédie grecque, l'une des œuvres les moins connues de Sophocle (c. 496 av. J.-C. - c. 406 av. J.-C.), la seule qui ne traite pas des conséquences de la guerre de Troie, mais plutôt de la mort du héros grec Héraclès (ou Hercule). Comme pour beaucoup de tragédies de l'époque, le public connaissait bien l'histoire d'Héraclès, de sa femme Déjanire et de sa mort finale sur un bûcher funéraire au sommet du mont Octa. Dans cette version de l'histoire, Héraclès est loin de sa maison à Trachis. Déjanire, inquiète pour son mari absent depuis longtemps, envoie leur fils Hyllos à sa recherche. Un messager arrive avec la nouvelle de la défaite du roi Eurytos par Héraclès et du sac d'Œchalie. Peu après, le héraut Lichas arrive avec plusieurs prisonnières, parmi lesquelles la belle Iole, fille du roi Eurytos et concubine d'Héraclès. Croyant à tort que cela raviverait l'amour de son mari, Déjanire lui envoie une tunique imprégnée du sang du centaure Nessos. Malheureusement, la tunique s'avère mortelle et Héraclès rentre chez lui à l'agonie, mourant. Lorsqu'elle apprend la vérité sur la tunique empoisonnée, Déjanire se suicide. Alors qu'il est mourant, Héraclès supplie son fils Hyllos de brûler son corps au sommet du mont Octa et d'épouser Iole.
Sophocle
Sophocle vit le jour dans une famille aisée du dème de Colone, à l'extérieur de la ville d'Athènes, vers 496 avant J.-C. Malheureusement, à l'exception de quelques fragments, seules sept de ses 120 pièces ont survécu. Parmi ses rares œuvres qui subsistent, on trouve la trilogie Œdipe roi, Œdipe à Colone et Antigone. Il écrivit toutes ses pièces alors que sa ville bien-aimée était engagée dans la guerre du Péloponnèse contre Sparte. En plus d'être un tragédien de renom, il s'engagea activement dans la vie politique athénienne, occupant les fonctions de trésorier (hellenotamias) en 443-42 avant J.-C. et de général en 441-40 avant J.-C. En 412-411 avant J.-C, alors qu'il avait 80 ans, il fut nommé membre d'un groupe de magistrats spéciaux (proboulos) chargés de la tâche difficile d'organiser la reprise financière et intérieure après la désastreuse défaite grecque à Syracuse. Malgré son rôle dans le gouvernement grec, ses pièces font rarement référence à l'actualité ou aux problèmes de l'époque, ce qui rend leur datation difficile.
Dans son livre Antiquity, l'historien Norman F. Cantor affirme que la conception de la tragédie chez Sophocle "se joue à l'intérieur de l'individu". (130). Dans The Greek Way, la classiciste Edith Hamilton affirme que la beauté de ses pièces réside dans leur structure simple, lucide et raisonnable. Elle écrit: "Il s'est imposé au monde comme le Grec par excellence, et les qualités qui lui sont propres sont attribuées à tous les autres" (198-199). Avec Eschyle et Euripide, il représente la quintessence de la tragédie grecque. Parmi ses amis les plus proches figuraient l'historien Hérodote et l'homme d'État Périclès. Il eut deux fils, Iophon, né de son épouse Nicostrate, et Ariston (également appelé Sophocle), né de sa maîtresse Théoris. Ses deux fils devinrent finalement des dramaturges mineurs.
Distribution des personnages
- Déjanire
- Nourrice
- Hyllos
- Chœur des femmes thrachiniennes
- Messager
- Lichas
- Vieillard
- Iole
- Femmes captives
- Gardes
- Serviteur
- Porteurs
La pièce
La pièce commence lorsque Déjanire, l'épouse d'Héraclès, quitte son palais à Trachis. Elle raconte sa vie avant sa rencontre avec Héraclès, l'homme qui l'a sauvée:
Enfin, Zeus arbitre nous accorda une heureuse issue. Mais dois-je dire heureuse? Depuis le jour que sa victoire m'unit à Héraclès, je nourris crainte sur crainte, je vis à cause de lui dans une anxiété continuelle, et d'une nuit à l'autre les chagrins succèdent aux chagrins. (trad. R. Pignarre sur Remacle)
Héraclès est rarement à la maison et ne voit ses enfants qu'occasionnellement. Elle se demande constamment où il se trouve. Sa nourrice, s'excusant d'être une esclave qui ose parler, lui conseille d'envoyer son fils Hyllos à sa recherche. À son arrivée, Hyllos avoue avoir entendu des rumeurs au sujet de son père: "Depuis douze mois, on dit qu'il travaille comme esclave pour une femme lydienne" (17). Une fois libéré, il a levé une armée et est parti pour l'Eubée contre le roi Eurytos d'Œchalie. Déjanire évoque un oracle:
... Ou bien il périra au cours de cette campagne, ou bien sa victoire doit lui assurer une vieillesse paisible. Lorsque sa destinée est dans la balance, mon enfant, ne lui viendras-tu pas en aide? Notre salut est lié à sa vie; sa perte entraînerait la nôtre. (ibid)
S'adressant au chœur, Déjanire exprime sa détresse persistante.
La dernière fois qu'Héraclès, mon seigneur, a quitté la maison, il m'a laissé une tablette où il avait écrit autrefois ses dernières volontés. Souvent il était parti pour le péril, mais il n'avait pas cru devoir encore me la remettre, car jamais il ne doutait ni de son succès ni de son retour. Cette fois-ci, comme s'il n'était déjà plus,[...] Telle est, m'expliquait-il, la fin assignée par les dieux aux travaux d'Héraclès... (ibid)
Cette sinistre prémonition lui causa des cauchemars. Déjanire croyait que l'heure était venue. Alors qu'elle parlait, un messager arriva avec des nouvelles de son mari. Héraclès était vivant et allait rentrer à la maison. Elle était ravie. Au milieu de sa joie, un héraut, Lichas, apparaît accompagné d'un certain nombre de soldats et de femmes captives. Parmi les femmes se trouve une jeune fille silencieuse, Iole. Lichas dit à Déjanire qu'Héraclès est toujours en Eubée, où il consacre le sol à Zeus. Déjanire est confuse: était-il toujours là sur ordre d'un oracle et qui sont ces femmes?
C'est un voeu qu'il avait fait, le jour qu'il conquit et ravagea le pays de ces femmes que tu vois. ... Héraclès les réserva pour sa part et pour les dieux. (ibid)
Elles sont désormais la propriété de Déjanire. Lichas évoque le service d'Héraclès en tant qu'esclave de la reine lydienne Omphale. Furieux d'avoir subi de nombreuses insultes, il tua le fils du roi Eurytos. Zeus, en colère, décréta qu'il serait vendu comme esclave. Après une année de service, il rassembla une armée et marcha contre le roi Eurytos. Une fois son sacrifice accompli, Héraclès rentrera chez lui. Déjanire est heureuse d'apprendre le retour de son mari, mais craint que leur chance ne tourne.
Pour tout dire, une étrange pitié me pénètre, mes amies, à la vue de ces captives qu'un destin cruel jette errantes Sur la terre d'exil, orphelines sans foyer, et qui, étant nées libres apparemment, n'ont plus devant elles qu'une vie d'esclavage. (ibid)
Déjanire s'approche d'une des filles et interroge Lichas à son sujet, mais celui-ci élude la question: "Gardant renfermée dans son sein la douleur qui l'oppresse, elle n'a cessé de pleurer, la malheureuse, depuis qu'elle a quitté sa patrie dévastée." (ibid) Manifestement inquiet, le messager demande à parler à Déjanire en privé. Il lui dit que le héraut ment:
J’ai parfaitement entendu Lichas raconter devant la foule attroupée que ton mari n'a écrasé Eurytos en sa ville forte d'Œchalie que pour s'emparer de la jeune femme. Nul autre dieu qu'Éros ne l'a entraîné dans cette guerre, et ni les Lydiens, ni le servage auprès d'Omphale, ni le meurtre d'Iphitos n'y sont pour rien.... (ibid)
Au retour de Lichas, elle le confronte, mais celui-ci reste réticent à dire la vérité. Elle insiste, et finalement, le héraut concède:
Il en est bien comme le dit cet homme : Héraclès, un jour, fut pénétré d'un terrible désir pour la jeune femme; à cause d'elle fut consommée la ruine d'Œchalie, sa ville natale. (ibid)
Il admet toutefois que c'est lui, et non Héraclès, qui a décidé de cacher la vérité. Lichas la supplie d'accepter la jeune fille. Déjanire se tourne vers le chœur:
Cette jeune fille (ou plutôt, je pense, cette jeune femme), on me l'impose donc, comme on donne l'ordre à un marin d'embarquer une charge suspecte, et c'est là tout le prix de ma tendresse : être deux, désormais, à attendre l'étreinte de l'époux! (ibid)
Elle prétend ne pas être en colère, mais admet que sa propre beauté s'estompe. Elle parle d'un cadeau reçu des années auparavant, un cadeau du centaure Nessos. Héraclès l'a tué avec une flèche trempée dans le sang de l'Hydre de Lerne et il lui a dit de prendre le sang de sa blessure. Croyant que le sang du centaure était un philtre d'amour et qu'il lui permettrait de gagner l'amour d'Héraclès (c'est ce que le centaure lui avait dit), elle en imprègne une tunique et la place dans un coffret. Elle demande à Lichas d'apporter le coffret à Héraclès, mais précise que la tunique ne doit pas être exposée au soleil. Il part.
Plus tard, Déjanire a des doutes. Elle explique qu'un morceau de laine imbibé de sang a disparu. Si son mari enfile la tunique, il mourra lui aussi. Alors qu'elle parle, Hyllos apparaît. S'adressant à sa mère, il souhaite sa mort. Il lui raconte comment Héraclès a enfilé la tunique qu'elle lui avait envoyée. "la tunique se moule à ses flancs comme celle d'une statue, adhère à tous les replis de son corps; la morsure pénètre jusqu'aux os" (ibid) Hyllos accuse sa mère de meurtre. Désemparée, Déjanire entre dans le palais. Peu après, la nourrice sort du palais et annonce qu'elle s'est suicidée. Hyllos est accablé de chagrin; il comprend que ses paroles l'ont poussée au suicide. Finalement, l'un des serviteurs lui révèle la vérité derrière la tunique ensanglantée.
La pièce se concentre alors sur Hyllos et Héraclès, gisant dans l'agonie. Il réprimande son fils:
Ah!... Ah!... ô destinée!
Il me tue... ah !... ce mal féroce, insurmontable.(ibid)
Seul Zeus peut l'aider. Il demande à quelqu'un de brûler son corps ou de le tuer avec une épée, mais ni son serviteur ni Hyllos ne peuvent le faire. Il prie d'abord Athéna, puis demande à son fils d'avoir pitié de lui et de dégainer son épée. À l'agonie, il demande à voir Déjanire: "Va me la chercher, celle qui t'enfanta: livre-la-moi de tes propre mains." (ibid). Il supplie qu'on lui fasse preuve de pitié. Hyllos console son père. Il tente d'expliquer que Déjanire a été induite en erreur et qu'elle est maintenant morte, s'étant suicidée. Il parle de sa jalousie envers Iole et du fait qu'elle ne voulait que gagner son amour. Héraclès demande à voir sa mère et ses enfants, mais on lui répond qu'ils ne sont pas là. Héraclès décide finalement de révéler ses dernières volontés. Il évoque une prophétie selon laquelle les morts tuent les vivants; Nessos (le centaure assassiné) l'a tué. Le héros déchu demande à son fils de promettre de l'incinérer sur le mont Octa et d'épouser Iole. Hyllos accepte à contrecœur de faire son devoir. À la fin, Héraclès est emmené, suivi par un fils triste mais obéissant.
Conclusion
Les Trachiniennes est considérée comme l'une des œuvres les plus énigmatiques de Sophocle. D'une part, il est difficile de la dater car elle ne fait référence à aucun événement politique ou social. Elle traite principalement de la mort du héros grec Héraclès, un mythe que la plupart des spectateurs connaissaient bien. Deuxièmement, la pièce semble se diviser en deux parties: la première traite du sort de Déjanire, l'épouse d'Héraclès, et de son suicide final, tandis que la seconde partie révèle l'agonie d'Héraclès et son désir de mourir sur le mont Octa. Déjanire est un personnage qui attire la compassion, car elle ne souhaite que regagner l'amour de son mari, tandis qu'Héraclès semble un peu égoïste, en envoyant sa concubine à Trachis. Malheureusement, les deux personnages connaissent une fin malheureuse.
