Wonhyo (617-686 ap. J.-C.) était un philosophe bouddhiste coréen dont les œuvres ont influencé un grand nombre de philosophes et d'écrivains postérieurs grâce à son enseignement selon lequel l'interprétation que l'on fait du monde crée notre réalité. Il est considéré comme le plus grand penseur de son époque et sa philosophie fait désormais partie intégrante de la tradition bouddhiste coréenne.
Bien que peu connu en Occident, Wonhyo continue d'être très apprécié en Orient et en particulier dans son pays natal, la Corée. Il a produit près de 90 ouvrages philosophiques et était manifestement un écrivain prolifique. Bon nombre de ces ouvrages existent encore aujourd'hui, en totalité ou en partie, et sont toujours étudiés par les moines bouddhistes du monde entier ainsi que par les personnes intéressées par le bouddhisme et la conscience de soi. Sa philosophie continue d'être enseignée dans les écoles de toute la péninsule coréenne et ses écrits restent aussi influents aujourd'hui qu'ils l'étaient de son vivant, il y a plusieurs siècles de cela.
Il est considéré avec le plus grand respect pour ces ouvrages qui témoignent d'une compréhension profonde du pouvoir de la perception pour définir la réalité. Comme tous les grands sages et fondateurs de traditions religieuses ou philosophiques, Wonhyo n'avait pas pour objectif de créer une école de pensée ou de devenir célèbre, mais vivait simplement sa vie lorsqu'une certaine expérience transforma sa façon de penser et qu'il se sentit alors obligé de partager sa vérité avec les autres.
Son enseignement essentiel est que la perception façonne et définit le monde que l'on expérimente. La vie séculière ou religieuse d'une personne est également définie par son interprétation de l'expérience. Le concept de "véritable spiritualité" ou le rejet d'une vie spirituelle est également le résultat de ce que l'on accepte comme "vrai" dans la vie, mais, comme l'explique Wonhyo, cette acceptation ou ce rejet dépend entièrement de l'interprétation et du jugement individuels.
Dans l'enseignement de Wonhyo, la vie est essentiellement comme un verre d'eau. L'eau est simplement de l'eau; ce que l'on ajoute à cette eau la rendra amère ou sucrée, mais l'eau reste de l'eau. Chaque individu est donc responsable du goût de son eau.
Sa vision est comparable à celle des philosophes présocratiques grecs Parménide (c. 485 av. J.-C.) et Zénon d'Élée (c. 465 av. J.-C.), ainsi qu'à celle du sophiste grec Protagoras (c. 490 - c. 420 av. J.-C.), ce qui est particulièrement intéressant dans la mesure où la philosophie de Parménide et de Zénon était en totale opposition avec celle de Protagoras. De nos jours, l'enseignement de Wonhyo est non seulement toujours considéré comme pertinent, mais il est également reconnu pour son pouvoir transformateur dans la vie des gens, tandis que les fragments de Parménide, Zénon et Protagoras, bien qu'ils restent importants dans le développement de la philosophie occidentale, n'exercent plus la même influence.
Jeunesse et illumination
On sait peu de choses sur la jeunesse de Wonhyo. Il vit le jour à Amnyang (dans l'actuelle Corée du Sud) dans une famille bouddhiste, mais on ne sait rien d'autre à leur sujet que le fait qu'ils étaient des gens ordinaires qui suivaient la tradition bouddhiste. Il fut élevé dans la tradition bouddhiste coréenne comme tous ses pairs, et lorsqu'il atteignit l'âge de poursuivre ses études, il décida de se rendre en Chine pour étudier le bouddhisme auprès des grands maîtres, et c'est au cours de ce voyage qu'il atteignit l'illumination.
Selon la célèbre histoire de Wonhyo, il avait parcouru un long chemin et était très fatigué et assoiffé à la tombée de la nuit. Il trouva ce qu'il pensait être une grotte et s'y glissa. Alors qu'il tâtonnait dans l'obscurité, sa main toucha un bol rempli d'eau de pluie, et il but avant de s'endormir.
Quand il se réveilla le lendemain matin, il découvrit que le "bol" était un crâne en décomposition rempli d'eau stagnante, de feuilles pourries et d'asticots, et qu'il avait dormi dans une tombe. Il fut tellement dégoûté qu'il vomit et se mit à courir pour s'éloigner de la tombe — c'est alors que l'illumination lui vint.
Wonhyo avait bu dans le crâne parce qu'il avait soif et pensait avoir trouvé un bol rempli d'eau abandonné dans une grotte. Quand il réalisa que le "bol" était un crâne en décomposition et que la "grotte" était une tombe, il fut horrifié, jusqu'à ce qu'il s'arrête pour réfléchir au fait que le "bol" était identique au crâne et que la "grotte" était identique à la tombe dans laquelle il avait dormi, et que tout ce qui avait changé, c'était sa propre perception de ces choses.
Le crâne et la tombe avaient toujours été un crâne et une tombe – et il leur en était reconnaissant – jusqu'à ce que son expérience passée ne l'amène à juger un crâne et une tombe comme "mauvais" et un bol et une grotte comme "bons". Il n'y avait aucune différence entre ces choses à proprement parler; la seule différence résidait dans sa perception de ces choses.
Son interprétation du crâne et de la tombe les rendait "bons" dans l'obscurité et "mauvais" à la lumière, mais rien n'avait changé dans ces choses elles-mêmes. Cela l'amena à sa grande révélation que "c'est la pensée qui crée le bien et le mal", ce qui signifie simplement que la perception individuelle crée des valeurs que les gens appellent "bonnes" ou "mauvaises", mais que les objets eux-mêmes ne sont peut-être ni l'un ni l'autre.
Réalisant l'importance de sa nouvelle compréhension, Wonhyo abandonna son voyage en Chine et rentra chez lui. Il devint enseignant et se consacra à l'éveil de ses élèves, tout en restant conscient qu'il était lui-même un élève et qu'il apprenait constamment. L'historien John M. Koller commente:
Non seulement il a créé une philosophie bouddhiste coréenne unique, mais certains de ses écrits ont également influencé les plus grands penseurs bouddhistes de Chine et du Japon. Sa remarque sur son illumination, selon laquelle "tout est un et cet un est vide", reflète ce qui allait devenir le fondement de sa métaphysique, à savoir le principe de l'interpénétration totale de tout. Sa remarque selon laquelle "la pensée crée le bien et le mal" [...] reflète sa vision selon laquelle il n'existe à l'origine qu'un seul esprit, et que l'illusion et l'illumination ne surgissent dans l'esprit qu'à la suite de pensées et de sentiments. (300)
L'esprit unique de la philosophie de Wonhyo était l'universalité de l'Être. La réalité "est" simplement et, si l'on reconnaît l'unité universelle de l'Être, on est libéré des contraintes de l'interprétation de cet Être qui nous amènent à juger certaines choses comme "mauvaises" et d'autres comme "bonnes".
Philosophie de Wonhyo
L'expérience de Wonhyo avec le crâne et la tombe le convainquit que le monde de la perception sensorielle est une illusion. Tout ce que l'on croit voir est teinté par la façon dont on a appris le monde, qui a été influencée par les autres et par sa propre expérience, ainsi que par l'interprétation de cette expérience, dans les limites de ce qui nous a été enseigné. Si l'on a été élevé dans la crainte des crânes et des tombes, tomber sur une tombe et trouver un crâne sera interprété comme une mauvaise expérience; mais ce n'est qu'une interprétation, pas la réalité.
Lorsque l'on apprend à regarder le monde tel qu'il est, sans jugement préconçu et sans ces perceptions apprises, on reconnaît que tout est Un et qu'il n'y a pas de distinctions ni de différences entre les personnes ou les objets. Tout provient de l'Esprit Unique, et tout ce qu'une personne vit fait partie de cet Esprit Unique. L'astuce consiste à reconnaître cela et à prendre conscience de l'existence de l'Esprit Unique et de tout ce qu'il signifie, mais pour cela, il faut d'abord vouloir s'éveiller.
Les gens sont si bien installés dans leurs illusions qu'ils refusent de les abandonner et s'y accrochent lorsqu'elles sont menacées. Wonhyo essaya d'apaiser les craintes des gens en écrivant un traité sur l'œuvre du philosophe Ashvaghosa, Éveil de l'aspiration. Ashvaghosa avait pitié des gens parce qu'ils étaient aveugles et trompés, et il essaya de les encourager à rechercher quelque chose de plus élevé que la poursuite de la nourriture, de la boisson et des plaisirs physiques. Le commentaire de Wonhyo sur l'œuvre d'Ashvaghosa simplifia cet enseignement. Il mit l'accent sur le vide réel de l'univers qui n'a ni "obscurité", ni "lumière", ni "vie", ni "mort", mais qui n'a que lui-même, ce qu'il est, sans étiquettes.
Les gens ont tendance à étiqueter les choses, et dès qu'ils le font, ils prétendent savoir ce que sont ces choses et ce qu'elles signifient, mais les choses que l'on étiquette ne sont jamais ce que l'on pense qu'elles sont. On pense avoir raison dans ses étiquettes, puis on trouve d'autres personnes qui sont d'accord avec ses étiquettes et sa vision du monde qui en découle, mais cela ne signifie pas que ces étiquettes soient justes.
Une fois qu'une personne s'est réveillée de l'illusion et de l'autosatisfaction, elle peut alors reconnaître l'Esprit unique et le fait que toutes choses ne font qu'un. Les êtres humains sont ici dans ce monde pour atteindre cet objectif, car c'est seulement ici qu'ils sont confrontés à tant de tentations qui les égarent, et ainsi, la splendeur de l'illumination brille plus clairement une fois reconnue.
Corrélation avec la philosophie grecque
Wonhyo a été comparé à deux traditions philosophiques grecques très différentes: l'école moniste, qui affirmait que la réalité était une, et l'école relativiste, qui soutenait que tout ce que l'on pensait être vrai était vrai. Le philosophe Parménide fonda l'école éléatique qui enseignait le monisme, selon lequel la réalité était uniforme dans son essence et ne semblait différente qu'en raison de la perception sensorielle. Un arbre, par exemple, peut sembler différent d'une personne, mais ce n'est qu'en apparence, pas dans son essence. L'élève de Parménide, Zénon d'Élée, tenta de prouver la vision de son mentor à travers une série de paradoxes logiques qui font encore aujourd'hui l'objet de discussions et d'interrogations.
La vision moniste fut comparée à celle de Wonhyo dans la mesure où tous deux affirment que l'Être est Un, indifférencié, et que ce qui pousse une personne à qualifier une chose de "mauvaise" et une autre de "bonne" n'est que la perception sensorielle, ce que l'on a appris à définir comme étant ces choses et la manière dont on a appris à valoriser une chose par rapport à une autre. Il est intéressant de noter que la vision de Wonhyo a également été associée à celle du relativiste Protagoras, qui affirmait que "l'homme est la mesure de toutes choses", ce qui signifie que la perception de la réalité de chaque individu est vraie pour cet individu. Si une personne trouve une boisson trop chaude et qu'une autre trouve cette même boisson trop froide, les deux ont raison selon leur compréhension basée sur leur connaissance préalable du "chaud" et du "froid".
La théorie de l'"Esprit unique" de Wonhyo s'inscrit parfaitement dans ces deux visions philosophiques sans contradiction, dans la mesure où il croyait également que l'Être était Un, mais aussi que ce que l'on prétendait être vrai était vrai, du moins jusqu'à ce que l'on ne comprenne la Vérité réelle. Selon Wonhyo, la véritable spiritualité, comprise comme la compréhension de la Vérité, était accessible à quiconque pouvait se défaire des apparences. En cela, il est tout à fait en accord avec la philosophie de Parménide et de Zénon.
En même temps, tant que l'on n'était pas prêt à accepter la voie de la véritable spiritualité et de l'illumination, notre interprétation de la réalité restait notre vérité – comme le disait Protagoras – et l'on avait raison de prétendre qu'un crâne était un objet effrayant ou un bol utile, selon la façon dont on avait été élevé et ce que l'on acceptait comme vérité.
De la même manière que la vision de Wonhyo fait le pont entre les philosophies du monisme et du relativisme de la Grèce antique, elle a réglé les différences doctrinales entre les écoles bouddhistes de Corée. Koller écrit:
Pour comprendre la base logique utilisée par Wonhyo pour réconcilier les différences doctrinales entre les différentes écoles et enseignements [du bouddhisme], nous devons nous pencher sur son "Traité sur les dix approches de la réconciliation des controverses doctrinales", qui fut rédigé expressément dans le but d'harmoniser les désaccords concernant la doctrine bouddhiste. Il y applique la métaphysique de l'interpénétration pour démontrer l'absence fondamentale d'obstacle entre les structures conceptuelles arbitraires imposées qui avaient contribué à des débats houleux entre les différentes sectes doctrinales du bouddhisme d'Asie orientale. Partant de sa vision de l'unité de toutes choses, car elles proviennent toutes de "l'Esprit unique", Wonhyo réussit à harmoniser les nombreuses interprétations diverses du bouddhisme en un seul enseignement unifié, car elles étaient toutes des manifestations du seul et unique enseignement originel. (300-301)
L'Esprit unique de Wonhyo – sa vision philosophique de l'Être – est que tout est uniforme et Un sans différenciation, et que tout ce qui sépare une personne d'une autre, une race d'une autre, une classe sociale d'une autre, une croyance philosophique ou religieuse d'une autre, n'est que perception et interprétation. La réalité elle-même est uniforme et tous les êtres humains et tout le reste partagent cette uniformité; c'est seulement l'incapacité à reconnaître cela qui cause les différences et les perturbations.
Héritage
Au départ, la vision de Wonhyo n'influença que le bouddhisme coréen, mais son influence s'étendit ensuite à la Chine et au Japon, et eut des répercussions encore plus lointaines. En mettant l'accent sur l'idéal d'unité de Bouddha, sur la façon dont l'incapacité à saisir la réalité objective causait la souffrance, et grâce à son talent pour l'expliquer clairement, Wonhyo rendit le concept d'illumination plus facile à comprendre. L'illumination n'était plus le but noble d'un ascète ni même un idéal, mais simplement un moyen de mener une vie meilleure et plus paisible. En reconnaissant que tout est Un, une personne serait libérée de l'illusion des sens et pourrait cesser d'agir et de réagir de manière erronée aux circonstances.
Sur cet aspect de sa philosophie, la vision de Wonhyo est également très proche de celle d'un autre philosophe grec, Platon. Dans l'allégorie de la caverne du livre VII de sa République, Platon explique comment il faut se libérer de la croyance en la réalité des ombres sur les parois de la caverne avant de pouvoir voir les véritables objets qui projettent ces ombres. Les enseignements de Wonhyo touchèrent de nombreuses personnes, mais il est intéressant de noter que les nombreuses institutions religieuses qui avaient des points de vue différents sur le bouddhisme refusèrent de coopérer entre elles ou de faire des compromis sur leurs pratiques, même si Wonhyo les avait habilement harmonisées.
Wonhyo lui-même disait que si elles avaient compris la réalité de l'Un, elles auraient reconnu que les différences religieuses ne sont qu'une étiquette erronée de plus qui provoque des conflits et empêche la compréhension. C'est la vision universelle de Wonhyo d'une famille de l'humanité qui trouve un écho si puissant auprès des lecteurs, du passé jusqu'à nos jours.
